Par delà le silence, l’évasion de soi

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« Tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne pas savoir demeurer en repos, dans une chambre. »     Blaise Pascal

Faire une pause, laisser le tumulte de côté, écouter les murmures, un souffle puis le silence… Juste le silence.

Réfléchir au silence implique de prendre son temps. Prendre son temps… Quoi de plus gratifiant au fond dans une vie humaine de pouvoir concevoir le temps à sa convenance, suivant son inclinaison spirituelle ?

Prenons donc le temps…de nous perdre…dans le silence.

Paru en 2017 chez Flammarion, Quelques grammes de silence est un essai de l’explorateur norvégien Erling Kagee. Remarquable de par sa simplicité et sa concision, ce petit ouvrage de moins de 150 pages débute par les sensations ressenties par l’aventurier lors de sa traversée solitaire de l’Antarctique, là où le silence se fait « étourdissant ». A partir de cette expérience transcendantale, Erling Kagge nourrit une réflexion pleine de bon sens qui nous incite à repenser notre rapport au bruit, qu’il soit inconvenant ou distrayant. Son parcours exceptionnel permet d’aborder notre quotidien avec une lucidité bienveillante, mettant en valeur le fait que la distraction est avant tout une fuite de soi, un renoncement à l’affrontement et à l’acceptation de soi. A l’heure où les machines et les algorithmes se mettent à penser à notre place et nous proposent sans cesse de nouvelles « améliorations », de nouveaux contenus, il convient de rester vigilant et de savoir choisir avec soin et parcimonie. Hors, pour penser juste, nous avons besoin d’une chose, d’une entité qui tend à disparaître, le silence.

« Pour qui sait l’employer, la vie est assez longue. »     Sénèque

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Dans le tumulte assourdissant de la rentrée littéraire 2017, fuyons en emportant le nouveau recueil poétique de l’ami Christian Bobin, Un bruit de balançoire, paru chez L’Iconoclaste. Sans se soucier du conformisme culturel dans lequel nous pataugeons, le poète nous livre une nouvelle fois un bel objet artistique où le fond et la forme s’emboîtent pour délivrer au lecteur patient, ouvert et exigeant un trésor d’écriture. C’est sous la forme de lettres imaginaires adressées à différentes personnes (où même à un nuage!) que Christian Bobin fait s’effondrer l’obsolescence de notre monde moderne pour nous offrir l’éternité d’une seconde prise dans les mystères du temps. Avec un art de la délicatesse extrême, l’écriture du poète explore le monde et ses sensations, revient sur un poète japonais dans lequel il puise une certaine inspiration.

« La vraie réponse c’est sans doute vivre, simplement vivre sans oublier de jouer. Les anges protègent les châteaux de sable, pas ceux de pierre. »     Christian Bobin

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Et c’est dans le silence déchirant d’un journal intime que nous retrouvons à présent l’ami Charles Juliet. Libéré des ténèbres gluants de son premier journal, c’est un homme nouveau que nous retrouvons dans Journal II 1965-1968 (paru chez Hachette en 1979). Le poète se surprend à être en phase avec lui-même et le monde qui l’entoure. Surtout, il y a les rencontres avec d’autres artistes, certains dans une posture intellectuelle, et d’autres dans une vérité inconfortable mais essentielle.La profonde introspection à laquelle se livre Charles Juliet n’a pour but que de se libérer de soi, afin de tendre vers un centre spirituel, une quintessence intellectuelle et culturelle qui n’appelle aucune concession d’aucune sorte. C’est un plaisir exigeant mais intense que de suivre jour après jour les pensées de cet immense homme de lettres qui lutte contre lui-même, avec lui-même. Les combats les plus acharnés peuvent avoir lieu dans le silence d’un bureau…

« Être libre, c’est être affranchi du moi. »     Charles Juliet

 

 

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Les Douze Enfants de Paris, Tim Willocks

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Il y a bien longtemps que je ne m’étais pas plongé dans un bon gros roman d’aventure comme l’indépassable La Religion de Tim Willocks. C’est un genre littéraire que je connais assez mal et je ne me voyais pas commencer tout de suite la longue saga de Game of Thrones qui attend patiemment son tour sur l’étagère de ma bibliothèque…

Alors que faire ? Mais bien sûr, il me suffisait de continuer à lire les aventures de Mattias Tannhauser dans le volumineux Les Douze Enfants de Paris publié en 2014 aux éditions Sonatine. Je ne reviendrais pas sur le précédant roman de Tim Willocks, mais si vous avez la chance de ne pas l’avoir déjà lu, sachez que vous allez vivre une expérience littéraire inoubliable, où le mot épique sera redéfini et transcendé par une écriture et un récit qui explosent tous les standards en vigueur dans ce genre si codifié.

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Bref, nous retrouvons Mattias Tannhauser le 23 Août 1572 aux porte de Paris pour y retrouver sa femme enceinte Carla de La Penautier. Les férus d’histoire auront certainement compris que cette date correspond à la veille de l’un des épisodes les plus sanglants et les plus féroces de l’histoire de France, le massacre de la Saint-Barthélemy.

Pendant trois jours, Mattias Tannhauser va donc traverser un Paris devenu fou, où les meurtres et les viols s’enchaînent sans répit, où les hommes vont redevenir des bêtes sanguinaires, où les dirigeants royalistes et religieux vont soit fermer les yeux soit encourager cette abomination pour l’humanité.

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Scène de la Saint-Barthélemy, assassinat de Briou, gouverneur du Prince de Conti, 24 août 1572, Joseph Nicolas Robert-Fleury

Nous voici donc plongé au cœur de l’enfer avec le diable en personne. Tim Willocks n’a rien perdu de son savoir-faire, au contraire, il nous entraîne avec une maestria sans égale dans un Paris labyrinthique où chaque ruelle abrite un danger potentiel. Au fur à mesure de son avancée, Mattias Tannhauser se constituera malgré lui une petite équipe, étrange et hétéroclitique. Juste, Pascale, Estelle, les jumelles, Grégoire et Grymonde suivront le sombre héros qui ne reculera devant aucune atrocité pour retrouver l’amour de sa vie.

En parallèle à la quête désespérée et ultra-sanglante de Mattias, nous suivons le destin de Carla, prisonnière d’un enjeu obscur, religieux et politique. Là encore, Tim Willocks excelle dans la description de cette femme qui va devoir donner la vie dans un lieu de mort. Au fur et à mesure du récit, la teneur réaliste de l’ensemble se transcende pour atteindre une dimension mystique qui ajoute si c’était possible une palette supplémentaire de sentiments et de symboles à chaque personnage.

Et dans ce bourbier infect, Mattias Tannhauser va puiser en lui tout son savoir de la guerre et faire exploser son attrait de la mort. Si dans La Religion, Tim Willocks avait fait de ce personnage une icône absolue de guerrier sombre et solitaire, Les Douze Enfants de Paris entérine la légende de cet ange noir en le poussant à ses extrémités. La façon avec laquelle la violence est décrite est ahurissante de précision, on sait où arrive chaque flèche tirée, ce qu’elle traverse, et où elle ressort ! Les détails sanguinolents abondent pour assécher notre soif de vengeance face à ces actes atroces de cruauté auquel nous sommes confrontés. Et c’est là une des forces du roman, car Tim Willocks réveille en nous le guerrier que nous ne serons jamais, qui répond à la souffrance donnée par une souffrance plus grande encore.

Cette spirale infernale de violence démarre très fort et pourtant jamais le récit barbare et haletant n’accuse de baisse de régime, au contraire, chaque chapitre nous entraîne vers un nouveau sommet et c’est avec déchirement que l’on doit reposer le livre pour retourner à nos occupations quotidiennes. Sans rien dévoiler de l’intrigue ni du final, Les Douze Enfants de Paris s’achève dans une apothéose apocalyptique qu’on a envie de lire debout en hurlant les phrases !

Tim Willocks a frappé une nouvelle fois très très fort, et c’est avec beaucoup d’impatience que nous attendons une suite probable pour clôturer la légende de l’insaisissable  et passionnant guerrier noir, Mattias Tannhauser.

 

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Déambulations campagnardes

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« Des prés, des champs, des vignes, de basses collines couvertes de bois, une plaine où coule une large rivière, d’autres collines auxquelles succède un plateau où miroitent des étangs! Ce panorama, je l’ai vu sous les lumières les plus différentes, en toute saison, par n’importe quel temps. Il est lié à mon histoire, à ma vie intérieure, et lorsque je l’embrasse du regard, une émotion me gagne, et je ressens la force du lien qui m’attache à ce pays ».

Comme l’écrit si bien Charles Juliet dans son ouvrage Dans la lumière des saisons, le paysage que nous voyons, que nous vivons au quotidien, nous forge, se forge en nous et nous rappelle à notre intériorité. Et si un paysage urbain va provoquer en nous une grande stimulation par l’effervescence de détails et de sollicitations, le paysage campagnard va nous obliger à nous recentrer, à puiser dans notre paix intérieure pour se mettre au diapason du miracle de la nature qui s’opère à chaque seconde sous nos yeux.

« L’être qui s’est unifié n’est plus séparé. Il vit en accord et en harmonie avec lui-même, autrui et le monde. Il fait partie du tout et perçoit l’unité de ce tout. Il ne cherche plus à posséder et dominer. »

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Paru en 2010 aux éditions Stock, Poète et Paysan de Jean-Louis Fournier est un truculent roman où un jeune citadin, prêt à entamer une carrière de réalisateur de cinéma, va par amour tout lâcher pour vivre à la campagne avec sa belle-famille. L’écriture, simple et directe, donne un ton à la fois sensible et bourru au récit de ce citadin qui se rêve paysan. Malicieusement, l’écrivain déconstruit le mythe de la nature comme accomplissement spirituel et va s’attacher, grâce à un humour pince-sans-rire, à rester au niveau de son anti-héros attachant et agaçant.

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A la suite d’une chute de huit mètres qui lui brisa les côtes, les vertèbres et le crâne, Sylvain Tesson, écrivain-aventurier épris de grands espaces dont un goût certain pour la Russie, se fait la promesse de traverser la France à pied s’il s’en sortait. Mais loin des lieux touristiques où la nature est embaumée, l’écrivain veut disparaître dans la nature, explorer les lieux où personne ne va, se fondre dans les replis sombres de la France.

Grâce à une carte administrative répertoriant avec zèle les zones d’hyper-ruralité du territoire, Sylvain Tesson va imaginer un parcours qui traversera la France en diagonale, démarrant du Mercantour, passant par le Massif central et s’achevant sur les falaises du Cotentin. Sur les chemins noirs est ainsi le récit d’une traversée dans les paysages, où un corps abîmé va devoir réapprendre à se connaître, où une âme amochée va tenter de s’accepter.

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« Il est possible que la technologie soit le développement d’une erreur. »

Jean Cocteau

Chantant l’éloge d’un monde voué à disparaître, l’écrivain se montre féroce et cynique envers le monde moderne qui nous abreuve de gadgets et de facilités jusqu’à engloutir notre personnalité profonde. Cette dénonciation de l’abrutissement technologique pourrait passer comme extrêmement rétrograde, mais nous préférons de loin entendre le murmure extasié d’une âme poétique émue par la découverte d’une ruine dans un champ abandonné que les exclamations hystériques de geeks survoltés à l’annonce d’un nouveau produit Apple !

Et surtout, il serait dramatique de passer sous silence la qualité d’écriture de ce roman, où la limpidité minérale du texte n’empêche pas une gourmandise lexicale qui prend sa source dans un vocabulaire géographique et géologique peu utilisé. Sylvain Tesson habite complétement son écriture, où la joie sourde de l’amitié côtoie la solitude nécessaire du cheminement intérieur, où la cartographie d’une vie se noie dans les profondeurs telluriques d’une terre plus ou moins hospitalière, où l’homme se retrouve en se perdant.

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Essais de vie, pour une sincérité littéraire

« Parmi la multitude de biographies produites, seules une ou deux se révèlent bien ce qu’elles prétendent être. Dès qu’ils se confrontent à leur propre spectre, même les plus audacieux d’entre nous prennent la fuite ou détournent les yeux. Et c’est ainsi qu’à la place de l’honnête vérité qui nous intimerait le respect, on ne nous offre que ces timides aperçus biaisés qui prennent la forme d’essais, et, pour l’essentiel, sont dépourvus de cette vertu cardinale qu’est la sincérité. »

Cette sentence intemporelle est extraite d’un texte de Virginia Woolf intitulé Décadence de l’essai (que l’on retrouvera dans le recueil Essais choisis aux éditions Folio). L’écrivaine révèle l’enjeu fondamental qui accompagne une réflexion littéraire, et particulièrement les essais. Si ces derniers ont pris un essor quantitatif ces dix dernières années, on ne peut pas en dire autant de leur qualité. La sincérité se fait pilonner sur l’autel de la provocation et de l’agressivité. Les philosophes, politiques et journalistes, autrefois garants d’une saine effervescence intellectuelle, se livrent à coups de fracassantes déclarations médiatiques à un nivellement culturel par le bas en agitant de désuètes rengaines nationalistes, voire racistes ou en attaquant sauvagement des pensées philosophiques ou sociales. Il ne s’agit pas de mettre tout le monde dans le même panier, mais force est de constater que les plus grosses ventes et les éclairages médiatiques surabondants sont issus de la part la plus perfide de la pensée française.

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Face à ce déferlement, on cherchera ce qui fait la force et la fragilité d’un essai, la sincérité, c’est-à-dire l’expression d’une expérience vécue dans tout son être. Cette masse émotionnelle et intellectuelle sera ensuite mise à distance par le travail d’écriture qui permettra d’étendre une réflexion au delà de son cadre initial. Prenons par exemple le texte Des professions pour les femmes par Virginia Woolf. Nous n’avons pas affaire là à un texte purement théorique, il prends sa source dans une expérience vécue. Cette singularité est la source même de la réflexion littéraire qui en découlera.

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Autre exemple, plus contemporain cette fois-ci, avec Le silence même n’est plus à toi d’Asli Erdogan. Condamnée à la prison par le gouvernement turc, l’écrivaine et journaliste n’a cessé (et ne cesse) dans ses écrits de rendre compte de la réalité d’un pays avec une puissance émotionnelle qui nous touche au plus profond. Aucun documentaire, aussi bien réalisé soit-il, ne peut rivaliser avec cette écriture à la fois si grave et si poétique, où les atrocités perpétrées par un gouvernement belliqueux sont exposées ici en plein jour sous la plume outrée et courageuse d’Asli Erdogan. Ce recueil de chroniques est à lire absolument pour non seulement comprendre l’intimité d’un être plongé dans un état de guerre, mais également pour soutenir cette littérature engagée dont la beauté formelle n’a d’équivalence que l’indignation humaniste qu’elle provoque en nous.

« Ecrire, c’est se laisser faire par l’écriture. C’est savoir et ne pas savoir ce que l’on va écrire. Ne pas croire qu’on le sait. Avoir peur. On voit dans quelle direction on va. On a des repères très simples. On se dit: « Aujourd’hui, la femme que je décris sortira de sa maison et rentrera au crépuscule. ». Mais une fois la femme sortie, il faut laisser faire le livre. Tous les jours, un livre en cours peut changer de direction. Il faut le suivre… »  (Marguerite Duras)

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Aux aficionados de l’écrivaine, aux apprenants écrivains et aux passionnés de littérature, on conseillera de lire Le dernier des métiers, le volumineux recueil d’entretiens donnés par Marguerite Duras à différents médias (presse, TV, radio). Si aujourd’hui il est dans certains milieux littéraires de bon ton de se moquer de « la » Duras, de son phrasé si particulier, de ses silences si pesants, c’est peut-être au fond parce que l’écrivaine n’a jamais joué le jeu superficiel des interviews, elle s’engageait dans un entretien avec tout le franc-parler et la sincérité qui la caractérisaient. Monument inépuisable de la littérature française, on a tout lu et tout entendu sur Marguerite Duras, et malgré cela, elle demeure encore et toujours un mystère sur lequel on ne cesse de revenir. A travers ce passionnant livre publié aux éditions du Seuil, on suit une pensée libre, drôle et émouvante, sans cesse en mouvement, qui revisite son univers pour mieux l’approfondir et le déconstruire. On ne manquera pas non plus de savourer des textes comme « Proust m’a appris à lire » où l’écrivaine fait preuve d’une remarquable réflexion littéraire sur l’œuvre unique de Marcel Proust.

« Le livre bouge en moi avant de venir au jour. L’écrivain n’est pas tout à fait responsable de sa création. L’écriture pourrait être définie comme un phénomène de lecture intérieure… »

 

 

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Des âmes solitaires

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La littérature possède mille visages, aujourd’hui encore plus qu’hier, mais permettons-nous de scinder les auteurs en deux catégories (aussi réductrices soient-elles) : les écrivains du récit et les écrivains de l’intérieur. Les écrivains du récit sont ceux qui inondent les rayons des librairies et bibliothèques à l’heure actuelle, souvent pour le meilleur et très souvent pour le pire. Ces auteurs sont au service de leur histoire, même si celle-ci trouve ses racines dans la vie de l’auteur. Est-ce qu’il faut donc les dénigrer par suspicion de facilité ? Sûrement pas ! Car d’immenses auteurs se sont révélés par le récit, citons par exemple Stephen King, Charles Dickens ou Guy de Maupassant. Que ce soit au travers de vastes paysages imaginaires ou de personnages à la profondeur psychologique inouïe ou insensée, le roman de récit nous transporte ailleurs, nous fait incarner des êtres et nous en ressortons changés, marqués à tout jamais quand celui-ci fait preuve d’une véritable honnêteté et recherche artistique.

PARIS :  Patrick Modiano.

Mais il existe un autre type d’auteurs, où se côtoient poètes et diaristes, où des hommes se servent de leur vie comme matière première pour dessiner une œuvre toute entière. Quel courage faut-il avoir pour plonger en soi au risque de se confronter à ce qu’on a de plus sombre ! Mais quel résultat pour l’auteur et le lecteur de voir émerger une œuvre singulière, une écriture unique. On quitte alors les rivages de la lecture facile pour pénétrer dans des eaux troubles, où le lecteur devra accepter de se perdre pour trouver la clé du mystère. Prenons par exemple Un pedigree de Patrick Modiano; qu’il est difficile de prime abord d’apprécier ce texte froid et impersonnel. Le narrateur déroule l’histoire de sa vie comme s’il s’agissait d’un renseignement administratif, et puis après quelques pages cette phrase : « Que l’on me pardonne tous ces noms et d’autres qui suivront. Je suis un chien qui fait semblant d’avoir un pedigree. » Roman autobiographique écrit en 2005, Un pedigree évacue toute notion de nostalgie en décrivant les jeunes années de l’écrivain avec une rigueur déconcertante; rigueur dont on saisit au fur et à mesure du récit qu’elle a beaucoup à voir avec le manque d’amour du noyau familial.

« La neige, pendant six mois. Cette neige, je lui ai toujours trouvé quelque chose d’émouvant et d’amical. Et une chanson, cette année-là, dans le transistor: Non je ne me souviens plus du nom du bal perdu… »

 

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« Les petits livres sont plus durables que les gros; ils vont plus loin. Les marchands révèrent les gros livres, les lecteurs aiment les petits. Ce qui est exquis vaut mieux que ce qui est ample… Un livre qui montre un esprit vaut mieux qu’un livre qui ne montre que son sujet. »

Cette pensée de Joseph Joubert va comme un gant au dernier livre posthume du poète Jean-Claude Pirotte, Silence. L’auteur égrène ses souvenirs et réflexions au gré d’un vent maussade du Jura. Une écriture rurale et authentique couvre les pages de ce bref livre : « Le sentiment de naître nous étreint à certaines heures comme si nos souvenirs étaient neufs, comme si notre mémoire attendait que nous la remplissions d’une vie sans entrave, d’amours de légende, et de l’arôme des vins futurs. »

La poésie quitte ses doux salons feutrés et accompagne Jean-Claude Pirotte aux vendanges, au bistrot avec les amis, à bicyclette dans la forêt de Cîteaux. C’est toute son enfance et sa jeunesse qu’il esquisse avec une plume sublime mais jamais maniérée, l’auteur nous fait ressentir le temps d’une vie qui s’écoule en un instant d’éternité et au bout, tout au bout du chemin, le paisible silence, l’ami de toujours…

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« 13 janvier

La triste et banale histoire de tout amour: il commence dans l’avidité, se poursuit dans les habitudes et s’achève dans l’ennui. »

Cette 3eme entrée dans le 1er journal (1957-1964) de Charles Juliet donne le ton : rien, absolument rien ne sera épargné ni à l’auteur ni au lecteur qui va assister, impuissant, à une véritable descente aux enfers spirituelle de l’écrivain. Aux journées tétanisantes d’ennui se succèdent les rencontres embarrassantes  et les pensées suicidaires. « Je marche, marche… Je suis certain d’avoir tout raté, d’être un médiocre promis à une minable déchéance. Seule pensée qui me donne un peu d’apaisement, celle du suicide, qui vient pourtant tout aggraver. » La lecture de ce journal intime est réellement effrayante, d’autant plus qu’une certaine lucidité alliée à une impossible exigence  font que nous ne pouvons que comprendre cet homme pris dans les filets du désespoir. Comment ne pas être saisi d’effroi lorsque nous comprenons que le jeune écrivain passe des journées assis devant son bureau sans pouvoir écrire une ligne ? « Comment veux-tu pouvoir écrire ? Tu te hais. » Charles Juliet creuse en lui, au plus profond, il veut déceler son origine, son essence même. Cette obsession lui fait passer ou renier tous les instants de légèreté que la vie lui apporte. « Vivre aux aguets de soi-même, à l’écoute de sa lucidité, c’est arracher de soi les racines de la vie. » Mais ce journal est l’occasion de découvrir un immense poète à l’orée de sa vie artistique, et on est à chaque page estomaqué par les fulgurances qui traversent les pensées de l’écrivain:  » Seule une œuvre pourrait conférer ordre, sens et continuité à ma vie. » Et c’est dans les derniers pages de ce dense journal qu’on aperçoit enfin une clarté qui vient éclairer la vie de Charles Juliet, à son grand étonnement. Les racines sont là, une vie d’écrivain peut commencer. Mourir pour mieux renaître.

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« Angélique Arnaud, abesse de Port-Royal, morte le 6 Août 1661, passe devant la fenêtre du bureau où j’écris. »

Écrit en 2009, Les ruines du ciel de Christian Bobin étonne tout d’abord par le va-et-vient entre les réflexions intimes de l’auteur et les portraits de femmes et d’hommes qui ont subi de près ou de loin la destruction de Port-Royal par Louis XIV. Puis s’installe en secret un dialogue entre ces deux époques, accompagné par la musique de Bach : »Les pissenlits se multiplient devant la maison comme les notes dans les Variations Goldberg de Bach : d’abord quelques-uns, isolés, timides, et soudain une chaude pluie d’or partout sur l’herbe verte. »

Poète absolu, à la délicatesse foudroyante de beauté, Christian Bobin observe le monde avec une sensibilité rare et précieuse. Par la grâce de son écriture, l’écrivain nous permet de partager sa vision unique, où chaque détail est l’occasion de s’extasier sur le mystère de la vie. C’est un livre qui se déguste à chaque mot, dont on perçoit l’infini travail de ciselure d’un artisan de la littérature : « La sainteté  c’est juste de ne pas faire vivre le mal qu’on a en soi. »  Mais alors, quel rapport avec Port-Royal ? A l’époque de Louis XIV, ce lieu détonnait par son ascétisme, sa soif de savoir et sa quête de spiritualité, ce qui ne plaisait pas à celles et ceux qui voulaient continuer à profiter de l’absolutisme royal. Et c’est dans cette défiance qui plût tant au philosophe Blaise Pascal, dans ce combat pour la sagesse, l’intelligence et la bonté, que notre époque peut s’inspirer.

« Les livres écrits par les gens de Port-Royal sont innombrables : ils savaient que l’écriture construit les seuls palais durables. Les livres sont un acquis, une montagne dans laquelle se réfugier quand la plaine est inondée par un torrent d’images. Contrairement à la doxa je suis très espérant dans l’avenir du livre. Quelqu’un arrive en toute confiance, se remet entre vos mains, tourne vers vous son visage de papier et vous dit comment il voit la vie : cette figure-là est éternelle. Nous aurons de plus en plus besoin de l’humain et rien n’est plus humain que l’écriture. Un livre c’est aussi indestructible qu’un brin d’herbe. »

(extrait d’un entretien avec Christian Bobin pour la sortie du livre)

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Dans l’Ombre et le Silence du Japon

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Pour qui s’intéresse au Japon et plus spécifiquement à l’esprit japonais, il est absolument indispensable de lire le saisissant essai de 1933, Éloge de l’ombre, écrit par Junichirô Tanizaki. Démarrant son texte par la nostalgie de l’architecture des anciennes demeures japonaises, l’auteur nous fait pénétrer au cœur de l’esthétisme japonais, là où la pénombre et l’essentiel font paradoxalement apparaître le vide, et donc l’invisible. La chute d’une feuille à travers la fenêtre, le son discret d’une goutte d’eau, le frémissement d’un tissu… L’audition et la vue se relâchent en même temps que paradoxalement s’effectue dans l’esprit une grande attention aux moindres détails. Très loin d’être un discours pontifiant, Éloge de l’ombre est un texte à la fois profond et léger, où même les sanitaires ont droit à une réflexion aussi étonnante qu’amusante. Junichirô Tanizaki s’amuse de lui-même en nous décrivant ses désastreuses tentatives pour retrouver l’esprit japonais authentique, qui s’est dénaturé depuis l’ouverture du pays à l’occident. Et que ce soit la gastronomie, la luminosité ou les costumes pour ne citer que quelques exemples, rien n’échappe à la plume enlevée de l’auteur pour évoquer la déliquescence du raffinement japonais.

« Nous nous enfonçons avec délice dans les ténèbres et nous leur découvrons une beauté qui leur est propre. »

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De cet essai nous pouvons déduire que l’esprit japonais cache son secret dans l’ombre et le silence… Déjà en 1931, Junichirô Tanizaki avait sous une forme complétement différente évoqué les ténèbres japonais. Construit comme une reconstitution historique qui se transforme très rapidement en conte sombre, sexuel et violent, Histoire secrète du sire de Musashi va nous plonger dans la vie chaotique d’un prince nommé Hôshimaru (et qui changera plusieurs fois de nom au cours de sa vie). A l’âge de 13 ans, pris en otage dans un château, le jeune homme va assister en pleine nuit à un étrange rituel : trois belles et jeunes femmes agenouillées procèdent à un rituel bien précis visant à nettoyer et mettre en valeur les têtes décapitées dans la journée de valeureux guerriers ennemis ! Ce spectacle macabre sera le fascinant point de départ d’une vie toujours plus déviante et romanesque, où  Junichirô Tanizaki, grâce à une parfaite maîtrise de l’ellipse narrative, se jouera de nous tout au long de ce palpitant et cruel récit.

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Pénétrons maintenant dans l’histoire plus secrète du Japon, et notamment au 17eme siècle, lorsque le pays décida d’expulser tous les missionnaires catholiques européens. Ce fait historique peu connu sert de base à Shûsaku Endô pour son roman Silence, écrit en 1966. L’église de Rome, offusquée,  apprend que l’un de ses plus missionnaires les plus respectés envoyé au Japon, Christophe Ferreira, aurait renié sa foi suite à une torture insupportable nommée « la fosse ». Trois missionnaires portugais décident d’aller enquêter pour vérifier cette rumeur et porter malgré tout la bonne parole dans un pays qui ne veut plus d’eux. On pénètre dans cet étrange roman d’aventure comme les missionnaires pénètrent dans ce pays inconnu dont ils ne savent rien. Le désarroi et l’incompréhension transformeront ces hommes d’église dans leur âme et leur chair, mais l’un d’eux ira encore plus loin que tout, écrasé par le silence de ce Dieu qui ne répond pas à l’appel de détresse de ses fidèles martyrisés avec une cruauté insupportable. Le silence d’une âme déchirée, ruinée, fait voler en éclats toutes les tentatives spirituelles de compréhension entre deux cultures foncièrement différentes. Ce récit écrit comme un journal de bord nous saisit par la confrontation à la fois brutale et indicible qui existe entre deux civilisations.

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Pour conclure cette promenade obscure, nous recommanderons deux lectures aussi brèves que déstabilisantes, chacune à leur façon… La danseuse d’Izu de Yasunari Kawabata est un recueil de cinq nouvelles où mélancolie, cruauté, tristesse et évanescence s’entremêlent dans une danse troublante d’où nous ressortons confus et troublés…  Évoquons également le fameux Rashômon de Ryûnosuke Akutagawa où nous attendent quatre contes brutaux et effrayants d’où se dégage un irrésistible parfum de mystère insoluble. Décidément, plus nous cherchons à comprendre dans son intimité le Japon, et plus il nous échappe.

« Dans ma bouche de nouveau le sang afflue. Ce fut la fin. J’ai sombré dans la nuit des limbes pour n’en plus revenir… »

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Voix américaines

Il est facile, surtout depuis l’élection de Donald Trump, monstruosité politique qui augure un sombre avenir pour les relations internationales, de décrire les États-Unis à travers toute une série de clichés : hamburgers, pollution, divertissement, luxe, racisme… Se dessine là en creux le portrait d’un américain moyen, culturellement pauvre, ne s’intéressant qu’à ses petites affaires. Ce serait terrible pour nous autres, européens, de ne pas mettre en lumière toutes ces voix d’intellectuels et d’artistes qui pensent chaque jour à construire un monde meilleur pour leur pays. Des voix qui ne seraient pas au dessus des autres, mais avec elles, au sein de la ville comme de la nature la plus sauvage. Des voix qui parleraient du quotidien pour en extraire toute la beauté, même là où l’humanité tente de survivre comme elle peut dans un système social écrasant et impitoyable.

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Si Raymond Carver (1938-1988) est surtout reconnu pour ses nouvelles, il serait fou de passer à côté de son recueil de poèmes publié aux éditions Points et intitulé sobrement Poésie. Réunissant Where Water Comes Together with Other Water, Ultramarine et A New Path to the Waterfall, ce précieux recueil est déroutant de prime abord car on n’y trouve point de poésie comme on l’entends au sens commun. Raymond Carver puise sans réserve dans son quotidien le plus farouche pour en extraire la moelle, aussi dure à mâcher soit-elle. On est carrément proche de la micro-nouvelle tant ces morceaux de vie parfois ingrate sont retranscrits sans artifice. Déconcertant certes au premier abord, mais après quelques pages, quel plaisir de comprendre que Raymond Carver presse le quotidien pour vivre la poésie qu’elle contient, même lorsque la vie s’acharne sur lui. La mémoire du poète fuse dans les recoins de l’homme pour y puiser des souvenirs sexuels, des instants suspendus dans le temps, de moments de plaisir simple. On s’accroche aux mots de l’écrivain, on partage des sentiments forts (« Je t’aime, frangin, t’as dit. Et puis un sanglot est passé entre nous. J’ai serré le combiné comme si c’était le bras de mon pote. Et j’aurais voulu pour nous deux pouvoir refermer mes bras sur toi, mon vieux copain. Je t’aime aussi, frangin. J’ai dit ça, et puis on a raccroché. »), on vit avec lui sa vie tout simplement (« On avait envie de tomber à genoux et demander pardon pour nos pêchés, pardon pour nos vies. Mais c’était trop tard. Trop tard. Plus personne pour nous entendre. Nous avons dû assister à la démolition de la maison, le terrain a été remis à plat, et puis on nous a dispersé aux quatre vents. »). C’est cela, la poésie de Raymond Carver, de la réalité à l’état brut. Dans cet enfer social où la mort, l’alcool et la solitude rôdent comme des vautours affamés, le poète se raccroche à la littérature, à un morceau de jazz entendu à la radio, à une partie de pêche (« Et cette rivière soudain devenue noire et rapide. Je pris une inspiration et jetai quand même la ligne. Priant pour que rien ne morde. »), à une nuit d’amour (« On dira que ce n’était pas mon jour. Mais au contraire! Et pour le prouver j’ai cette petite morsure qu’elle m’a fait la nuit dernière. Une marque qui rougit ma lèvre aujourd’hui, pour me le rappeler. »). Et puis au delà de tout émerge la tendresse, la douceur. L’amour.

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Publié en 1971 aux États-Unis (et en 1991 par Robert Laffont en France), Wolf est le premier roman de Jim Harrison  (qui nous a quitté le 26 Mars 2016) et une belle porte d’entrée pour qui veut découvrir l’œuvre de cet immense romancier qui préférait vivre au fin fond de la campagne plutôt qu’arpenter les trottoirs de mégapoles inhumaines.  Espiègle, le romancier nous explique en préambule que son roman est un vrai-faux journal relatant quatre années de sa vie. C’est donc à l’âge canonique de 33 ans que Jim Harrison publie ses mémoires ! Le récit va donc se scinder en deux parties, l’une va décrire l’écrivain (ou du moins son personnage) empêtré dans une virée en pleine nature sauvage, ce qui donnera lieu à des scènes croustillantes où les amateurs d’une beauté naturaliste et contemplative en auront pour leur frais, et l’autre où les souvenirs urbains affluent et nous promènent de bars miteux en zones d’ombres peu fréquentables. Et au milieu de ce chaos littéraire surnage un être cramé par l’alcool et les mauvais choix, qui préfère écumer les bas-fonds de la société et les forêts sauvages pour y trouver une vérité, aussi crue soit-elle. « Il n’y a aucun romantisme dans les bois, malgré ce que prétendent les imbéciles. Le romantisme est dans le progrès, le changement, la disparition d’une face de la terre au profit d’une autre. Nos indiens étaient, et sont encore, de grands anti-romantiques. Quiconque le conteste devrait être largué en parachute ou amené en hydravion dans le territoire du Nord-Ouest, histoire de voir si il trouve sa dose de romantisme. » Jim Harisson plonge le lecteur dans les méandres de son histoire où pleuvent les relations sexuelles plutôt glauques, où la violence des mots côtoie celle des gestes, où un pays ne veut plus se regarder en face, mais préfère cacher sa misère sous son paillasson. L’auteur gratte là où ça fait mal, submerge son auditoire de détails sordides parfois hilarants souvent tristes. Jim Harrison est un révolté, un cœur d’or caché sous l’apparence d’un ours mal léché qui ne prends pas de gants pour dire ce qu’il a à dire. « J’ai toujours pensé qu’on aurait dû appeler les  hommes de cinquante ans en premier sous les drapeaux, puis ceux de la tranche d’âge immédiatement inférieure et ainsi de suite. Laisser aux jeunes la chance de pouvoir vivre un peu, de goûter les choses, avant d’aller se faire descendre au fin fond de la jungle. Et on devrait aussi recruter systématiquement 25% du congrès. » Jim Harrison renvoie dos à dos la nature impitoyable et la société des hommes, qui dans sa grande folie mégalomaniaque, se croit supérieure au monde des végétaux et des animaux. Et derrière l’amertume et le cynisme, derrière l’épaisseur de la peau, se cache une blessure grave et profonde, que l’écrivain a su peut-être guérir grâce à son travail qui marque à tout jamais l’histoire de la littérature américaine.

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Publié en 2016 en France (aux éditions du Seuil) mais datant de 2004, le 2eme roman de Ron Rash, Le chant de la Tamassee (Saints at the river en V.O), permettra à tout lecteur de se rendre compte de la puissance narrative de ce grand romancier américain. Dans un style à la fois fluide et limpide, l’auteur va nous entraîner suite au décès accidentel d’une enfant dans une rivière protégée par la loi à la rencontre de toute une communauté qui se retrouvera malgré elle au centre de décisions qui auront des conséquences majeures pour l’avenir. Dès les premières lignes, on est happé par le récit qui va tranquillement et impitoyablement dérouler son ambiance si particulière, à la fois familiale et protectrice, mais aussi sourde et angoissante. Des âmes hurlent en silence, des hommes aveugles comptent de l’argent, des familles s’écroulent, des souvenirs ressurgissent, tout est diffus et pourtant bien présent, à fleur de peau. L’écrivain n’a pas besoin d’effets de style, il laisse toute la place à ses personnages pour exprimer leurs espoirs et leurs doutes. Il laisse également la place à toute l’horreur du quotidien, lorsqu’un seul petit moment d’inattention coûte cher, très cher, à nos proches. Il laisse également parler ceux qui voient la poésie de la nature s’exprimer en eux, qui la ressentent avec une douceur et une violence sans égale. Il y a une évidence minérale dans cette histoire sobre et implacable, un appel naturaliste pour qui sait l’entendre, un cri de détresse écologique d’un homme pour renouer avec notre humanité. On constatera ainsi que nombre d’écrivains américains se sont tournés vers la nature pour à la fois se détacher de la folie urbaine mais également prendre un recul salutaire sur eux-mêmes et donc sur nous.

 

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Le Temps retrouvé, Marcel Proust

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Nous voici arrivé à la fin du voyage. Ou plutôt devrait-on dire d’un voyage, car ce que nous découvrons dans le dernier volume de A la recherche du temps perdu est que  tout reste à lire et à écrire. Nous comprenons que nos vies se scindent en deux époques, celle de l’apprentissage et celle de la vocation. Ces deux blocs temporels sont reliés par un autre Temps, extrêmement court celui-ci , doté d’une puissance phénoménale et transcendantale, celui de la Révélation. Toute notre vie suit un cheminement dont nous ne maîtrisons pas la trajectoire, dont nous ignorons les soubassements; cette matière confuse de lieux, d’événements et de personnes va nous construire pour in fine nous révéler à nous-même. Et bien souvent, contre toute attente, la Révélation prendra une forme complétement contraire à cette lente maturation qui nous a conduit à cet instant crucial.

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L’homme au balcon, Gustave Caillbotte

Chef-d’œuvre absolu de Marcel Proust, Le Temps retrouvé possède les mêmes attributs que la conclusion d’une importante série d’ouvrages philosophiques sur le même sujet : ce n’est qu’en lisant l’intégralité  du cheminement intellectuel, forcément littéraire et souvent ô combien périlleux  des sept volumes de A la recherche du temps perdu que l’on sera en mesure de comprendre en profondeur la réflexion finale à laquelle l’auteur tente de nous faire accéder.

Cette immense fresque littéraire, esthétique et philosophique nous aura accompagné durant des années, à raison de deux ouvrages par an (espacés de six mois). Cette discipline rigoureuse, parfois frustrante, nous aura permis de laisser mûrir nos réflexions et nos sentiments, et surtout de retrouver à chaque fois un narrateur aussi différent et semblable que lors du volume précédent, et au narrateur de retrouver également un lecteur aussi différent et semblable que lors de sa dernière lecture ! Ainsi, cette façon de lire A la recherche du temps perdu permet à l’œuvre d’inscrire son ambitieux processus narratif et philosophique dans notre pensée et notre cœur. Nous ne lisons plus une œuvre d’art, nous sommes dans l’œuvre d’art.

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Le Guépard, de Luchino Visconti, outre le fait d’être un chef-d’œuvre absolu du cinéma, est la plus belle adaptation non officielle de l’œuvre de Marcel Proust de part son ambiance, son esthétique et sa sensibilité. 

L’horreur absolue de la Première Guerre mondiale oblige Marcel Proust à modifier la fin de son roman. La guerre vue des salons parisiens où se fréquentent désormais bourgeois et aristocratiques donne toute la mesure de la médiocrité intellectuelle qui anime les paroles creuses et vaines des uns et des autres. La superficialité de leur position sociale donne à cette classe une détestable passivité ironique à propos d’événements dramatiques,chacun préférant perdre son temps à contempler l’autre, l’évaluer et le juger, à placer l’apparence au centre des préoccupations de la vie quotidienne.

Paraître plutôt qu’être. Voilà un choix que le Temps ne pardonne pas, impitoyable qu’il est à faire mollir les chairs et les esprits. L’apparence n’est alors plus qu’une triste et cynique caricature de l’être, qui tente vainement de s’attacher aux rameaux d’une gloire à jamais passée.

La mélancolie des jours passés est un terreau inestimable qui nous invite à prendre conscience de nous-même pour nous extraire de notre condition première. Il y a en nous une sensibilité si fragile que nous avons longtemps ignoré quoi en faire, comment l’exprimer dans un monde qui veut nous entraîner à chaque instant dans sa folle danse désarticulée. Il y a en nous une vocation secrète pour exprimer cette sensibilité si singulière, il y a en nous un désir enfoui qui n’apparaitra qu’au bout de longues années, suivant les aléas de la vie. Il y a en nous la force d’être vraiment soi, hors de notre soi habituel, si paresseux. Il y a en nous un être secret qui sommeille, qui est né avec nous, et qui ne demande qu’à se révéler au monde.

C’est entre autre de cela que parle Le Temps retrouvé, Albertine disparue, La Prisonnière, Sodome et Gomorrhe, Le côté de Guermantes, A l’ombre des jeunes filles en fleurs et Du côté de chez Swann. Marcel Proust défie le Temps pour livrer au monde une œuvre littéraire infinie et éternelle. Sacrifiant sa vie à l’élaboration de cette vertigineuse cathédrale littéraire, l’écrivain est devenu malgré lui un modèle absolu, terrassant et fascinant d’abnégation d’un créateur face à son œuvre.

L’art nous façonne, et nous détruit.

Mais peut-on imaginer une plus belle mort ?

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Une promenade dans la nature, une balade en soi

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Dans notre monde hyper-connecté où chaque moment de rêverie et de réflexion est remplacé par un temps de divertissement que nous propose la technologie et ses sociétés marchandes, il est indispensable de renouer avec les forces invisibles qui font la beauté de la nature. La simplicité d’une promenade dans les bois prend désormais des allures de refuge, la méditation active d’une course à pied permet de réunir à nouveau sur un même plan corps et esprit, et ainsi de faire émerger ce qui nous manque tant aujourd’hui, cette précieuse poche de résistance que l’on doit chérir au plus haut point, l’essentiel.

Des poètes comme Charles Juliet ou Christian Bobin n’auraient sans doute pas la même force et la même profondeur s’ils étaient nés en territoire urbain plutôt qu’à la campagne. Est-ce à dire qu’il faut condamner toute la poésie née d’urbains ? Certainement pas ! Mais reconnaissons que ces immenses poètes ont su développer au gré des saisons et au creux de la nature un regard clair sur le monde et les sentiments, une clairvoyance poétique qui nous souffle et nous emporte au plus profond de notre être.

   « Celle qu’on aime, on la voit s’avancer toute nue. Elle est dans une robe claire, semblable à celles qui fleurissaient autrefois le dimanche sous le porche des églises, sur le parquet des bals. Et pourtant elle est nue – comme une étoile au point du jour. A vous voir, une clairière s’ouvrait dans mes yeux. A voir cette robe blanche, toute blanche comme du ciel bleu.

    Avec le regard simple, revient la force pure. »

(extrait de Une petite robe de fête, Christian Bobin)

A l’inverse, il est ridicule également de célébrer avec une béatitude infantile la nature, comme on peut le voir actuellement dans tant de magazines aussi naïfs qu’éphémères. Dans son roman La vie tranquille, Marguerite Duras prend comme cadre une ruralité lourde et pesante, aussi bien sur les corps que sur les âmes. Rien ne peut émerger de bon dans cette nature maussade, et les promenades peuvent facilement tourner au cauchemar. Les paysages n’ont que faire des corps brisés et des vies ratées. Il faut alors savoir s’extraire de cette nature pour se révéler à soi-même, ailleurs. Contrairement à ce qu’affirment nombre d’ouvrages de psychologie positive, ce ne sont pas les promenades en forêt qui font que l’on y puise une source de bien-être, mais c’est bien grâce à un patient travail de réflexion sur soi et arrivé à un certain point de plénitude intérieure, de compréhension de soi, c’est là que la rencontre avec les forces invisibles de la nature se fera et qu’on trouvera dans le bruit d’un ruisseau et le bruissement des feuilles un écho à soi.

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A ce titre, Les rêveries du promeneur solitaire de Rousseau est un modèle du genre qui nous intéresse. Les balades du philosophe sont autant de façons de s’oublier complétement que l’opportunité de plonger dans d’intenses réflexions. La nature a permis à Rousseau de se retrouver, de se recentrer et de se découvrir sous un nouveau jour, plus apaisé. Accompagné par le silence et la solitude, le promeneur repense sa vie avec un recul qui lui était jusqu’à alors interdit. Ces méditations bucoliques apaisent nos cœurs  et interrogent nos vies. Elles font apparaître les problèmes que l’on se cachait mais également les solutions que l’on espérait plus. Contempler la nature, c’est se voir enfin  vraiment dans le miroir.

« De quoi jouit-on dans une pareille situation? De rien d’extérieur à soi, de rien sinon de soi-même et de sa propre existence, tant que cet état dure on se suffit à soi-même comme Dieu. »

(extrait de Les rêveries du promeneur solitaire, Jean-Jacques Rousseau)

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La vanité de l’argent

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La recherche de l’argent est devenue la base de toute préoccupation sociale de chaque être vivant. Créatures intelligentes et sensibles, nous n’avons pas su créer un système qui puisse nous permettre de nous libérer de contraintes matérielles pour évoluer différemment, sur un plan plus spirituel. Et pourtant, à chaque instant, notre connaissance du monde, que ce soit par la science ou la poésie, s’agrandit, nous dévoilant des pans entiers de l’infiniment grand comme de l’infiniment petit. Les mystères du temps et du cosmos se dévoilent, apportant avec eux leur lot de nouvelles interrogations. Malgré tout, nous restons confinés dans un système archaïque, créateur de terribles inégalités sociales, qui se nourrit de notre suffisance morale et matérielle, et nous poussant à satisfaire notre terrible appétit de réussite économique.

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La littérature n’a de cesse de se démarquer par son acuité à décortiquer les infimes rouages de nos personnalités perdues dans cette monstrueuse machine incontrôlable. Repère cruel et incisif, La parure, très courte nouvelle de Guy de Maupassant parue en 1884, nous dévoile comment la recherche de l’apparence par tous les moyens aboutit à une dégringolade morale et sociale. L’écrivain utilise sa plume de la manière la plus cinglante qui soit pour nous infliger une gifle dans toute la dernière ligne.

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Charles Dickens, avec toute sa puissance de conteur, va également nous donner une très grande leçon de vie avec son roman Les Grandes espérances (1861). Narré à la première personne, le récit nous plonge dans l’univers de Pip, un jeune garçon évoluant tant bien que mal dans un village anglais, au sein d’une famille pauvre. Les circonstances de la vie vont lui apporter sur un plateau une énorme somme d’argent offerte par un mystérieux donateur dont on ne saura rien avant la fin de ce volumineux roman. Pip va alors renier son entourage et peut-être même sa personnalité pour enfin se frayer un chemin dans la haute société. Son snobisme ira jusqu’à désavouer les seules personnes qui l’ont toujours soutenu et aimé. Mais ceci n’est qu’un des très nombreux aspects du roman qui manie les personnages et les intrigues avec une maestria époustouflante. Le suspense, l’amour et l’humour s’imbriquent dans une succession d’événements toujours surprenants. On rit et on frémit en lisant le récit de ce jeune homme dépassé par les événements. Apothéose littéraire de Charles Dickens, Les grandes espérances est une œuvre exaltante et intelligente, où l’auteur semble nous dire que posséder de l’argent implique de l’avoir convenablement gagné et surtout de l’utiliser avec la plus grande moralité.

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Pourtant l’argent, drame du monde, possède une formidable qualité : il agit comme révélateur de l’hypocrisie, de l’avarice et de la cupidité de celles et ceux qui le possèdent. Honoré de Balzac, réduit par un système scolaire buté à un auteur de « descriptions ennuyeuses » par des élèves inexpérimentés à la vie et ses turpitudes, va finir de nous assommer avec Le père Goriot (1842), un roman sombre et sans appel sur la monstruosité qui se cache derrière chaque couche sociale, qu’elle soit misérable ou aristocratique. Là aussi, il sera question d’ascension sociale, mais elle se fera par le cœur, aveuglant un jeune homme ambitieux qui mettra du temps à réaliser qu’autour de lui ne règne que l’égoïsme et le calcul. L’argent balaie le monde, rétrécit la grandeur d’âme et transforme les hommes en d’ignobles créatures ricanantes et malfaisantes. Avec un grand savoir-faire, Balzac nous étouffe, nous fait suffoquer dans les fumées de cet enfer bien terrestre. Chute impitoyable d’un vieil homme trop aimant, Le père Goriot  expose en pleine lumière la soi-disant bonne pensée des braves gens et des belles dames et en fait ressortir tout le pus et l’odeur infecte. Car bien souvent le plus grand vice se cache sous d’éclatantes vertus.

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