Lectures imaginaires

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Cela fait bien longtemps que je me suis éloigné de la littérature de l’imaginaire, même si j’y reviens de temps à autre, guidé par ma seule intuition. Mais depuis que j’ai un petit cercle de lectrices et de lecteurs intéressés par ce genre (et avec qui j’ai de passionnantes conversations) dans la médiathèque où je travaille, je me suis imposé de pratiquer une veille documentaire plus importante pour tenter de dénicher de bons romans, que ce soit dans le domaine du fantastique, de la fantasy ou de la S-F…

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Et c’est grâce à l’excellent site Elbakin que je suis tombé sur ce roman de Scott Hawkins, publié en Juillet 2017 dans la collection Lunes d’encre chez Denoël, La Bibliothèque de Mount Char. Intrigué par le titre et la très belle couverture, je décide de me procurer l’ouvrage en question tout en espérant ne pas être déçu par cette nouvelle excursion dans le genre. Heureusement grand bien m’en a pris, car je n’ai pas lu un excellent roman, j’ai lu un récit exceptionnel !!! Ce qui m’a énormément plu d’entrée de jeu, c’est que nous somme plongés dans un monde (le nôtre en l’occurrence mais avec une galerie de personnages qui n’évoluent pas sur le même plan) auquel nous ne comprenons rien, car aucune indication précise ne nous est donné par l’auteur. Et ça marche ! On avance à pas de loup dans cette histoire dense et sombre, les détails nous sont donnés de manière brutale et jubilatoire, faisant appel à notre pouvoir d’imagination. On sent bien que l’auteur a énormément bossé son texte pour lui donner ce rythme si singulier, qui varie au fil de révélations dantesques et de réflexions profondément intimes sans que la continuité du fil rouge en soit perturbé, bref c’est un véritable tour de force !

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Scott Hawking, en bon conteur d’histoires fantastiques, nous entraîne au fur et à mesure à la découverte d’une mythologie totale, qui nous propulse à travers l’espace et le temps tout en restant bien ancré dans le réalisme de ses personnages, très attachants. Sans vous dévoiler l’histoire (quel gâchis ce serait, d’ailleurs je vous conseille de ne pas lire la 4eme de couverture qui contient beaucoup trop de révélations), disons simplement que nous suivons Carolyn, une jeune américaine aux vêtements excentriques, qui va entrainer Steve, rencontré dans un bar, dans une aventure, que dis-je, dans une guerre qui défie l’esprit humain. Carolyn fait partie d’un groupe d’orphelins aux pouvoirs très spéciaux élevés par Père, un être si mystérieux qu’on peut s’interroger sur sa nature réelle, ne serait-ce pas un Dieu ? Chaque enfant possède un ouvrage, un catalogue, révélant à chacun un talent bien précis. Ces livres se trouvent dans une bibliothèque aux proportions gigantesques dont nous ne savons rien. Voilà, vous n’en saurez pas plus, à vous de lire maintenant ce récit incroyable où ces jeunes bibliothécaires vont être  entrainés au carrefour de l’horreur mystique, de la révélation divine, du suspense policier et de la fantasy urbaine !

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Du coup, je ne pouvais en rester là et j’enchainais ensuite avec un autre livre qui me faisait de l’œil depuis un moment, Quelques minutes après Minuit, de Patrick Ness (d’après une idée originale de Siobhan Dowd), publié en Septembre 2014 chez Folio Junior. Là encore, je suis sorti de ma zone de confort littéraire, car non seulement ce roman appartient au genre Fantastique mais également au genre Adolescent, que je ne lis pratiquement jamais ! J’avoue avoir été déstabilisé par le style des premières pages, que je trouvais trop simple, mais petit à petit, j’ai été complétement happé par ce récit mystérieux et très émouvant que je recommanderais chaleureusement aux lectrices et lecteurs de 10 à 110 ans ! Conor, 13 ans, est un adolescent très solitaire et renfermé sur lui-même, qui doit jongler entre la maladie très grave de sa mère, un arbre-monstre qui vient lui rendre visite chaque nuit pour lui conter des histoires à la morale bizarroïde et enfin faire face à un cauchemar plus épouvantable que tout… A partir de ce postulat, Patrick Ness va tisser un récit envoutant, poétique et ténébreux. On ne peut qu’être profondément touché par cet enfant qui va se retrouver pris entre une réalité cauchemardesque et un imaginaire peu accueillant. A signaler que ce récit (à lire de toute urgence également) a fait preuve d’une adaptation cinématographique dont je ne sais rien si ce n’est que j’ai déjà eu l’occasion d’écouter l’excellente composition.

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Comme vous le voyez, je suis revenu plus que comblé de ce petit voyage au pays de l’imaginaire, je vous invite donc à mon tour à parcourir sans apriori ces terres inconnues du grand public pour y découvrir une littérature libre, sombre et terriblement humaine…

A Monster Calls. Patrick Ness.

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Le Sexe « Faible »

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Nous vivons quand même une drôle d’époque… Alors que la parole des femmes a rugi pour envahir l’espace médiatique et public, dénonçant l’attitude et/ou les actes hautement répréhensibles de tout un pan de la gente masculine qui, le plus souvent ,  utilise comme levier l’intimidation physique ou hiérarchique pour imposer aux femmes des gestes ou des paroles déplacées (quand ce n’est pas beaucoup plus grave), on entend très fréquemment au détour de conversations entre amis ou collègues que ces soi disant victimes font quand même pas mal de bruit pour rien, voire utilisent cette vague de dénonciations dans un but peu reluisant dont celui de se faire un peu de publicité…

Pourtant, nous avons tous entendu des paroles de femmes agressées ou insultées au moins une fois dans leur vie. Et ceci devrait être considéré comme « normal » ? Le pire étant que ce sont également des femmes victimes de violences masculines qui s’érigent contre ce mouvement de ras-le-bol de la domination masculine au quotidien…

Moi, ce que j’aime le plus chez les femmes, c’est leur ambivalence, leur paradoxe et leur mystère.  Et j’adore retrouver ces caractéristiques diffuses dans un personnage de roman dont on n’aura de cesse d’épuiser toutes les strates psychologiques qui se révèlent les unes après les autres tout au long du récit.

Tout cinéphile qui se respecte a au moins vu une fois Le journal d’une femme de chambre, réalisé en 1964 par François Buñuel avec l’inoubliable performance de la regrettée Jeanne Moreau en domestique désabusée, cynique et sensuelle. Mais après avoir vu ce très beau film à plusieurs reprises, j’ai pensé qu’il serait bon d’aller à la source, à savoir le roman d’Octave Mirbeau, paru en 1900 (!).

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Je ne m’amuserais pas ici à faire des comparaisons entre le roman et le film, ce n’est pas le propos, mais j’invite très chaleureusement les lectrices et lecteurs à lire ce chef-d’œuvre (si si !) de la littérature française. Reprenons depuis le début… Célestine décide d’écrire son journal intime en s’adressant à un hypothétique lecteur pour lui conter les déboires de la vie tourmentée et tumultueuse d’une domestique naviguant de maître en maître sans pouvoir se faire une place pérenne. Puisque nous sommes (prétendument !) dans un journal intime, l’auteure peut tout se permettre, tout dire, exposer les recoins les plus sombres de son intimité et faire partager au plus près son expérience physique et psychologique de femme plongée dans un état de servitude sexuelle et sociale, malgré une gouaille cinglante et un caractère bien trempé qui font des ravages. C’est bien simple, une fois lu Le journal d’une femme de chambre, vous ne pourrez plus jamais oublier Célestine, cette femme incroyable et complexe, qui va jouer avec l’amour et la mort tout au long de sa vie. Et quelle vie ! Octave Mirbeau, dans un style superbe, classique et limpide, va tirer à boulets rouges sur l’aristocratie et la bourgeoisie mais sans faire du « petit peuple » un monde de saints, loin de là ! Si le roman est enjoué, enlevé et parfois érotique, sa noirceur apparaît bientôt jusqu’à engloutir complétement le récit, personne n’en sort indemne et surtout pas le lecteur ! Au vu de certaines scènes ahurissantes (dont je ne dirais pas un mot ici pour vous laisser la surprise), on se demande vraiment si ce roman dantesque a bien été écrit en 1900 tant on est choqué par la crudité sombre et sensuelle qui s’empare de Célestine. Bref, Le journal d’une femme de chambre est un véritable choc littéraire que je vous recommande !

En parlant de choc, de sexe et de femme, il est impensable que je ne vous parle pas de la puissance dévastatrice du premier roman de Leïla Slimani, Dans le jardin de l’ogre, écrit en 2014. Adèle, le personnage principal de ce roman qui se lit d’une traite (parce qu’il est IMPOSSIBLE de s’arrêter en cours de route!), est une femme parfaite sous tous rapports, avec un chirurgien pour mari, maman d’un petit garçon, journaliste, bref une personne « normale ». Sauf que Adèle a un terrible secret, elle souffre d’addiction sexuelle, ce qui l’entraîne quotidiennement dans un enfer de mensonge, de débauche et de fuite en avant. L’auteure aurait pu en faire des tonnes avec une histoire comme celle-ci, mais Leïla Slimani a l’intelligence artistique de désosser son texte avec une rage froide et glaçante en ne laissant que les nerfs à vif et en se refusant à juger son personnage. Le résultat est tout simplement époustouflant ! On plonge avec Adèle dans sa dépendance qui lui fait vivre des atrocités insoutenables mais on est également confronté à sa clairvoyance d’un futur morne, lisse et impersonnel si elle cède à son entourage qui veut faire d’elle une femme « normale ». On pourrait qualifier le roman sulfureux de Leïla Slimani de féministe, mais je pense qu’on est bien au-delà, nous sommes dans un roman profondément humaniste, qui nous parle directement, qui nous questionne par rapport à la norme sociale, à notre désir d’épanouissement et nos relations familiales, amicales et amoureuses. Avec une écriture sèche mais profonde, l’écrivaine signe un immense premier roman, une véritable gifle littéraire qui laisse une marque bien visible sur la joue du lecteur!

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Voilà pourquoi j’ai aimé ces deux romans, ces deux portraits de femmes, car ils sont chacun à leur manière tout sauf basiques (@orelsan), il n’y a pas de noir ni de blanc chez un individu, mais une infinité de nuances qui peuvent varier différemment au cours d’une vie, selon les choix que l’on fait, selon les actes ou les paroles que nous subissons. Il ne s’agit donc pas d’une chasse aux sorciers moderne que nous traversons actuellement, mais une invitation pour nous les hommes à réfléchir au rôle que nous jouons dans une société patriarcale et obsolète. Il ne s’agit donc pas de « renoncer » à être un homme, bien au contraire, mais à être un « nouvel » homme, débarrassé des archétypes qui enferment les femmes dans un rôle dont elles ne veulent plus. Qu’est-ce que disait Simone de Beauvoir déjà ? Ah oui : « on ne nait pas femme on le devient. ».

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L’étrange enfance

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L’enfance est une période tellement fascinante à vivre pour de multiples raisons : pas (ou très peu) de responsabilités, découverte spontanée du monde, apprentissage des codes sociaux, appétit naturel pour les connaissances… Mais pour moi le plus intéressant, le plus merveilleux et le plus inquiétant est la capacité de l’enfant à croire à l’imaginaire. Travaillant dans une médiathèque, je reçois très fréquemment des enfants pour des temps de lecture, de création artistique ou de médiation culturelle. Récemment, lors de la lecture d’un conte d’origine japonaise où apparaissait soudain un impressionnant dragon, les enfants (d’une classe de CE1/CE2) m’ont demandé le plus sérieusement du monde si ces créatures existaient vraiment. S’en est suivi un débat passionnant où certains défendaient dur comme fer l’existence de ces magnifiques chimères.

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Et c’est précisément cela que je trouve magnifique chez l’enfant, cette capacité à concrétiser l’imaginaire dans le réel. Même les petits durs qui font la tête en sachant que je vais leur lire une histoire restent souvent bouche bée en vivant le récit à travers ma voix et les illustrations de l’album. Chez l’enfant, il n’y a pas de barrières, pas de filtres, tout peut être absolument merveilleux comme monstrueusement inquiétant. En tant qu’adulte, j’ai bien entendu une grande responsabilité à ne pas choquer un enfant, mais en tant que médiateur culturel, j’ai également cette formidable mission de faire connaître aux enfants des milliers de mondes, dans lesquels chacun y puisera ce dont il a besoin pour se nourrir intellectuellement et émotionnellement.

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L’enfant est donc une frontière extrêmement poreuse entre le réel et l’imaginaire. Cette formidable faculté est une aubaine pour les créateurs de récits fantastiques qui vont pouvoir jouer sur cette corde raide pour perdre le lecteur en terrain inconnu. Nous, les adultes, êtres tellement responsables et sûrs de nous, sommes tellement empêtrés dans les mailles du réel que nous sommes complétement désarçonnés face à un élément incongru, bizarre, qui n’a rien à faire dans notre vision cadrée et donc étroite du monde, alors que les enfants vont accepter ce même élément comme une pièce de plus à ajouter au mystérieux et infini puzzle de l’existence.

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Preuve en est avec ce grand classique de la littérature fantastique, Le tour d’écrou, écrit en 1898 par Henry James. Une respectable gouvernante est appelée pour faire l’éducation de deux enfants absolument parfaits. Tout serait idéal si ce n’était l’inquiétante apparition de deux silhouettes rôdant sans cesse autour des bambins… Ce court mais intense récit de fantôme dont je ne dirais rien de plus pour ne pas gâcher le mystère est vraiment une passionnante confrontation entre le monde de l’enfance, ouvert et libre, et celui de l’adulte, fermé et cloisonné. L’ambiance gothique et anglaise est lugubre à souhait pour qui souhaite se perdre dans un territoire aux contours non définis. Henry James soigne l’atmosphère régnant dans ce manoir non seulement par son art de la description à la fois très précis mais toujours étrangement évanescent mais également par un savant contraste entre des dialogues à la langue soutenue et la brutalité glaçante des apparitions spectrales. Moi qui enfant avait très peur des fantômes, j’avoue que ce classique m’a fait de l’effet !

Je profite de cet article pour revenir un instant sur L’enfant et le maudit, dont le 4eme tome est paru en France cette année. Là encore, nous nageons en plein conte fantastique, avec cette petite fille, Sheeva, entouré par des démons victimes d’une mystérieuse malédiction. Loin de faiblir, le récit se déploie de façon extraordinaire tout en gardant cette intimité qui rend si touchant le quotidien de la petite fille et du professeur. Lecteur, je t’en supplie, ne dévore pas ce manga magique comme un énième volume de Naruto, mais prends plutôt le temps de savourer chaque case à sa juste valeur, de laisser le temps filer entre chaque page pour insérer ton esprit dans les méandres dilatés et poétiques de ce conte magistral. La petite Sheeva représente à elle seule le trait d’union innocent  et fragile entre le monde des hommes et celui des chimères, créant ainsi un contraste aussi dramatique qu’amusant entre l’étrangeté voire l’horreur de certaines situations et la beauté de la vie dans sa plus vivace simplicité. Vivement la sortie prochaine du 5eme tome pour suivre ce sortilège artistique sans égal.

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Enfin, pour conclure, je souhaiterais vous faire découvrir à travers un très court roman le grand illustrateur américain Edward Gorey (1925-2000). Le rapetissement de Treehorn (1971) est un classique de la littérature jeunesse anglo-saxonne dont il faut saluer la publication française de l’éditeur Attila (désormais renommé Le Tripode) en 2009. Ecrit par Florence Parry Heide, le récit narre la mésaventure du jeune Treehorn qui n’en finit pas de rapetisser de jour en jour sous les yeux mi-désinvoltes mi-agacés des adultes. Brillant de par sa concision qui mène jusqu’à une inquiétante étrangeté, le texte est en sourdine un virulent coup de canon lancé au monde des adultes, pris aux pièges de la norme sociale et de l’apparence. On nage constamment entre l’humour et l’absurde, le tout dégageant au final un terrible sentiment de solitude, car ce que nous dit ce livre au fond, c’est que nous avons grandi et oublié d’écouter l’enfant qui est resté quelque part bien caché au fond de nous. Ce roman est illustré avec maestria par Edward Gorey dont j’avais découvert le travail avec l’insoutenable Le couple détestable. Cet illustrateur, qui influença nombre d’artistes dont en premier lieu le célèbre Tim Burton, possède un trait génial, qui n’a pas son pareil pour décrire l’horreur de la banalité du quotidien, la solitude qui habite chaque être et l’humour noir  de l’existence qui fait que nos vies s’achèveront tôt ou tard dans le néant. Si le récit peut bien sûr rappeler Alice au pays des merveilles, c’est dans un contexte totalement inversé, car avec Le rapetissement de Treehorn, le fantastique est contraint, rabaissé, diminué par la morne réalité qui n’a que faire d’un élément extraordinaire. Le fantastique, l’imaginaire, est donc ainsi vu comme une perturbation, une mise au défi de la norme. Et ne serait-ce pas aussi l’enfant, sans limites, sans a priori, qui ne serait pas quelque fois le révélateur de notre supercherie ? Quand nous pensons tout connaître, tout contrôler, heureusement que l’enfant est là pour mettre son grain de sable dans ce rouage si décevant par son inconcevable routine. Et si l’enfant n’est pas là, peut-être devrions-nous aller le chercher en nous et lui poser cette question : « comment ça va, toi ? ».

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L’Idiot, Dostoïevski

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Mon rapport avec la littérature russe se limitait jusqu’à présent à un seul et unique auteur, Tolstoï. C’est donc avec un certain engouement (mais également une légère appréhension vu l’épaisseur du roman) que je jetais mon dévolu sur L’Idiot de Dostoïevski (lu dans l’édition Folio Classique). Pourquoi ce choix en particulier ? J’avoue que je ne sais plus, je me laisse aller au hasard au fil de mes lectures, mais toujours soucieux au fond d’en apprendre un peu plus sur moi-même, la nature humaine et le monde qui m’entoure. Néanmoins, je me rappelle avoir été ébloui par la lecture qu’en avait proposé Guillaume Gallienne dans son indispensable et merveilleuse émission radiophonique, Ca peut pas faire de mal.

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On démarre donc ce pavé impressionnant divisé en quatre grands parties. Immédiatement, on est saisi par la qualité insensée de l’écriture qui va carrément nous envoyer au ciel avec ses dialogues rythmés à la perfection. Il n’est pas évident pour un lecteur comme moi de se faire aux noms russes qui apparaissent en très grand nombre au fur et à mesure de la lecture, mais cela apporte en réalité un très grand charme, dépaysant et aride, au livre. Nous suivons donc le parcours d’un prince revenu au pays, après s’être soigné de longues années en Suisse. La personnalité de notre héros est profondément atypique car, outre le fait d’être épileptique et orphelin, son trait de caractère le plus fort et le plus singulier est d’être d’une candeur sans égal. Et ce jeune homme, dans toute sa naïveté sacrée (voire christique), va être confrontée à toute une multitude de personnages aussi névrosés les uns que les autres (quoique singulièrement différents dans leurs caractéristiques psychologiques, comme nous tous).

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Ce prince, ne possédant donc pas l’hypocrisie sociale qui empêche de se révéler les uns aux autres, va apparaître comme le miroir de chacun, révélant au choix le mensonge, la laideur morale, l’absurdité mondaine ou la vénalité fourbe de son interlocuteur. Ce statut si particulier va donc entraîner le prince dans une spirale sociale absolument chaotique, où les protagonistes vont demander tour à tour leur aide à l’homme candide qui n’a en fait rien à proposer sinon la vérité dans toute sa lumineuse et intolérable crudité. Cela provoquera la colère de toute cette galerie haute en couleurs qui se voit complétement désarçonnée par les propos si simples, si humbles et si intelligents d’un prince qu’on dit atteint d’idiotie.

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Avouons-le, il faut quand même être un lecteur chevronné par arpenter l’écriture dense, tortueuse et magistrale de Dostoïevski. Le récit est un véritable tourbillon où on se perd littéralement, à l’image du prince, trimballé de situations intrigantes en bavardages confus. On se demande par moment où cette histoire veut en venir, même si on sent qu’au fond, très très loin, quelque chose se passe, quelque chose se dit. Alors on y va, on continue, on s’accroche, et on arrive à la quatrième partie qui va nous exploser en plein visage.  Au chapitre VII exactement, tout va basculer et tout prendra sens sous nos yeux effarés. C’est comme si jusque là, un torrent secret et pur circulait sous la terre sans que nous ne puissions identifier réellement sa présence. Et soudain, le jaillissement ! Je n’en dirais pas plus, mais l’auteur atteint là le sommet de son art et nous propulse à des hauteurs littéraires vertigineuses.

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Il ne reste plus ensuite au lecteur qu’à s’acheminer vers une fin morbide et labyrinthique, à l’image de l’état mental de notre héros. On referme le livre, épuisé, éreinté, par ce torrent littéraire qui a failli nous noyer de par sa complexité et sa densité. Il est difficile de conseiller ce livre au premier venu, mais on sait en son for intérieur qu’on vient de lire une œuvre fulgurante, abyssale, qu’on emportera avec soi jusqu’au bout.

 

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Histoire de l’art, E.H Gombrich

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Pour celles et ceux qui comme moi s’intéressent de près à l’art sans être des spécialistes ni même de fin connaisseurs, il n’est vraiment pas évident d’avoir une vision globale de l’évolution de l’art, des apparitions et disparitions des différents courants artistiques à travers le monde et les époques et de resituer dans leur contexte les grands chef-d’œuvres qui ont illuminé l’histoire de l’humanité.

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Ernst Hans Gombrich (1909-2001)

C’est pourquoi je recommande vivement la lecture de Histoire de l’art de E.H Gombrich (aux éditions Phaidon) car, après avoir effectué des recherches, il s’est vite avéré que cet ouvrage qui a plus de cinquante ans et dont j’ai acquis la seizième édition se distinguait de la masse documentaire sur la question pour des amateurs comme moi. Si à première vue, le poids du livre et son nombre de pages (presque 700) peuvent impressionner, il ne faut surtout pas se décourager tant son contenu s’avère passionnant!

En effet, grâce à un judicieux chapitrage chronologique par siècle (ou demi-siècle selon les époques) et une maquette sobre et aérée laissant la place à de très nombreuses illustrations, on se promène très agréablement tout au long de ce voyage érudit mais accessible. Mais c’est surtout le merveilleux guide, en l’occurrence le texte de E.H Gombrich, qui nous permet de profiter pleinement du paysage qui se déroule sous nos yeux et dans notre esprit. Dans un style limpide et pédagogique, l’auteur nous apporte un savoir nous permettant de mieux appréhender toute la complexité de l’histoire de l’art.

On redécouvre ainsi l’histoire de la peinture,  de la sculpture et de l’architecture grâce à un savant éclairage intellectuel qui définit clairement les différentes sources des œuvres (et donc des artistes), qu’elles soient géographiques, sociales, religieuses ou politiques. Les dernières pages de ce passionnant documentaire sont particulièrement savoureuses, provoquant chez le lecteur une réflexion aiguisée sur la critique d’une œuvre d’art et la notion même d’histoire de l’art. Cet ouvrage est donc une réussite totale qu’on peut acquérir les yeux fermés tant on est certain de revenir dessus pour approfondir nos connaissances et satisfaire notre curiosité.

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Te rejoindre, Charles Juliet

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Défricheur de l’intériorité, poète de l’intime, Charles Juliet a pris le temps de créer une œuvre importante, qui restera dans l’histoire de la littérature française. La parole de l’auteur est posée, profonde et soucieuse de trouver le mot juste afin de donner une clarté absolue à son propos. L’homme et son art ne font qu’un, comme on a pu le constater en l’écoutant dans les émissions télévisées de La Grande Librairie (sur France 5), où l’auteur fut invité à plusieurs reprises avec un grand enthousiasme par François Busnel.

J’ai déjà eu la chance d’entendre la voix de Charles Juliet il y a quelques années lors d’une rencontre organisée par une bibliothèque de l’Ain, et j’avais été frappé par le rythme sourd, lent et profond qu’il donnait à ses textes lus à haute voix. C’est donc avec un grand intérêt que je découvrais récemment dans la collection de livres audio La Bibliothèque des voix un recueil de textes issus de Lambeaux, Moissons et Te rejoindre lus par l’auteur lui-même et ayant comme trait commun d’évoquer sa mère inconnue.

J’ai écouté ce CD en voiture tandis que la grisaille et la pluie s’abattaient sur une matinée pourtant printanière. Dès les premiers mots, forts, arides et sensibles, j’ai été transporté d’émotion par le destin cruel de cette femme solitaire et tourmentée dont les dernières années furent un enfer au sein d’un hôpital psychiatrique durant la seconde guerre mondiale. Avec toute la gravité et la retenue qu’on lui connaît, Charles Juliet lit son texte patiemment, et nous bouleverse. Que ce soit dans les intonations ou les silences, on ressent profondément la sagesse douloureusement acquise qui se dégage de la voix de ce grand écrivain.

On apprend dans le livret que Charles Juliet avait déjà enregistré deux œuvres dans la même collection: L’incessant (suivis de poèmes et autres textes lus) et J’ai cherché. Je suis vraiment curieux d’écouter ces deux disques, ainsi que quelques autres qui ont retenu mon attention parmi le riche catalogue de cette belle collection: Lettres à un jeune poète de Rainer Maria Rilke (lu par Catherine Deneuve), A la recherche du temps perdu de Marcel Proust (lu par Jean-Louis Trintignant), La jeune fille et l’enfant de Marguerite Duras (lu par l’auteur) et Alice au pays des merveilles de Lewis Carroll (lu par Arielle Dombasle).

Je conseille vraiment à tous les lecteurs de tenter ne serait-ce qu’une fois l’écoute d’un livre audio; c’est une façon singulière de redécouvrir une œuvre littéraire qu’on aimé et de la faire résonner de nouveau en nous mais sous un éclairage différent: la voix d’un lecteur autre que nous…

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Le dernier voyage

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Le dernier voyage du téméraire, JM William Turner, 1839

Quand, à l’issue de notre existence, nous nous retournerons sur notre vie passée, que verrons nous ? Une impression de gâchis général et de rendez-vous manqués, une aventure trop courte mais trépidante, un sentiment profond d’accomplissement et de sérénité, ou bien encore la brutale révélation d’une existence codifiée, routinière et lénifiante ? Bien sûr, il y a autant de réponses possibles que de vies différentes… En tout cas, cette question semble essentielle voire salutaire à qui souhaite donner à sa vie un cap, une direction. Au sein d’une vie parfois tumultueuse et complexe, il est bon d’être guidé par cette vision du futur le plus lointain, quitte à l’ajuster au sein d’un parcours riche en expériences diverses et variées… Mais toujours nous aurons cette boussole à l’esprit.

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La vie n’est pas un long fleuve tranquille, et c’est bien à travers nos décisions que nous provoquons ce que certains nomment la chance d’autres le hasard; et ces événements produisent dans notre vie de multiples expériences qui nous permettent de mieux comprendre qui nous sommes et ce que nous voulons… A ce sujet, Voyager de Russel Banks démontre combien un parcours à priori heurté et chaotique peut receler une ultime leçon de sagesse qui n’apparaîtra que dans les dernières années de la vie, quand on fera le bilan du chemin parcouru. Regroupant différents articles de voyages pour des revues mais remaniés pour créer un tout cohérent, cet essai captive par la virtuosité littéraire de l’écrivain à manier la description géographique, politique et sociale des lieux traversés et, dans le même temps, la description sentimentale, artistique et intellectuelle de son intériorité. Ce long périple dans les Caraïbes est l’occasion pour Russel Banks de revenir sur les échecs successifs de ses précédents mariages, avant d’aborder d’autres contrées pour finir sur des pages magnifiques sur l’alpinisme. Ce corps usé par le temps mais à l’esprit toujours aussi vif veut encore se prouver qu’il est vivant, et c’est un voyage au bout de lui-même que l’écrivain fera, pour peut-être se rencontrer…

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Publié juste avant son décès, Le vieux saltimbanque de Jim Harrison nous permet de renouer une dernière fois avec la plume gourmande, crue et sentimentale de l’ogre doux et sauvage de la littérature américaine. Cette autobiographie qui ne porte pas son nom est l’occasion pour l’auteur de nous faire partager quelques réflexions et souvenirs sur sa vie, entre un corps vieillissant et encombrant et une jeunesse entièrement vouée au sexe, aux plaisirs de la table et à l’écriture ! Avec son humour pince-sans-rire habituel, Big Jim nous fais rire avant de nous émouvoir grâce à son bagou à la fois simple et virtuose. Zigzaguant dans sa mémoire pour en ressortir quelques épisodes mémorables, l’auteur se livre sans fard, le cœur à nu et la chair à vif, avec toujours en arrière-plan ce traumatisme qui déclencha sa vocation d’écrivain qui sommeillait jusqu’alors, le décès tragique de sa sœur et de son père dans un accident de voiture. Frôlant parfois la mort, jouissant des plaisirs de la vie, en profonde connexion avec la nature, l’écrivain Jim Harisson nous aura laissé non seulement une œuvre artistique monumentale par son humanisme débridé et sa lucidité bougonne  mais également un exemple de vie intègre, bordélique certes mais tellement joyeuse et vivante…

Retrouvons notre ami défunt Jean-Claude Pirotte avec Traverses, carnet de notes tenues par l’écrivain entre Juin 2010 et Juin 2011. Traversant alors une dépression où la poésie est cruellement absente, Jean-Claude Pirotte délivre au gré de sa sombre humeur différentes réflexions sur sa vie, la société ou la littérature. Quelques pages étonnent par leur charge virulente contre le président de la république en vigueur à l’époque, Nicolas Sarkozy. L’écrivain est courroucé contre l’homme politique et au-delà contre les citoyens qui l’ont élu à la tête du pays. Citons une brève description qui en dit long sur l’attaque : « Un Machiavel de sous-préfecture atteint de mégalomanie galopante, souffrant d’une méconnaissance crasse de la langue, et jugeant de tout avec l’esprit d’un gamin gravement attardé. » Voilà qui est dit ! Espérons que d’autres éditeurs nous permettent de retrouver la langue franche, nostalgique et révoltée de Jean-Claude Pirotte.

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Vivre sa vie, écrire sa vie, puis revivre sa vie… Creuser, questionner, approfondir dans les moments de calme et de solitude, et profiter du moment présent, des rencontres, de la beauté du monde… Dans le 3eme volet de sa série de journaux intimes, qui va de 1968 à 1981, nous retrouvons le poète magnifique Charles Juliet qui se libère peu à peu de ses démons et qui trouve enfin de la joie à écrire. Son exigeante volonté littéraire est toujours aussi impressionnante, mais elle se pare d’une douce sérénité à accueillir le monde comme il est. Les réflexions de l’écrivain sont une source inépuisable d’occasions de nous grandir; la fragilité de ses textes ne cèdent en rien à une rigoureuse lucidité emplie de bienveillance. On en vient à penser que ce combat mené contre lui-même pour se délivrer et devenir celui qu’il veut être est vraiment le bon; le cœur, l’esprit et l’intellect de cet homme se sont rejoints pour aboutir à une bouleversante œuvre littéraire qui éclaire de façon indélébile notre vie.

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Se retourner sur son passé en lisant son journal intime est une expérience troublante, parfois drôle, souvent déconcertante. Se relire, c’est retraverser en surface parfois l’enfer qu’on a vécu, c’est revivre la beauté incandescente de ses révélations… S’il ne sert à rien de vivre dans une nostalgie défaitiste, il peut être bon de mesurer le chemin parcouru pour mieux comprendre ce qu’il nous reste à accomplir…

 

 

 

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Marcel Proust I, Jean-Yves Tadié

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La biographie est un genre littéraire qui peut s’avérer extrêmement ennuyeux à lire si l’auteur s’évertue platement, même par souci de clarté, à retranscrire le quotidien du sujet traité, sans finalement, par souci d’objectivité, apporter son point de vue. Heureusement que des ouvrages tel que le hautement recommandé Devenir Carver de Rodolphe Barry ont montré qu’une autre voie littéraire est possible, celle de l’intimité pour espérer faire fusionner l’essence du sujet avec son lecteur.

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Référence absolue dans son domaine, Marcel Proust de Jean-Yves Tadié (dont nous ne parlerons ici que du premier volume paru de ce dyptique biographique paru chez Folio) fait preuve d’une richesse d’informations proprement prodigieuse nous permettant de vivre pas à pas les journées de l’illustre écrivain français, mais également de connaître les lieux et l’entourage qu’il a fréquenté. Dans l’avant-propos de cette impressionnante biographie, Jean-Yves Tadié s’explique sur son choix d’une neutralité stylistique pour privilégier en somme l’information avant tout. Soit, mais cette intention, aussi louable soit-elle, ne permet pas au lecteur de s’immiscer dans l’intimité de Proust, malgré la profusion de détails sur sa vie nous restons constamment à la surface du bouillonnement psychologique et artistique de l’écrivain.

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Si cette réserve concerne la forme littéraire de cette biographie malgré tout indispensable aux amoureux de l’œuvre de Marcel Proust, nous en émettrons une autre encore plus gênante concernant cette fois-ci le fond de l’ouvrage. En effet, Jean-Yves Tadié, fort de son érudition en la matière, propose d’étonnantes hypothèses quant à la genèse de la cathédrale littéraire de Proust, A la recherche du temps perdu. Des traits de caractère de personnes réelles que Proust a rencontré se retrouvent ainsi injectés dans des personnages de La recherche, et ceci pendant toute la lecture de la biographie, donnant ainsi le fondement secret de l’entreprise : expliquer la monumentale œuvre littéraire de Proust par sa vie quotidienne. C’est une évidence reconnue qui ne peut être remise en question que Marcel Proust a puisé dans sa vie pour construire son œuvre, mais de là à affirmer de manière définitive que tel personnage provient de telle ou telle personne, c’est un peu surprenant comme attitude soi-disant objective !

Ce parti-pris intellectuel quelque peu agaçant crée donc un contraste saisissant avec le style très académique de cette biographie. Ceci étant dit, il est impensable de passer à côté de cet volumineux ouvrage pour tenter de percer le mystère proustien, qui hante la littérature française et mondiale. C’est donc avec empressement que nous lirons la deuxième partie de cette biographie et qui devrait faire la part belle au travail d’écriture (et de réécriture) titanesque de La recherche du temps perdu.

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Sombres rêveries de l’enfance

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La peur chez l’enfant a toujours suscité un sentiment de fascination et une porte ouverte vers une imagination fertile et imagée. Que ce soit par le biais de personnages (fantôme, ogre, vampire, momie, sorcière…) ou de lieux (ruines, cimetière, bois, étang, château…), l’enfant va se nourrir de ses peurs pour se construire psychiquement et ainsi mieux appréhender la réalité.

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La peur suscité par l’imaginaire est bien différente de celle créée par un événement du quotidien. La peur imaginaire, si sa source est adaptée à l’âge de l’enfant bien entendu, est une source inépuisable de fantasmagorie dans laquelle viendra s’abreuver avec délectation (tout en éprouvant un petit frisson) chaque jeune esprit qui s’aménagera un univers fécond et chimérique.

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Dès la plus tendre enfance, le jeune lecteur pourra trouver un pendant artistique à ses angoisses les plus réelles et ses cauchemars les plus féroces. Prenons par exemple l’album de Linier, Juste avant, il y avait un plafond (paru chez Didier Jeunesse en 2008). L’auteur va explorer graphiquement notre peur commune et ancestrale du noir à travers une série de cadrages qui vont laisser à la peur la place de s’installer confortablement dans cette petite chambre d’enfant.

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L’angoisse est là, palpable, et même si l’absurde incarné par les créatures imaginaires tente de redonner une légèreté au récit séminal, le silence et l’obscurité engloutiront la psyché du petit garçon jusqu’au point de non retour. Car là où cet album se démarque de ses confrères au fond rassurants, c’est dans cette chute terrifiante qui nous rappelle que nous pouvons également rêver les yeux grand ouvert…

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Autre variante de la littérature enfantine et cauchemardesque, le conte a déjà été évoqué sur ce blog, mais son éternel canevas peut revêtir bien des formes, comme le démontre le manga L’Enfant et le Maudit de Nagabe (paru chez Komikku en 2017), dont nous n’évoquerons que le premier volume. Une forêt, une petite fille innocente, une malédiction; il n’en faut pas plus à l’auteur pour instaurer une ambiance mystérieuse dans laquelle le lecteur va se perdre avec délectation. L’épure graphique et scénaristique, ciselée et audacieuse, construit paradoxalement une légende dont on n’arrive pas à mesurer la profondeur tant elle nous paraît vertigineuse.

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Dans ce quotidien indéfini à priori paisible entre une petite fille enjouée et un homme protecteur à tête de bouc démoniaque qui semble dissimuler bien des secrets, les révélations brèves et fulgurantes ne font qu’ajouter de la confusion et de l’intérêt au ténébreux monde qui se révèle petit à petit sous nos yeux. Si l’auteur parvient à maintenir la qualité angoissante de ce premier volume, gageons que nous tenons là une grande œuvre fantastique !

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Autre cheminement artistique pour se noyer dans de beaux cauchemars, la poésie. Réservé à un lectorat anglophone (mais les débutants peuvent le lire sans problème), The Headless Horseman Rides Tonight – more poems to trouble your sleep – (paru en 1992 chez Harper Collins) est un recueil de poèmes et d’illustrations créés en 1980 par Jack Prelutsky et Arnold Lobel. Pour apprécier pleinement et comme il se doit ces poèmes lugubres, il conviendrait de les déclamer à haute voix sans avoir peur d’en faire trop dans les tonalités gutturales, l’effet sera garanti ! Quant aux illustrations crayonnées par Arnorld Lobel, leur puissance visuelle provient aussi bien de la manière frontale est d’aborder le surnaturel à travers des figures qu’on pense immédiatement éternelles que de ce trait en noir et blanc qui laisse une place abyssale à notre imagination. La lumière fait apparaître les ténèbres. Poésie et illustration donnent ainsi naissance à une œuvre dont le pouvoir d’évocation est immense, nous touchons là la quintessence de ce que peuvent représenter toutes ces figures surréelles.

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Pourquoi s’arrêter en si bon chemin ? Troll est un compagnon de route idéal pour découvrir les illustrations mystiques et naturalistes du norvégien Theodor Kittelsen (1857-1914). L’artiste puise son inspiration dans les contes traditionnels norvégiens (dont de nombreux extraits sont reproduits à chaque page) et retranscrit graphiquement avec une rudesse tout à fait appropriée l’univers sombre et forestier des trolls, qu’il n’est pas interdit de voir comme une déformation grotesque de l’homme qui se serait affranchi de la nature. Les forêts dessinées par Kittelsen abritent l’horreur, la puissance et la bêtise. Cet amoureux de la nature n’a hélas jamais réussi à faire reconnaître son talent de son vivant ! Désormais reconnu comme le plus grand illustrateur de contes norvégiens (et de trolls), ses dessins ont laissé une empreinte indélébile chez nombre de jeunes lecteurs à travers le monde…

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Terminons ce bref tour d’horizon des cauchemars d’enfance avec la bande dessinée La Nuit (parue dans la collection Bayou, chez Gallimard en 2011) de Stanislas Gros. Dans un univers médiéval qu’on suppose être le nôtre, un chevalier défait va faire la rencontre d’une mystérieuse enfant tandis qu’au sein de la cité fortifiée, les morts se relèvent, les enfants font des cauchemars, les amours se croisent et se décroisent, le tout lié par la légende de la mystérieuse sorcière Saturnia… Quelle singulière BD ! Le découpage habile et faussement naïf plonge le lecteur dans un conte à multiples facettes dont les tenants et (probables) aboutissements ne lui seront livrés qu’à la toute fin du récit. Humour, poésie et étrangeté se confondent dans cette Nuit épaisse où toutes les valeurs seront bousculées et redéfinies. L’enfance est ici utilisée comme un pourfendeur de réalité, lui faisant découvrir toute sa fausseté sous son vernis luisant de vertu, et suggère qu’au réalisme, nous devrions, nous enfants devenus des adultes responsables, lui préférer la fantaisie.

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P.O

 

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Star Wars : plus dure sera la chute

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Il était une fois dans une galaxie très lointaine une mythologie cinématographique nommée Star Wars qui changea à jamais la culture populaire de toute une planète, pour le meilleur et pour le pire. Nous ne reviendrons pas sur les hauts et les bas de cette saga, ceci a déjà été évoqué dans l’article Star Wars : L’Espoir, le Désespoir et le Renouveau, intéressons nous directement au nouvel épisode si attendu, Star Wars épisode VIII: Les Derniers Jedi. 

Malgré ses défauts, Le Réveil de la Force avait su montrer patte blanche aux déçus de la prélogie de George Lucas et satisfaire un public plus jeune, habitué à un cinéma plus rythmé et numérique. Le choix de Rian Johnson pour poursuivre l’aventure est une décision assez incompréhensible de la part du studio Disney, sa filmographie ne permettant pas de déceler le talent potentiel pour pouvoir diriger un épisode aussi complexe et attendu. Car on le sait bien, l’épisode II d’une trilogie est toujours extrêmement compliqué à réaliser, on doit gérer ce qui a été mis en place, le faire évoluer et annoncer ce qui adviendra. Ajoutons à cela que cette nouvelle trilogie Star Wars tente de faire tenir deux mythologies en une (même si l’ancienne est systématiquement sacrifiée), que de nombreux arcs narratifs doivent être gérés en même temps, que l’attente est immense de la part des fans et qu’un certain panache visuel doit habiter chaque scène. Bref, c’est un immense défi !

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Si les premières minutes peuvent faire illusion grâce à une bataille spatiale menée tambour battant (et encore, l’utilisation récurrente de l’humour désamorce toutes les situations anxiogènes des combats), Les Derniers Jedi s’avère une cruelle désillusion car sous son emballage luxueux et prometteur se dessine lamentablement le plan des studios Disney : faire mourir la mythologie originelle de George Lucas pour mieux la digérer et la resservir sous une nouvelle forme, de n’importe quelle manière (spin-off, série TV) et à une cadence frénétique. Ce terrible choix commercial et artistique s’incarne malgré lui dans une scène inaugurale de l’épisode VIII et va s’avérer comme un fil conducteur thématique: reprenant le plan de l’épisode VII où Rey donne le sabre laser à Luke Skywalker, celui-ci va, dans un geste au choix surprenant, amusant ou stupide, le jeter derrière lui comme s’il n’avait plus aucune signification. Nous voici donc en face du programme scénaristique de ce nouvel épisode : une déconstruction systématique de la mythologie Star Wars ! Ce choix surprenant pourrait fonctionner s’il reposait sur une certaine profondeur métaphysique, mais la simplification brutale du procédé déstabilise avant de fortement agacer. D’autant plus que cette mythologie naissante est également emportée dans ce jeu de massacre puéril ! Des personnages importants apparaissent et disparaissent sans qu’ils puissent s’inscrire véritablement dans le récit, sinon par le biais de scènes de dialogues explicatives et plutôt indigentes.

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Mais le pire est vraiment dans le traitement de la Force. Les Derniers Jedi saccage la spiritualité de la saga autant visuellement que spirituellement. Dans une scène où apparaît sous nos yeux émus Yoda, la mythologie des Jedi est résumée par une série de grimoires cachés dans un arbre aux formes évocatrices, symbole qui sera aussitôt détruit par Yoda ! On nage en plein délire, là où ce grand maître Jedi représentait la sagesse et la résilience pour toute une génération, voilà qu’en 2017 il nous dit en substance : « Ne lisez pas, n’apprenez rien, ne vous intéressez pas au passé, détruisez pour vous reconstruire. » Bel exemple pour la jeunesse de la part d’un studio dégénéré qui joue avec Star Wars comme un enfant joue aux Lego, en reconstruisant à sa manière une mythologie sans suivre le mode d’emploi. Et que dire du personnage de Luke Skywalker magnifiquement interprété par Mark Hamill ? Heureusement qu’au sein de cette machinerie médiatique ultra-consensuelle, la parole de l’acteur a détonné en affirmant que le personnage qu’il avait joué n’était pas le Luke Skywalker de George Lucas mais une version qui n’avait pas ou peu de rapport avec l’original ! Une phrase ahurissante qui en dit long sur le respect de l’ancienne saga, difficile pour Disney et les fans de cet opus de contre-argumenter la réflexion d’un homme qui a habité son personnage pendant tant d’années !

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Même si, soyons honnêtes, Les Derniers Jedi n’est pas désagréable à regarder (et à entendre, grâce à une composition soignée de l’immortel John Williams), le long-métrage souffre de nombreux problèmes de rythme et de montage. Les aberrations sont hélas trop nombreuses pour ne pas s’agacer à la vision de ce nouvel épisode : Leïa dans l’espace, course-poursuite ultra-lente entre deux vaisseaux, personnages secondaires sacrifiés sur l’autel du rythme, scènes de combat à la gestuelle parfois très embarrassante… Les Derniers Jedi est le terrible naufrage du glouton Disney qui veut nous faire avaler du Star Wars à toutes les sauces (une future trilogie est déjà annoncée) sans prendre le temps de réfléchir à la puissance mythologique de l’œuvre. Il reste un film pour conclure des arcs narratifs confus et longuets qui apporteront peut-être une résonance  inespérée, et permettra de sortir cette nouvelle trilogie de l’anecdotique.

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