Sombres rêveries de l’enfance

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La peur chez l’enfant a toujours suscité un sentiment de fascination et une porte ouverte vers une imagination fertile et imagée. Que ce soit par le biais de personnages (fantôme, ogre, vampire, momie, sorcière…) ou de lieux (ruines, cimetière, bois, étang, château…), l’enfant va se nourrir de ses peurs pour se construire psychiquement et ainsi mieux appréhender la réalité.

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La peur suscité par l’imaginaire est bien différente de celle créée par un événement du quotidien. La peur imaginaire, si sa source est adaptée à l’âge de l’enfant bien entendu, est une source inépuisable de fantasmagorie dans laquelle viendra s’abreuver avec délectation (tout en éprouvant un petit frisson) chaque jeune esprit qui s’aménagera un univers fécond et chimérique.

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Dès la plus tendre enfance, le jeune lecteur pourra trouver un pendant artistique à ses angoisses les plus réelles et ses cauchemars les plus féroces. Prenons par exemple l’album de Linier, Juste avant, il y avait un plafond (paru chez Didier Jeunesse en 2008). L’auteur va explorer graphiquement notre peur commune et ancestrale du noir à travers une série de cadrages qui vont laisser à la peur la place de s’installer confortablement dans cette petite chambre d’enfant.

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L’angoisse est là, palpable, et même si l’absurde incarné par les créatures imaginaires tente de redonner une légèreté au récit séminal, le silence et l’obscurité engloutiront la psyché du petit garçon jusqu’au point de non retour. Car là où cet album se démarque de ses confrères au fond rassurants, c’est dans cette chute terrifiante qui nous rappelle que nous pouvons également rêver les yeux grand ouvert…

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Autre variante de la littérature enfantine et cauchemardesque, le conte a déjà été évoqué sur ce blog, mais son éternel canevas peut revêtir bien des formes, comme le démontre le manga L’Enfant et le Maudit de Nagabe (paru chez Komikku en 2017), dont nous n’évoquerons que le premier volume. Une forêt, une petite fille innocente, une malédiction; il n’en faut pas plus à l’auteur pour instaurer une ambiance mystérieuse dans laquelle le lecteur va se perdre avec délectation. L’épure graphique et scénaristique, ciselée et audacieuse, construit paradoxalement une légende dont on n’arrive pas à mesurer la profondeur tant elle nous paraît vertigineuse.

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Dans ce quotidien indéfini à priori paisible entre une petite fille enjouée et un homme protecteur à tête de bouc démoniaque qui semble dissimuler bien des secrets, les révélations brèves et fulgurantes ne font qu’ajouter de la confusion et de l’intérêt au ténébreux monde qui se révèle petit à petit sous nos yeux. Si l’auteur parvient à maintenir la qualité angoissante de ce premier volume, gageons que nous tenons là une grande œuvre fantastique !

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Autre cheminement artistique pour se noyer dans de beaux cauchemars, la poésie. Réservé à un lectorat anglophone (mais les débutants peuvent le lire sans problème), The Headless Horseman Rides Tonight – more poems to trouble your sleep – (paru en 1992 chez Harper Collins) est un recueil de poèmes et d’illustrations créés en 1980 par Jack Prelutsky et Arnold Lobel. Pour apprécier pleinement et comme il se doit ces poèmes lugubres, il conviendrait de les déclamer à haute voix sans avoir peur d’en faire trop dans les tonalités gutturales, l’effet sera garanti ! Quant aux illustrations crayonnées par Arnorld Lobel, leur puissance visuelle provient aussi bien de la manière frontale est d’aborder le surnaturel à travers des figures qu’on pense immédiatement éternelles que de ce trait en noir et blanc qui laisse une place abyssale à notre imagination. La lumière fait apparaître les ténèbres. Poésie et illustration donnent ainsi naissance à une œuvre dont le pouvoir d’évocation est immense, nous touchons là la quintessence de ce que peuvent représenter toutes ces figures surréelles.

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Pourquoi s’arrêter en si bon chemin ? Troll est un compagnon de route idéal pour découvrir les illustrations mystiques et naturalistes du norvégien Theodor Kittelsen (1857-1914). L’artiste puise son inspiration dans les contes traditionnels norvégiens (dont de nombreux extraits sont reproduits à chaque page) et retranscrit graphiquement avec une rudesse tout à fait appropriée l’univers sombre et forestier des trolls, qu’il n’est pas interdit de voir comme une déformation grotesque de l’homme qui se serait affranchi de la nature. Les forêts dessinées par Kittelsen abritent l’horreur, la puissance et la bêtise. Cet amoureux de la nature n’a hélas jamais réussi à faire reconnaître son talent de son vivant ! Désormais reconnu comme le plus grand illustrateur de contes norvégiens (et de trolls), ses dessins ont laissé une empreinte indélébile chez nombre de jeunes lecteurs à travers le monde…

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Terminons ce bref tour d’horizon des cauchemars d’enfance avec la bande dessinée La Nuit (parue dans la collection Bayou, chez Gallimard en 2011) de Stanislas Gros. Dans un univers médiéval qu’on suppose être le nôtre, un chevalier défait va faire la rencontre d’une mystérieuse enfant tandis qu’au sein de la cité fortifiée, les morts se relèvent, les enfants font des cauchemars, les amours se croisent et se décroisent, le tout lié par la légende de la mystérieuse sorcière Saturnia… Quelle singulière BD ! Le découpage habile et faussement naïf plonge le lecteur dans un conte à multiples facettes dont les tenants et (probables) aboutissements ne lui seront livrés qu’à la toute fin du récit. Humour, poésie et étrangeté se confondent dans cette Nuit épaisse où toutes les valeurs seront bousculées et redéfinies. L’enfance est ici utilisée comme un pourfendeur de réalité, lui faisant découvrir toute sa fausseté sous son vernis luisant de vertu, et suggère qu’au réalisme, nous devrions, nous enfants devenus des adultes responsables, lui préférer la fantaisie.

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P.O

 

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Star Wars : plus dure sera la chute

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Il était une fois dans une galaxie très lointaine une mythologie cinématographique nommée Star Wars qui changea à jamais la culture populaire de toute une planète, pour le meilleur et pour le pire. Nous ne reviendrons pas sur les hauts et les bas de cette saga, ceci a déjà été évoqué dans l’article Star Wars : L’Espoir, le Désespoir et le Renouveau, intéressons nous directement au nouvel épisode si attendu, Star Wars épisode VIII: Les Derniers Jedi. 

Malgré ses défauts, Le Réveil de la Force avait su montrer patte blanche aux déçus de la prélogie de George Lucas et satisfaire un public plus jeune, habitué à un cinéma plus rythmé et numérique. Le choix de Rian Johnson pour poursuivre l’aventure est une décision assez incompréhensible de la part du studio Disney, sa filmographie ne permettant pas de déceler le talent potentiel pour pouvoir diriger un épisode aussi complexe et attendu. Car on le sait bien, l’épisode II d’une trilogie est toujours extrêmement compliqué à réaliser, on doit gérer ce qui a été mis en place, le faire évoluer et annoncer ce qui adviendra. Ajoutons à cela que cette nouvelle trilogie Star Wars tente de faire tenir deux mythologies en une (même si l’ancienne est systématiquement sacrifiée), que de nombreux arcs narratifs doivent être gérés en même temps, que l’attente est immense de la part des fans et qu’un certain panache visuel doit habiter chaque scène. Bref, c’est un immense défi !

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Si les premières minutes peuvent faire illusion grâce à une bataille spatiale menée tambour battant (et encore, l’utilisation récurrente de l’humour désamorce toutes les situations anxiogènes des combats), Les Derniers Jedi s’avère une cruelle désillusion car sous son emballage luxueux et prometteur se dessine lamentablement le plan des studios Disney : faire mourir la mythologie originelle de George Lucas pour mieux la digérer et la resservir sous une nouvelle forme, de n’importe quelle manière (spin-off, série TV) et à une cadence frénétique. Ce terrible choix commercial et artistique s’incarne malgré lui dans une scène inaugurale de l’épisode VIII et va s’avérer comme un fil conducteur thématique: reprenant le plan de l’épisode VII où Rey donne le sabre laser à Luke Skywalker, celui-ci va, dans un geste au choix surprenant, amusant ou stupide, le jeter derrière lui comme s’il n’avait plus aucune signification. Nous voici donc en face du programme scénaristique de ce nouvel épisode : une déconstruction systématique de la mythologie Star Wars ! Ce choix surprenant pourrait fonctionner s’il reposait sur une certaine profondeur métaphysique, mais la simplification brutale du procédé déstabilise avant de fortement agacer. D’autant plus que cette mythologie naissante est également emportée dans ce jeu de massacre puéril ! Des personnages importants apparaissent et disparaissent sans qu’ils puissent s’inscrire véritablement dans le récit, sinon par le biais de scènes de dialogues explicatives et plutôt indigentes.

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Mais le pire est vraiment dans le traitement de la Force. Les Derniers Jedi saccage la spiritualité de la saga autant visuellement que spirituellement. Dans une scène où apparaît sous nos yeux émus Yoda, la mythologie des Jedi est résumée par une série de grimoires cachés dans un arbre aux formes évocatrices, symbole qui sera aussitôt détruit par Yoda ! On nage en plein délire, là où ce grand maître Jedi représentait la sagesse et la résilience pour toute une génération, voilà qu’en 2017 il nous dit en substance : « Ne lisez pas, n’apprenez rien, ne vous intéressez pas au passé, détruisez pour vous reconstruire. » Bel exemple pour la jeunesse de la part d’un studio dégénéré qui joue avec Star Wars comme un enfant joue aux Lego, en reconstruisant à sa manière une mythologie sans suivre le mode d’emploi. Et que dire du personnage de Luke Skywalker magnifiquement interprété par Mark Hamill ? Heureusement qu’au sein de cette machinerie médiatique ultra-consensuelle, la parole de l’acteur a détonné en affirmant que le personnage qu’il avait joué n’était pas le Luke Skywalker de George Lucas mais une version qui n’avait pas ou peu de rapport avec l’original ! Une phrase ahurissante qui en dit long sur le respect de l’ancienne saga, difficile pour Disney et les fans de cet opus de contre-argumenter la réflexion d’un homme qui a habité son personnage pendant tant d’années !

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Même si, soyons honnêtes, Les Derniers Jedi n’est pas désagréable à regarder (et à entendre, grâce à une composition soignée de l’immortel John Williams), le long-métrage souffre de nombreux problèmes de rythme et de montage. Les aberrations sont hélas trop nombreuses pour ne pas s’agacer à la vision de ce nouvel épisode : Leïa dans l’espace, course-poursuite ultra-lente entre deux vaisseaux, personnages secondaires sacrifiés sur l’autel du rythme, scènes de combat à la gestuelle parfois très embarrassante… Les Derniers Jedi est le terrible naufrage du glouton Disney qui veut nous faire avaler du Star Wars à toutes les sauces (une future trilogie est déjà annoncée) sans prendre le temps de réfléchir à la puissance mythologique de l’œuvre. Il reste un film pour conclure des arcs narratifs confus et longuets qui apporteront peut-être une résonance  inespérée, et permettra de sortir cette nouvelle trilogie de l’anecdotique.

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Hommage à Jean d’Ormesson

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C’est avec beaucoup d’émotions que j’ai appris  le décès de Jean d’Ormesson, un écrivain qui tenait une place très chère dans mon cœur. Son hédonisme bienveillant et sa culture joyeuse étaient une source inépuisable d’émerveillement pour ses très nombreux lecteurs. Son écriture, malicieuse, érudite et agile, savait nous prendre par la main pour nous emporter vers des questionnements philosophiques qui ne se déclaraient jamais comme tel. Jean d’Ormesson était un homme d’une élégance spirituelle et intellectuelle exceptionnelle, et restera à mes yeux comme un modèle à suivre.

Mais plutôt que de me perdre dans des montagnes de compliments, je vous propose de redécouvrir trois ouvrages de Jean d’Ormesson à travers des chroniques que je lui avais consacré et qui, je l’espère, vous donneront envie de lire ou de relire les textes de ce géant de la littérature française, où la tragédie de l’existence côtoie en toute quiétude l’émerveillement de vivre, tout simplement…

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Comme un chant d’espérance, Jean d’Ormesson

Avec une jubilation quasi enfantine, le vénérable et enjoué académicien entortille  l’intuition, la science et la spiritualité dans un même élan littéraire totalement désarçonnant de limpidité. En prenant le temps de conter la naissance de l’univers, l’écrivain nous délecte de ses réflexion sur Dieu, l’homme et le cosmos, loin de tous dogmes pesants et archaïques . Il est fascinant de constater à quel point, en cherchant un peu, chacun peut façonner de manière singulière et exaltée sa réflexion face au grand mystère de l’univers et surtout son avant (le mur de Planck) et son après. L’existence est une histoire, elle possède un début, elle aura donc une fin. Avec une plume enlevée, Jean d’Ormesson explore les avancées scientifiques pour expliquer sa foi, et c’est un sentiment merveilleux qui se déploie à la lecture de ce petit trésor d’intelligence écrit par un homme profondément amoureux de la vie. Au début, il n’y avait rien, donc il y avait tout. Ainsi la finalité de l’homme n’est pas de retourner dans un néant obscur, elle le convie à refaire partie de ce grand Tout, si mystérieux et si fantastique, qu’il a déjà connu avant sa naissance. Mais quelle merveilleuse expérience aura-t-il vécu durant sa brève existence terrestre, que celle d’exprimer la pensée de l’univers, la conscience de soi et du cosmos ! Ne serait-ce d’ailleurs pas là le but secret et inavoué de l’existence de l’homme ?

Être la pensée du cosmos.

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C’était bien, Jean d’Ormesson

Parfois dénigré par une partie du public et des écrivains soit pour son snobisme soit pour ses facilités littéraires, Jean d’Ormesson ne se laisse pas démonter par la critique et poursuit en toute quiétude son œuvre littéraire unique en son genre, au croisement du roman, de l’autobiographie et de l’essai philosophique et littéraire. Comme souvent, tout démarre par des brides de souvenirs exaltants ou douloureux qui s’entrecroisent avec des réflexions sur la nature humaine. Et puis, porté par une écriture riche, aérienne et libre, l’ouvrage va se transformer l’air de rien, comme ça, dans un souffle. Et toujours l’air de rien, nous allons frapper à la porte des grandes questions : qui sommes-nous ? D’où venons-nous ? Avons-nous un but ?  Mais à peine notre cerveau se mettra en ébullition et tentera de façonner ses propres réponses à ce joyau littéraire, que viendront encore d’autres questions vertigineuses sur notre monde,  le cosmos, et enfin le temps, ce mystère insondable à l’origine de tout… Jean d’Ormesson est un philosophe qui se cache sous le fard de la fausse modestie pour en toute honnêteté interroger l’humanité sur sa place dans l’échiquier de l’espace et du temps.

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 Qu’ai-je donc fait ?, Jean d’Ormesson

L’écrivain mondain et existentialiste signe une nouvelle fois un essai philosophique qui ne dit pas son nom. Se présentant au départ comme une agréable promenade dans les souvenirs de l’illustre académicien, l’ouvrage interroge son auteur sur sa vie, ses racines, sa construction intellectuelle, sociale et culturelle. Au fur et à mesure de la lecture truculente et érudite, et sans rien perdre de sa légèreté (faisant ainsi apparaître la puissance cachée du style de l’écrivain), cette déambulation littéraire va se transformer en un questionnement vibrant d’humanisme sur le mystère de l’homme, du temps et de l’univers. L’auteur a ce don unique et merveilleux de mélanger légèreté et profondeur pour mieux envelopper le lecteur dans un cocon de bienveillance et d’intelligence.

« A la différence de tous les phénomènes dont il est le véhicule, il est difficile de supposer que le temps soit le fruit d’une évolution. Est-il possible de concevoir qu’il se soit mis en place tout seul ? Serait-il une propriété de la matière, une illusion de l’esprit, un fantasme, un jeu de mots ? Ou serait-il la marque imposée à l’univers par une puissance extérieure ? »

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Jean d’Ormesson, où l’élégance éternelle de l’esprit…

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Par delà le silence, l’évasion de soi

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« Tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne pas savoir demeurer en repos, dans une chambre. »     Blaise Pascal

Faire une pause, laisser le tumulte de côté, écouter les murmures, un souffle puis le silence… Juste le silence.

Réfléchir au silence implique de prendre son temps. Prendre son temps… Quoi de plus gratifiant au fond dans une vie humaine de pouvoir concevoir le temps à sa convenance, suivant son inclinaison spirituelle ?

Prenons donc le temps…de nous perdre…dans le silence.

Paru en 2017 chez Flammarion, Quelques grammes de silence est un essai de l’explorateur norvégien Erling Kagee. Remarquable de par sa simplicité et sa concision, ce petit ouvrage de moins de 150 pages débute par les sensations ressenties par l’aventurier lors de sa traversée solitaire de l’Antarctique, là où le silence se fait « étourdissant ». A partir de cette expérience transcendantale, Erling Kagge nourrit une réflexion pleine de bon sens qui nous incite à repenser notre rapport au bruit, qu’il soit inconvenant ou distrayant. Son parcours exceptionnel permet d’aborder notre quotidien avec une lucidité bienveillante, mettant en valeur le fait que la distraction est avant tout une fuite de soi, un renoncement à l’affrontement et à l’acceptation de soi. A l’heure où les machines et les algorithmes se mettent à penser à notre place et nous proposent sans cesse de nouvelles « améliorations », de nouveaux contenus, il convient de rester vigilant et de savoir choisir avec soin et parcimonie. Hors, pour penser juste, nous avons besoin d’une chose, d’une entité qui tend à disparaître, le silence.

« Pour qui sait l’employer, la vie est assez longue. »     Sénèque

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Dans le tumulte assourdissant de la rentrée littéraire 2017, fuyons en emportant le nouveau recueil poétique de l’ami Christian Bobin, Un bruit de balançoire, paru chez L’Iconoclaste. Sans se soucier du conformisme culturel dans lequel nous pataugeons, le poète nous livre une nouvelle fois un bel objet artistique où le fond et la forme s’emboîtent pour délivrer au lecteur patient, ouvert et exigeant un trésor d’écriture. C’est sous la forme de lettres imaginaires adressées à différentes personnes (où même à un nuage!) que Christian Bobin fait s’effondrer l’obsolescence de notre monde moderne pour nous offrir l’éternité d’une seconde prise dans les mystères du temps. Avec un art de la délicatesse extrême, l’écriture du poète explore le monde et ses sensations, revient sur un poète japonais dans lequel il puise une certaine inspiration.

« La vraie réponse c’est sans doute vivre, simplement vivre sans oublier de jouer. Les anges protègent les châteaux de sable, pas ceux de pierre. »     Christian Bobin

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Et c’est dans le silence déchirant d’un journal intime que nous retrouvons à présent l’ami Charles Juliet. Libéré des ténèbres gluants de son premier journal, c’est un homme nouveau que nous retrouvons dans Journal II 1965-1968 (paru chez Hachette en 1979). Le poète se surprend à être en phase avec lui-même et le monde qui l’entoure. Surtout, il y a les rencontres avec d’autres artistes, certains dans une posture intellectuelle, et d’autres dans une vérité inconfortable mais essentielle.La profonde introspection à laquelle se livre Charles Juliet n’a pour but que de se libérer de soi, afin de tendre vers un centre spirituel, une quintessence intellectuelle et culturelle qui n’appelle aucune concession d’aucune sorte. C’est un plaisir exigeant mais intense que de suivre jour après jour les pensées de cet immense homme de lettres qui lutte contre lui-même, avec lui-même. Les combats les plus acharnés peuvent avoir lieu dans le silence d’un bureau…

« Être libre, c’est être affranchi du moi. »     Charles Juliet

 

 

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Les Douze Enfants de Paris, Tim Willocks

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Il y a bien longtemps que je ne m’étais pas plongé dans un bon gros roman d’aventure comme l’indépassable La Religion de Tim Willocks. C’est un genre littéraire que je connais assez mal et je ne me voyais pas commencer tout de suite la longue saga de Game of Thrones qui attend patiemment son tour sur l’étagère de ma bibliothèque…

Alors que faire ? Mais bien sûr, il me suffisait de continuer à lire les aventures de Mattias Tannhauser dans le volumineux Les Douze Enfants de Paris publié en 2014 aux éditions Sonatine. Je ne reviendrais pas sur le précédant roman de Tim Willocks, mais si vous avez la chance de ne pas l’avoir déjà lu, sachez que vous allez vivre une expérience littéraire inoubliable, où le mot épique sera redéfini et transcendé par une écriture et un récit qui explosent tous les standards en vigueur dans ce genre si codifié.

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Bref, nous retrouvons Mattias Tannhauser le 23 Août 1572 aux porte de Paris pour y retrouver sa femme enceinte Carla de La Penautier. Les férus d’histoire auront certainement compris que cette date correspond à la veille de l’un des épisodes les plus sanglants et les plus féroces de l’histoire de France, le massacre de la Saint-Barthélemy.

Pendant trois jours, Mattias Tannhauser va donc traverser un Paris devenu fou, où les meurtres et les viols s’enchaînent sans répit, où les hommes vont redevenir des bêtes sanguinaires, où les dirigeants royalistes et religieux vont soit fermer les yeux soit encourager cette abomination pour l’humanité.

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Scène de la Saint-Barthélemy, assassinat de Briou, gouverneur du Prince de Conti, 24 août 1572, Joseph Nicolas Robert-Fleury

Nous voici donc plongé au cœur de l’enfer avec le diable en personne. Tim Willocks n’a rien perdu de son savoir-faire, au contraire, il nous entraîne avec une maestria sans égale dans un Paris labyrinthique où chaque ruelle abrite un danger potentiel. Au fur à mesure de son avancée, Mattias Tannhauser se constituera malgré lui une petite équipe, étrange et hétéroclitique. Juste, Pascale, Estelle, les jumelles, Grégoire et Grymonde suivront le sombre héros qui ne reculera devant aucune atrocité pour retrouver l’amour de sa vie.

En parallèle à la quête désespérée et ultra-sanglante de Mattias, nous suivons le destin de Carla, prisonnière d’un enjeu obscur, religieux et politique. Là encore, Tim Willocks excelle dans la description de cette femme qui va devoir donner la vie dans un lieu de mort. Au fur et à mesure du récit, la teneur réaliste de l’ensemble se transcende pour atteindre une dimension mystique qui ajoute si c’était possible une palette supplémentaire de sentiments et de symboles à chaque personnage.

Et dans ce bourbier infect, Mattias Tannhauser va puiser en lui tout son savoir de la guerre et faire exploser son attrait de la mort. Si dans La Religion, Tim Willocks avait fait de ce personnage une icône absolue de guerrier sombre et solitaire, Les Douze Enfants de Paris entérine la légende de cet ange noir en le poussant à ses extrémités. La façon avec laquelle la violence est décrite est ahurissante de précision, on sait où arrive chaque flèche tirée, ce qu’elle traverse, et où elle ressort ! Les détails sanguinolents abondent pour assécher notre soif de vengeance face à ces actes atroces de cruauté auquel nous sommes confrontés. Et c’est là une des forces du roman, car Tim Willocks réveille en nous le guerrier que nous ne serons jamais, qui répond à la souffrance donnée par une souffrance plus grande encore.

Cette spirale infernale de violence démarre très fort et pourtant jamais le récit barbare et haletant n’accuse de baisse de régime, au contraire, chaque chapitre nous entraîne vers un nouveau sommet et c’est avec déchirement que l’on doit reposer le livre pour retourner à nos occupations quotidiennes. Sans rien dévoiler de l’intrigue ni du final, Les Douze Enfants de Paris s’achève dans une apothéose apocalyptique qu’on a envie de lire debout en hurlant les phrases !

Tim Willocks a frappé une nouvelle fois très très fort, et c’est avec beaucoup d’impatience que nous attendons une suite probable pour clôturer la légende de l’insaisissable  et passionnant guerrier noir, Mattias Tannhauser.

 

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Déambulations campagnardes

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« Des prés, des champs, des vignes, de basses collines couvertes de bois, une plaine où coule une large rivière, d’autres collines auxquelles succède un plateau où miroitent des étangs! Ce panorama, je l’ai vu sous les lumières les plus différentes, en toute saison, par n’importe quel temps. Il est lié à mon histoire, à ma vie intérieure, et lorsque je l’embrasse du regard, une émotion me gagne, et je ressens la force du lien qui m’attache à ce pays ».

Comme l’écrit si bien Charles Juliet dans son ouvrage Dans la lumière des saisons, le paysage que nous voyons, que nous vivons au quotidien, nous forge, se forge en nous et nous rappelle à notre intériorité. Et si un paysage urbain va provoquer en nous une grande stimulation par l’effervescence de détails et de sollicitations, le paysage campagnard va nous obliger à nous recentrer, à puiser dans notre paix intérieure pour se mettre au diapason du miracle de la nature qui s’opère à chaque seconde sous nos yeux.

« L’être qui s’est unifié n’est plus séparé. Il vit en accord et en harmonie avec lui-même, autrui et le monde. Il fait partie du tout et perçoit l’unité de ce tout. Il ne cherche plus à posséder et dominer. »

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Paru en 2010 aux éditions Stock, Poète et Paysan de Jean-Louis Fournier est un truculent roman où un jeune citadin, prêt à entamer une carrière de réalisateur de cinéma, va par amour tout lâcher pour vivre à la campagne avec sa belle-famille. L’écriture, simple et directe, donne un ton à la fois sensible et bourru au récit de ce citadin qui se rêve paysan. Malicieusement, l’écrivain déconstruit le mythe de la nature comme accomplissement spirituel et va s’attacher, grâce à un humour pince-sans-rire, à rester au niveau de son anti-héros attachant et agaçant.

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A la suite d’une chute de huit mètres qui lui brisa les côtes, les vertèbres et le crâne, Sylvain Tesson, écrivain-aventurier épris de grands espaces dont un goût certain pour la Russie, se fait la promesse de traverser la France à pied s’il s’en sortait. Mais loin des lieux touristiques où la nature est embaumée, l’écrivain veut disparaître dans la nature, explorer les lieux où personne ne va, se fondre dans les replis sombres de la France.

Grâce à une carte administrative répertoriant avec zèle les zones d’hyper-ruralité du territoire, Sylvain Tesson va imaginer un parcours qui traversera la France en diagonale, démarrant du Mercantour, passant par le Massif central et s’achevant sur les falaises du Cotentin. Sur les chemins noirs est ainsi le récit d’une traversée dans les paysages, où un corps abîmé va devoir réapprendre à se connaître, où une âme amochée va tenter de s’accepter.

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« Il est possible que la technologie soit le développement d’une erreur. »

Jean Cocteau

Chantant l’éloge d’un monde voué à disparaître, l’écrivain se montre féroce et cynique envers le monde moderne qui nous abreuve de gadgets et de facilités jusqu’à engloutir notre personnalité profonde. Cette dénonciation de l’abrutissement technologique pourrait passer comme extrêmement rétrograde, mais nous préférons de loin entendre le murmure extasié d’une âme poétique émue par la découverte d’une ruine dans un champ abandonné que les exclamations hystériques de geeks survoltés à l’annonce d’un nouveau produit Apple !

Et surtout, il serait dramatique de passer sous silence la qualité d’écriture de ce roman, où la limpidité minérale du texte n’empêche pas une gourmandise lexicale qui prend sa source dans un vocabulaire géographique et géologique peu utilisé. Sylvain Tesson habite complétement son écriture, où la joie sourde de l’amitié côtoie la solitude nécessaire du cheminement intérieur, où la cartographie d’une vie se noie dans les profondeurs telluriques d’une terre plus ou moins hospitalière, où l’homme se retrouve en se perdant.

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Essais de vie, pour une sincérité littéraire

« Parmi la multitude de biographies produites, seules une ou deux se révèlent bien ce qu’elles prétendent être. Dès qu’ils se confrontent à leur propre spectre, même les plus audacieux d’entre nous prennent la fuite ou détournent les yeux. Et c’est ainsi qu’à la place de l’honnête vérité qui nous intimerait le respect, on ne nous offre que ces timides aperçus biaisés qui prennent la forme d’essais, et, pour l’essentiel, sont dépourvus de cette vertu cardinale qu’est la sincérité. »

Cette sentence intemporelle est extraite d’un texte de Virginia Woolf intitulé Décadence de l’essai (que l’on retrouvera dans le recueil Essais choisis aux éditions Folio). L’écrivaine révèle l’enjeu fondamental qui accompagne une réflexion littéraire, et particulièrement les essais. Si ces derniers ont pris un essor quantitatif ces dix dernières années, on ne peut pas en dire autant de leur qualité. La sincérité se fait pilonner sur l’autel de la provocation et de l’agressivité. Les philosophes, politiques et journalistes, autrefois garants d’une saine effervescence intellectuelle, se livrent à coups de fracassantes déclarations médiatiques à un nivellement culturel par le bas en agitant de désuètes rengaines nationalistes, voire racistes ou en attaquant sauvagement des pensées philosophiques ou sociales. Il ne s’agit pas de mettre tout le monde dans le même panier, mais force est de constater que les plus grosses ventes et les éclairages médiatiques surabondants sont issus de la part la plus perfide de la pensée française.

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Face à ce déferlement, on cherchera ce qui fait la force et la fragilité d’un essai, la sincérité, c’est-à-dire l’expression d’une expérience vécue dans tout son être. Cette masse émotionnelle et intellectuelle sera ensuite mise à distance par le travail d’écriture qui permettra d’étendre une réflexion au delà de son cadre initial. Prenons par exemple le texte Des professions pour les femmes par Virginia Woolf. Nous n’avons pas affaire là à un texte purement théorique, il prends sa source dans une expérience vécue. Cette singularité est la source même de la réflexion littéraire qui en découlera.

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Autre exemple, plus contemporain cette fois-ci, avec Le silence même n’est plus à toi d’Asli Erdogan. Condamnée à la prison par le gouvernement turc, l’écrivaine et journaliste n’a cessé (et ne cesse) dans ses écrits de rendre compte de la réalité d’un pays avec une puissance émotionnelle qui nous touche au plus profond. Aucun documentaire, aussi bien réalisé soit-il, ne peut rivaliser avec cette écriture à la fois si grave et si poétique, où les atrocités perpétrées par un gouvernement belliqueux sont exposées ici en plein jour sous la plume outrée et courageuse d’Asli Erdogan. Ce recueil de chroniques est à lire absolument pour non seulement comprendre l’intimité d’un être plongé dans un état de guerre, mais également pour soutenir cette littérature engagée dont la beauté formelle n’a d’équivalence que l’indignation humaniste qu’elle provoque en nous.

« Ecrire, c’est se laisser faire par l’écriture. C’est savoir et ne pas savoir ce que l’on va écrire. Ne pas croire qu’on le sait. Avoir peur. On voit dans quelle direction on va. On a des repères très simples. On se dit: « Aujourd’hui, la femme que je décris sortira de sa maison et rentrera au crépuscule. ». Mais une fois la femme sortie, il faut laisser faire le livre. Tous les jours, un livre en cours peut changer de direction. Il faut le suivre… »  (Marguerite Duras)

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Aux aficionados de l’écrivaine, aux apprenants écrivains et aux passionnés de littérature, on conseillera de lire Le dernier des métiers, le volumineux recueil d’entretiens donnés par Marguerite Duras à différents médias (presse, TV, radio). Si aujourd’hui il est dans certains milieux littéraires de bon ton de se moquer de « la » Duras, de son phrasé si particulier, de ses silences si pesants, c’est peut-être au fond parce que l’écrivaine n’a jamais joué le jeu superficiel des interviews, elle s’engageait dans un entretien avec tout le franc-parler et la sincérité qui la caractérisaient. Monument inépuisable de la littérature française, on a tout lu et tout entendu sur Marguerite Duras, et malgré cela, elle demeure encore et toujours un mystère sur lequel on ne cesse de revenir. A travers ce passionnant livre publié aux éditions du Seuil, on suit une pensée libre, drôle et émouvante, sans cesse en mouvement, qui revisite son univers pour mieux l’approfondir et le déconstruire. On ne manquera pas non plus de savourer des textes comme « Proust m’a appris à lire » où l’écrivaine fait preuve d’une remarquable réflexion littéraire sur l’œuvre unique de Marcel Proust.

« Le livre bouge en moi avant de venir au jour. L’écrivain n’est pas tout à fait responsable de sa création. L’écriture pourrait être définie comme un phénomène de lecture intérieure… »

 

 

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Des âmes solitaires

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La littérature possède mille visages, aujourd’hui encore plus qu’hier, mais permettons-nous de scinder les auteurs en deux catégories (aussi réductrices soient-elles) : les écrivains du récit et les écrivains de l’intérieur. Les écrivains du récit sont ceux qui inondent les rayons des librairies et bibliothèques à l’heure actuelle, souvent pour le meilleur et très souvent pour le pire. Ces auteurs sont au service de leur histoire, même si celle-ci trouve ses racines dans la vie de l’auteur. Est-ce qu’il faut donc les dénigrer par suspicion de facilité ? Sûrement pas ! Car d’immenses auteurs se sont révélés par le récit, citons par exemple Stephen King, Charles Dickens ou Guy de Maupassant. Que ce soit au travers de vastes paysages imaginaires ou de personnages à la profondeur psychologique inouïe ou insensée, le roman de récit nous transporte ailleurs, nous fait incarner des êtres et nous en ressortons changés, marqués à tout jamais quand celui-ci fait preuve d’une véritable honnêteté et recherche artistique.

PARIS :  Patrick Modiano.

Mais il existe un autre type d’auteurs, où se côtoient poètes et diaristes, où des hommes se servent de leur vie comme matière première pour dessiner une œuvre toute entière. Quel courage faut-il avoir pour plonger en soi au risque de se confronter à ce qu’on a de plus sombre ! Mais quel résultat pour l’auteur et le lecteur de voir émerger une œuvre singulière, une écriture unique. On quitte alors les rivages de la lecture facile pour pénétrer dans des eaux troubles, où le lecteur devra accepter de se perdre pour trouver la clé du mystère. Prenons par exemple Un pedigree de Patrick Modiano; qu’il est difficile de prime abord d’apprécier ce texte froid et impersonnel. Le narrateur déroule l’histoire de sa vie comme s’il s’agissait d’un renseignement administratif, et puis après quelques pages cette phrase : « Que l’on me pardonne tous ces noms et d’autres qui suivront. Je suis un chien qui fait semblant d’avoir un pedigree. » Roman autobiographique écrit en 2005, Un pedigree évacue toute notion de nostalgie en décrivant les jeunes années de l’écrivain avec une rigueur déconcertante; rigueur dont on saisit au fur et à mesure du récit qu’elle a beaucoup à voir avec le manque d’amour du noyau familial.

« La neige, pendant six mois. Cette neige, je lui ai toujours trouvé quelque chose d’émouvant et d’amical. Et une chanson, cette année-là, dans le transistor: Non je ne me souviens plus du nom du bal perdu… »

 

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« Les petits livres sont plus durables que les gros; ils vont plus loin. Les marchands révèrent les gros livres, les lecteurs aiment les petits. Ce qui est exquis vaut mieux que ce qui est ample… Un livre qui montre un esprit vaut mieux qu’un livre qui ne montre que son sujet. »

Cette pensée de Joseph Joubert va comme un gant au dernier livre posthume du poète Jean-Claude Pirotte, Silence. L’auteur égrène ses souvenirs et réflexions au gré d’un vent maussade du Jura. Une écriture rurale et authentique couvre les pages de ce bref livre : « Le sentiment de naître nous étreint à certaines heures comme si nos souvenirs étaient neufs, comme si notre mémoire attendait que nous la remplissions d’une vie sans entrave, d’amours de légende, et de l’arôme des vins futurs. »

La poésie quitte ses doux salons feutrés et accompagne Jean-Claude Pirotte aux vendanges, au bistrot avec les amis, à bicyclette dans la forêt de Cîteaux. C’est toute son enfance et sa jeunesse qu’il esquisse avec une plume sublime mais jamais maniérée, l’auteur nous fait ressentir le temps d’une vie qui s’écoule en un instant d’éternité et au bout, tout au bout du chemin, le paisible silence, l’ami de toujours…

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« 13 janvier

La triste et banale histoire de tout amour: il commence dans l’avidité, se poursuit dans les habitudes et s’achève dans l’ennui. »

Cette 3eme entrée dans le 1er journal (1957-1964) de Charles Juliet donne le ton : rien, absolument rien ne sera épargné ni à l’auteur ni au lecteur qui va assister, impuissant, à une véritable descente aux enfers spirituelle de l’écrivain. Aux journées tétanisantes d’ennui se succèdent les rencontres embarrassantes  et les pensées suicidaires. « Je marche, marche… Je suis certain d’avoir tout raté, d’être un médiocre promis à une minable déchéance. Seule pensée qui me donne un peu d’apaisement, celle du suicide, qui vient pourtant tout aggraver. » La lecture de ce journal intime est réellement effrayante, d’autant plus qu’une certaine lucidité alliée à une impossible exigence  font que nous ne pouvons que comprendre cet homme pris dans les filets du désespoir. Comment ne pas être saisi d’effroi lorsque nous comprenons que le jeune écrivain passe des journées assis devant son bureau sans pouvoir écrire une ligne ? « Comment veux-tu pouvoir écrire ? Tu te hais. » Charles Juliet creuse en lui, au plus profond, il veut déceler son origine, son essence même. Cette obsession lui fait passer ou renier tous les instants de légèreté que la vie lui apporte. « Vivre aux aguets de soi-même, à l’écoute de sa lucidité, c’est arracher de soi les racines de la vie. » Mais ce journal est l’occasion de découvrir un immense poète à l’orée de sa vie artistique, et on est à chaque page estomaqué par les fulgurances qui traversent les pensées de l’écrivain:  » Seule une œuvre pourrait conférer ordre, sens et continuité à ma vie. » Et c’est dans les derniers pages de ce dense journal qu’on aperçoit enfin une clarté qui vient éclairer la vie de Charles Juliet, à son grand étonnement. Les racines sont là, une vie d’écrivain peut commencer. Mourir pour mieux renaître.

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« Angélique Arnaud, abesse de Port-Royal, morte le 6 Août 1661, passe devant la fenêtre du bureau où j’écris. »

Écrit en 2009, Les ruines du ciel de Christian Bobin étonne tout d’abord par le va-et-vient entre les réflexions intimes de l’auteur et les portraits de femmes et d’hommes qui ont subi de près ou de loin la destruction de Port-Royal par Louis XIV. Puis s’installe en secret un dialogue entre ces deux époques, accompagné par la musique de Bach : »Les pissenlits se multiplient devant la maison comme les notes dans les Variations Goldberg de Bach : d’abord quelques-uns, isolés, timides, et soudain une chaude pluie d’or partout sur l’herbe verte. »

Poète absolu, à la délicatesse foudroyante de beauté, Christian Bobin observe le monde avec une sensibilité rare et précieuse. Par la grâce de son écriture, l’écrivain nous permet de partager sa vision unique, où chaque détail est l’occasion de s’extasier sur le mystère de la vie. C’est un livre qui se déguste à chaque mot, dont on perçoit l’infini travail de ciselure d’un artisan de la littérature : « La sainteté  c’est juste de ne pas faire vivre le mal qu’on a en soi. »  Mais alors, quel rapport avec Port-Royal ? A l’époque de Louis XIV, ce lieu détonnait par son ascétisme, sa soif de savoir et sa quête de spiritualité, ce qui ne plaisait pas à celles et ceux qui voulaient continuer à profiter de l’absolutisme royal. Et c’est dans cette défiance qui plût tant au philosophe Blaise Pascal, dans ce combat pour la sagesse, l’intelligence et la bonté, que notre époque peut s’inspirer.

« Les livres écrits par les gens de Port-Royal sont innombrables : ils savaient que l’écriture construit les seuls palais durables. Les livres sont un acquis, une montagne dans laquelle se réfugier quand la plaine est inondée par un torrent d’images. Contrairement à la doxa je suis très espérant dans l’avenir du livre. Quelqu’un arrive en toute confiance, se remet entre vos mains, tourne vers vous son visage de papier et vous dit comment il voit la vie : cette figure-là est éternelle. Nous aurons de plus en plus besoin de l’humain et rien n’est plus humain que l’écriture. Un livre c’est aussi indestructible qu’un brin d’herbe. »

(extrait d’un entretien avec Christian Bobin pour la sortie du livre)

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Dans l’Ombre et le Silence du Japon

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Pour qui s’intéresse au Japon et plus spécifiquement à l’esprit japonais, il est absolument indispensable de lire le saisissant essai de 1933, Éloge de l’ombre, écrit par Junichirô Tanizaki. Démarrant son texte par la nostalgie de l’architecture des anciennes demeures japonaises, l’auteur nous fait pénétrer au cœur de l’esthétisme japonais, là où la pénombre et l’essentiel font paradoxalement apparaître le vide, et donc l’invisible. La chute d’une feuille à travers la fenêtre, le son discret d’une goutte d’eau, le frémissement d’un tissu… L’audition et la vue se relâchent en même temps que paradoxalement s’effectue dans l’esprit une grande attention aux moindres détails. Très loin d’être un discours pontifiant, Éloge de l’ombre est un texte à la fois profond et léger, où même les sanitaires ont droit à une réflexion aussi étonnante qu’amusante. Junichirô Tanizaki s’amuse de lui-même en nous décrivant ses désastreuses tentatives pour retrouver l’esprit japonais authentique, qui s’est dénaturé depuis l’ouverture du pays à l’occident. Et que ce soit la gastronomie, la luminosité ou les costumes pour ne citer que quelques exemples, rien n’échappe à la plume enlevée de l’auteur pour évoquer la déliquescence du raffinement japonais.

« Nous nous enfonçons avec délice dans les ténèbres et nous leur découvrons une beauté qui leur est propre. »

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De cet essai nous pouvons déduire que l’esprit japonais cache son secret dans l’ombre et le silence… Déjà en 1931, Junichirô Tanizaki avait sous une forme complétement différente évoqué les ténèbres japonais. Construit comme une reconstitution historique qui se transforme très rapidement en conte sombre, sexuel et violent, Histoire secrète du sire de Musashi va nous plonger dans la vie chaotique d’un prince nommé Hôshimaru (et qui changera plusieurs fois de nom au cours de sa vie). A l’âge de 13 ans, pris en otage dans un château, le jeune homme va assister en pleine nuit à un étrange rituel : trois belles et jeunes femmes agenouillées procèdent à un rituel bien précis visant à nettoyer et mettre en valeur les têtes décapitées dans la journée de valeureux guerriers ennemis ! Ce spectacle macabre sera le fascinant point de départ d’une vie toujours plus déviante et romanesque, où  Junichirô Tanizaki, grâce à une parfaite maîtrise de l’ellipse narrative, se jouera de nous tout au long de ce palpitant et cruel récit.

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Pénétrons maintenant dans l’histoire plus secrète du Japon, et notamment au 17eme siècle, lorsque le pays décida d’expulser tous les missionnaires catholiques européens. Ce fait historique peu connu sert de base à Shûsaku Endô pour son roman Silence, écrit en 1966. L’église de Rome, offusquée,  apprend que l’un de ses plus missionnaires les plus respectés envoyé au Japon, Christophe Ferreira, aurait renié sa foi suite à une torture insupportable nommée « la fosse ». Trois missionnaires portugais décident d’aller enquêter pour vérifier cette rumeur et porter malgré tout la bonne parole dans un pays qui ne veut plus d’eux. On pénètre dans cet étrange roman d’aventure comme les missionnaires pénètrent dans ce pays inconnu dont ils ne savent rien. Le désarroi et l’incompréhension transformeront ces hommes d’église dans leur âme et leur chair, mais l’un d’eux ira encore plus loin que tout, écrasé par le silence de ce Dieu qui ne répond pas à l’appel de détresse de ses fidèles martyrisés avec une cruauté insupportable. Le silence d’une âme déchirée, ruinée, fait voler en éclats toutes les tentatives spirituelles de compréhension entre deux cultures foncièrement différentes. Ce récit écrit comme un journal de bord nous saisit par la confrontation à la fois brutale et indicible qui existe entre deux civilisations.

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Pour conclure cette promenade obscure, nous recommanderons deux lectures aussi brèves que déstabilisantes, chacune à leur façon… La danseuse d’Izu de Yasunari Kawabata est un recueil de cinq nouvelles où mélancolie, cruauté, tristesse et évanescence s’entremêlent dans une danse troublante d’où nous ressortons confus et troublés…  Évoquons également le fameux Rashômon de Ryûnosuke Akutagawa où nous attendent quatre contes brutaux et effrayants d’où se dégage un irrésistible parfum de mystère insoluble. Décidément, plus nous cherchons à comprendre dans son intimité le Japon, et plus il nous échappe.

« Dans ma bouche de nouveau le sang afflue. Ce fut la fin. J’ai sombré dans la nuit des limbes pour n’en plus revenir… »

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Voix américaines

Il est facile, surtout depuis l’élection de Donald Trump, monstruosité politique qui augure un sombre avenir pour les relations internationales, de décrire les États-Unis à travers toute une série de clichés : hamburgers, pollution, divertissement, luxe, racisme… Se dessine là en creux le portrait d’un américain moyen, culturellement pauvre, ne s’intéressant qu’à ses petites affaires. Ce serait terrible pour nous autres, européens, de ne pas mettre en lumière toutes ces voix d’intellectuels et d’artistes qui pensent chaque jour à construire un monde meilleur pour leur pays. Des voix qui ne seraient pas au dessus des autres, mais avec elles, au sein de la ville comme de la nature la plus sauvage. Des voix qui parleraient du quotidien pour en extraire toute la beauté, même là où l’humanité tente de survivre comme elle peut dans un système social écrasant et impitoyable.

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Si Raymond Carver (1938-1988) est surtout reconnu pour ses nouvelles, il serait fou de passer à côté de son recueil de poèmes publié aux éditions Points et intitulé sobrement Poésie. Réunissant Where Water Comes Together with Other Water, Ultramarine et A New Path to the Waterfall, ce précieux recueil est déroutant de prime abord car on n’y trouve point de poésie comme on l’entends au sens commun. Raymond Carver puise sans réserve dans son quotidien le plus farouche pour en extraire la moelle, aussi dure à mâcher soit-elle. On est carrément proche de la micro-nouvelle tant ces morceaux de vie parfois ingrate sont retranscrits sans artifice. Déconcertant certes au premier abord, mais après quelques pages, quel plaisir de comprendre que Raymond Carver presse le quotidien pour vivre la poésie qu’elle contient, même lorsque la vie s’acharne sur lui. La mémoire du poète fuse dans les recoins de l’homme pour y puiser des souvenirs sexuels, des instants suspendus dans le temps, de moments de plaisir simple. On s’accroche aux mots de l’écrivain, on partage des sentiments forts (« Je t’aime, frangin, t’as dit. Et puis un sanglot est passé entre nous. J’ai serré le combiné comme si c’était le bras de mon pote. Et j’aurais voulu pour nous deux pouvoir refermer mes bras sur toi, mon vieux copain. Je t’aime aussi, frangin. J’ai dit ça, et puis on a raccroché. »), on vit avec lui sa vie tout simplement (« On avait envie de tomber à genoux et demander pardon pour nos pêchés, pardon pour nos vies. Mais c’était trop tard. Trop tard. Plus personne pour nous entendre. Nous avons dû assister à la démolition de la maison, le terrain a été remis à plat, et puis on nous a dispersé aux quatre vents. »). C’est cela, la poésie de Raymond Carver, de la réalité à l’état brut. Dans cet enfer social où la mort, l’alcool et la solitude rôdent comme des vautours affamés, le poète se raccroche à la littérature, à un morceau de jazz entendu à la radio, à une partie de pêche (« Et cette rivière soudain devenue noire et rapide. Je pris une inspiration et jetai quand même la ligne. Priant pour que rien ne morde. »), à une nuit d’amour (« On dira que ce n’était pas mon jour. Mais au contraire! Et pour le prouver j’ai cette petite morsure qu’elle m’a fait la nuit dernière. Une marque qui rougit ma lèvre aujourd’hui, pour me le rappeler. »). Et puis au delà de tout émerge la tendresse, la douceur. L’amour.

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Publié en 1971 aux États-Unis (et en 1991 par Robert Laffont en France), Wolf est le premier roman de Jim Harrison  (qui nous a quitté le 26 Mars 2016) et une belle porte d’entrée pour qui veut découvrir l’œuvre de cet immense romancier qui préférait vivre au fin fond de la campagne plutôt qu’arpenter les trottoirs de mégapoles inhumaines.  Espiègle, le romancier nous explique en préambule que son roman est un vrai-faux journal relatant quatre années de sa vie. C’est donc à l’âge canonique de 33 ans que Jim Harrison publie ses mémoires ! Le récit va donc se scinder en deux parties, l’une va décrire l’écrivain (ou du moins son personnage) empêtré dans une virée en pleine nature sauvage, ce qui donnera lieu à des scènes croustillantes où les amateurs d’une beauté naturaliste et contemplative en auront pour leur frais, et l’autre où les souvenirs urbains affluent et nous promènent de bars miteux en zones d’ombres peu fréquentables. Et au milieu de ce chaos littéraire surnage un être cramé par l’alcool et les mauvais choix, qui préfère écumer les bas-fonds de la société et les forêts sauvages pour y trouver une vérité, aussi crue soit-elle. « Il n’y a aucun romantisme dans les bois, malgré ce que prétendent les imbéciles. Le romantisme est dans le progrès, le changement, la disparition d’une face de la terre au profit d’une autre. Nos indiens étaient, et sont encore, de grands anti-romantiques. Quiconque le conteste devrait être largué en parachute ou amené en hydravion dans le territoire du Nord-Ouest, histoire de voir si il trouve sa dose de romantisme. » Jim Harisson plonge le lecteur dans les méandres de son histoire où pleuvent les relations sexuelles plutôt glauques, où la violence des mots côtoie celle des gestes, où un pays ne veut plus se regarder en face, mais préfère cacher sa misère sous son paillasson. L’auteur gratte là où ça fait mal, submerge son auditoire de détails sordides parfois hilarants souvent tristes. Jim Harrison est un révolté, un cœur d’or caché sous l’apparence d’un ours mal léché qui ne prends pas de gants pour dire ce qu’il a à dire. « J’ai toujours pensé qu’on aurait dû appeler les  hommes de cinquante ans en premier sous les drapeaux, puis ceux de la tranche d’âge immédiatement inférieure et ainsi de suite. Laisser aux jeunes la chance de pouvoir vivre un peu, de goûter les choses, avant d’aller se faire descendre au fin fond de la jungle. Et on devrait aussi recruter systématiquement 25% du congrès. » Jim Harrison renvoie dos à dos la nature impitoyable et la société des hommes, qui dans sa grande folie mégalomaniaque, se croit supérieure au monde des végétaux et des animaux. Et derrière l’amertume et le cynisme, derrière l’épaisseur de la peau, se cache une blessure grave et profonde, que l’écrivain a su peut-être guérir grâce à son travail qui marque à tout jamais l’histoire de la littérature américaine.

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Publié en 2016 en France (aux éditions du Seuil) mais datant de 2004, le 2eme roman de Ron Rash, Le chant de la Tamassee (Saints at the river en V.O), permettra à tout lecteur de se rendre compte de la puissance narrative de ce grand romancier américain. Dans un style à la fois fluide et limpide, l’auteur va nous entraîner suite au décès accidentel d’une enfant dans une rivière protégée par la loi à la rencontre de toute une communauté qui se retrouvera malgré elle au centre de décisions qui auront des conséquences majeures pour l’avenir. Dès les premières lignes, on est happé par le récit qui va tranquillement et impitoyablement dérouler son ambiance si particulière, à la fois familiale et protectrice, mais aussi sourde et angoissante. Des âmes hurlent en silence, des hommes aveugles comptent de l’argent, des familles s’écroulent, des souvenirs ressurgissent, tout est diffus et pourtant bien présent, à fleur de peau. L’écrivain n’a pas besoin d’effets de style, il laisse toute la place à ses personnages pour exprimer leurs espoirs et leurs doutes. Il laisse également la place à toute l’horreur du quotidien, lorsqu’un seul petit moment d’inattention coûte cher, très cher, à nos proches. Il laisse également parler ceux qui voient la poésie de la nature s’exprimer en eux, qui la ressentent avec une douceur et une violence sans égale. Il y a une évidence minérale dans cette histoire sobre et implacable, un appel naturaliste pour qui sait l’entendre, un cri de détresse écologique d’un homme pour renouer avec notre humanité. On constatera ainsi que nombre d’écrivains américains se sont tournés vers la nature pour à la fois se détacher de la folie urbaine mais également prendre un recul salutaire sur eux-mêmes et donc sur nous.

 

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