L’Idiot, Dostoïevski

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Mon rapport avec la littérature russe se limitait jusqu’à présent à un seul et unique auteur, Tolstoï. C’est donc avec un certain engouement (mais également une légère appréhension vu l’épaisseur du roman) que je jetais mon dévolu sur L’Idiot de Dostoïevski (lu dans l’édition Folio Classique). Pourquoi ce choix en particulier ? J’avoue que je ne sais plus, je me laisse aller au hasard au fil de mes lectures, mais toujours soucieux au fond d’en apprendre un peu plus sur moi-même, la nature humaine et le monde qui m’entoure. Néanmoins, je me rappelle avoir été ébloui par la lecture qu’en avait proposé Guillaume Gallienne dans son indispensable et merveilleuse émission radiophonique, Ca peut pas faire de mal.

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On démarre donc ce pavé impressionnant divisé en quatre grands parties. Immédiatement, on est saisi par la qualité insensée de l’écriture qui va carrément nous envoyer au ciel avec ses dialogues rythmés à la perfection. Il n’est pas évident pour un lecteur comme moi de se faire aux noms russes qui apparaissent en très grand nombre au fur et à mesure de la lecture, mais cela apporte en réalité un très grand charme, dépaysant et aride, au livre. Nous suivons donc le parcours d’un prince revenu au pays, après s’être soigné de longues années en Suisse. La personnalité de notre héros est profondément atypique car, outre le fait d’être épileptique et orphelin, son trait de caractère le plus fort et le plus singulier est d’être d’une candeur sans égal. Et ce jeune homme, dans toute sa naïveté sacrée (voire christique), va être confrontée à toute une multitude de personnages aussi névrosés les uns que les autres (quoique singulièrement différents dans leurs caractéristiques psychologiques, comme nous tous).

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Ce prince, ne possédant donc pas l’hypocrisie sociale qui empêche de se révéler les uns aux autres, va apparaître comme le miroir de chacun, révélant au choix le mensonge, la laideur morale, l’absurdité mondaine ou la vénalité fourbe de son interlocuteur. Ce statut si particulier va donc entraîner le prince dans une spirale sociale absolument chaotique, où les protagonistes vont demander tour à tour leur aide à l’homme candide qui n’a en fait rien à proposer sinon la vérité dans toute sa lumineuse et intolérable crudité. Cela provoquera la colère de toute cette galerie haute en couleurs qui se voit complétement désarçonnée par les propos si simples, si humbles et si intelligents d’un prince qu’on dit atteint d’idiotie.

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Avouons-le, il faut quand même être un lecteur chevronné par arpenter l’écriture dense, tortueuse et magistrale de Dostoïevski. Le récit est un véritable tourbillon où on se perd littéralement, à l’image du prince, trimballé de situations intrigantes en bavardages confus. On se demande par moment où cette histoire veut en venir, même si on sent qu’au fond, très très loin, quelque chose se passe, quelque chose se dit. Alors on y va, on continue, on s’accroche, et on arrive à la quatrième partie qui va nous exploser en plein visage.  Au chapitre VII exactement, tout va basculer et tout prendra sens sous nos yeux effarés. C’est comme si jusque là, un torrent secret et pur circulait sous la terre sans que nous ne puissions identifier réellement sa présence. Et soudain, le jaillissement ! Je n’en dirais pas plus, mais l’auteur atteint là le sommet de son art et nous propulse à des hauteurs littéraires vertigineuses.

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Il ne reste plus ensuite au lecteur qu’à s’acheminer vers une fin morbide et labyrinthique, à l’image de l’état mental de notre héros. On referme le livre, épuisé, éreinté, par ce torrent littéraire qui a failli nous noyer de par sa complexité et sa densité. Il est difficile de conseiller ce livre au premier venu, mais on sait en son for intérieur qu’on vient de lire une œuvre fulgurante, abyssale, qu’on emportera avec soi jusqu’au bout.

 

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Histoire de l’art, E.H Gombrich

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Pour celles et ceux qui comme moi s’intéressent de près à l’art sans être des spécialistes ni même de fin connaisseurs, il n’est vraiment pas évident d’avoir une vision globale de l’évolution de l’art, des apparitions et disparitions des différents courants artistiques à travers le monde et les époques et de resituer dans leur contexte les grands chef-d’œuvres qui ont illuminé l’histoire de l’humanité.

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Ernst Hans Gombrich (1909-2001)

C’est pourquoi je recommande vivement la lecture de Histoire de l’art de E.H Gombrich (aux éditions Phaidon) car, après avoir effectué des recherches, il s’est vite avéré que cet ouvrage qui a plus de cinquante ans et dont j’ai acquis la seizième édition se distinguait de la masse documentaire sur la question pour des amateurs comme moi. Si à première vue, le poids du livre et son nombre de pages (presque 700) peuvent impressionner, il ne faut surtout pas se décourager tant son contenu s’avère passionnant!

En effet, grâce à un judicieux chapitrage chronologique par siècle (ou demi-siècle selon les époques) et une maquette sobre et aérée laissant la place à de très nombreuses illustrations, on se promène très agréablement tout au long de ce voyage érudit mais accessible. Mais c’est surtout le merveilleux guide, en l’occurrence le texte de E.H Gombrich, qui nous permet de profiter pleinement du paysage qui se déroule sous nos yeux et dans notre esprit. Dans un style limpide et pédagogique, l’auteur nous apporte un savoir nous permettant de mieux appréhender toute la complexité de l’histoire de l’art.

On redécouvre ainsi l’histoire de la peinture,  de la sculpture et de l’architecture grâce à un savant éclairage intellectuel qui définit clairement les différentes sources des œuvres (et donc des artistes), qu’elles soient géographiques, sociales, religieuses ou politiques. Les dernières pages de ce passionnant documentaire sont particulièrement savoureuses, provoquant chez le lecteur une réflexion aiguisée sur la critique d’une œuvre d’art et la notion même d’histoire de l’art. Cet ouvrage est donc une réussite totale qu’on peut acquérir les yeux fermés tant on est certain de revenir dessus pour approfondir nos connaissances et satisfaire notre curiosité.

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Te rejoindre, Charles Juliet

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Défricheur de l’intériorité, poète de l’intime, Charles Juliet a pris le temps de créer une œuvre importante, qui restera dans l’histoire de la littérature française. La parole de l’auteur est posée, profonde et soucieuse de trouver le mot juste afin de donner une clarté absolue à son propos. L’homme et son art ne font qu’un, comme on a pu le constater en l’écoutant dans les émissions télévisées de La Grande Librairie (sur France 5), où l’auteur fut invité à plusieurs reprises avec un grand enthousiasme par François Busnel.

J’ai déjà eu la chance d’entendre la voix de Charles Juliet il y a quelques années lors d’une rencontre organisée par une bibliothèque de l’Ain, et j’avais été frappé par le rythme sourd, lent et profond qu’il donnait à ses textes lus à haute voix. C’est donc avec un grand intérêt que je découvrais récemment dans la collection de livres audio La Bibliothèque des voix un recueil de textes issus de Lambeaux, Moissons et Te rejoindre lus par l’auteur lui-même et ayant comme trait commun d’évoquer sa mère inconnue.

J’ai écouté ce CD en voiture tandis que la grisaille et la pluie s’abattaient sur une matinée pourtant printanière. Dès les premiers mots, forts, arides et sensibles, j’ai été transporté d’émotion par le destin cruel de cette femme solitaire et tourmentée dont les dernières années furent un enfer au sein d’un hôpital psychiatrique durant la seconde guerre mondiale. Avec toute la gravité et la retenue qu’on lui connaît, Charles Juliet lit son texte patiemment, et nous bouleverse. Que ce soit dans les intonations ou les silences, on ressent profondément la sagesse douloureusement acquise qui se dégage de la voix de ce grand écrivain.

On apprend dans le livret que Charles Juliet avait déjà enregistré deux œuvres dans la même collection: L’incessant (suivis de poèmes et autres textes lus) et J’ai cherché. Je suis vraiment curieux d’écouter ces deux disques, ainsi que quelques autres qui ont retenu mon attention parmi le riche catalogue de cette belle collection: Lettres à un jeune poète de Rainer Maria Rilke (lu par Catherine Deneuve), A la recherche du temps perdu de Marcel Proust (lu par Jean-Louis Trintignant), La jeune fille et l’enfant de Marguerite Duras (lu par l’auteur) et Alice au pays des merveilles de Lewis Carroll (lu par Arielle Dombasle).

Je conseille vraiment à tous les lecteurs de tenter ne serait-ce qu’une fois l’écoute d’un livre audio; c’est une façon singulière de redécouvrir une œuvre littéraire qu’on aimé et de la faire résonner de nouveau en nous mais sous un éclairage différent: la voix d’un lecteur autre que nous…

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Le dernier voyage

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Le dernier voyage du téméraire, JM William Turner, 1839

Quand, à l’issue de notre existence, nous nous retournerons sur notre vie passée, que verrons nous ? Une impression de gâchis général et de rendez-vous manqués, une aventure trop courte mais trépidante, un sentiment profond d’accomplissement et de sérénité, ou bien encore la brutale révélation d’une existence codifiée, routinière et lénifiante ? Bien sûr, il y a autant de réponses possibles que de vies différentes… En tout cas, cette question semble essentielle voire salutaire à qui souhaite donner à sa vie un cap, une direction. Au sein d’une vie parfois tumultueuse et complexe, il est bon d’être guidé par cette vision du futur le plus lointain, quitte à l’ajuster au sein d’un parcours riche en expériences diverses et variées… Mais toujours nous aurons cette boussole à l’esprit.

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La vie n’est pas un long fleuve tranquille, et c’est bien à travers nos décisions que nous provoquons ce que certains nomment la chance d’autres le hasard; et ces événements produisent dans notre vie de multiples expériences qui nous permettent de mieux comprendre qui nous sommes et ce que nous voulons… A ce sujet, Voyager de Russel Banks démontre combien un parcours à priori heurté et chaotique peut receler une ultime leçon de sagesse qui n’apparaîtra que dans les dernières années de la vie, quand on fera le bilan du chemin parcouru. Regroupant différents articles de voyages pour des revues mais remaniés pour créer un tout cohérent, cet essai captive par la virtuosité littéraire de l’écrivain à manier la description géographique, politique et sociale des lieux traversés et, dans le même temps, la description sentimentale, artistique et intellectuelle de son intériorité. Ce long périple dans les Caraïbes est l’occasion pour Russel Banks de revenir sur les échecs successifs de ses précédents mariages, avant d’aborder d’autres contrées pour finir sur des pages magnifiques sur l’alpinisme. Ce corps usé par le temps mais à l’esprit toujours aussi vif veut encore se prouver qu’il est vivant, et c’est un voyage au bout de lui-même que l’écrivain fera, pour peut-être se rencontrer…

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Publié juste avant son décès, Le vieux saltimbanque de Jim Harrison nous permet de renouer une dernière fois avec la plume gourmande, crue et sentimentale de l’ogre doux et sauvage de la littérature américaine. Cette autobiographie qui ne porte pas son nom est l’occasion pour l’auteur de nous faire partager quelques réflexions et souvenirs sur sa vie, entre un corps vieillissant et encombrant et une jeunesse entièrement vouée au sexe, aux plaisirs de la table et à l’écriture ! Avec son humour pince-sans-rire habituel, Big Jim nous fais rire avant de nous émouvoir grâce à son bagou à la fois simple et virtuose. Zigzaguant dans sa mémoire pour en ressortir quelques épisodes mémorables, l’auteur se livre sans fard, le cœur à nu et la chair à vif, avec toujours en arrière-plan ce traumatisme qui déclencha sa vocation d’écrivain qui sommeillait jusqu’alors, le décès tragique de sa sœur et de son père dans un accident de voiture. Frôlant parfois la mort, jouissant des plaisirs de la vie, en profonde connexion avec la nature, l’écrivain Jim Harisson nous aura laissé non seulement une œuvre artistique monumentale par son humanisme débridé et sa lucidité bougonne  mais également un exemple de vie intègre, bordélique certes mais tellement joyeuse et vivante…

Retrouvons notre ami défunt Jean-Claude Pirotte avec Traverses, carnet de notes tenues par l’écrivain entre Juin 2010 et Juin 2011. Traversant alors une dépression où la poésie est cruellement absente, Jean-Claude Pirotte délivre au gré de sa sombre humeur différentes réflexions sur sa vie, la société ou la littérature. Quelques pages étonnent par leur charge virulente contre le président de la république en vigueur à l’époque, Nicolas Sarkozy. L’écrivain est courroucé contre l’homme politique et au-delà contre les citoyens qui l’ont élu à la tête du pays. Citons une brève description qui en dit long sur l’attaque : « Un Machiavel de sous-préfecture atteint de mégalomanie galopante, souffrant d’une méconnaissance crasse de la langue, et jugeant de tout avec l’esprit d’un gamin gravement attardé. » Voilà qui est dit ! Espérons que d’autres éditeurs nous permettent de retrouver la langue franche, nostalgique et révoltée de Jean-Claude Pirotte.

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Vivre sa vie, écrire sa vie, puis revivre sa vie… Creuser, questionner, approfondir dans les moments de calme et de solitude, et profiter du moment présent, des rencontres, de la beauté du monde… Dans le 3eme volet de sa série de journaux intimes, qui va de 1968 à 1981, nous retrouvons le poète magnifique Charles Juliet qui se libère peu à peu de ses démons et qui trouve enfin de la joie à écrire. Son exigeante volonté littéraire est toujours aussi impressionnante, mais elle se pare d’une douce sérénité à accueillir le monde comme il est. Les réflexions de l’écrivain sont une source inépuisable d’occasions de nous grandir; la fragilité de ses textes ne cèdent en rien à une rigoureuse lucidité emplie de bienveillance. On en vient à penser que ce combat mené contre lui-même pour se délivrer et devenir celui qu’il veut être est vraiment le bon; le cœur, l’esprit et l’intellect de cet homme se sont rejoints pour aboutir à une bouleversante œuvre littéraire qui éclaire de façon indélébile notre vie.

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Se retourner sur son passé en lisant son journal intime est une expérience troublante, parfois drôle, souvent déconcertante. Se relire, c’est retraverser en surface parfois l’enfer qu’on a vécu, c’est revivre la beauté incandescente de ses révélations… S’il ne sert à rien de vivre dans une nostalgie défaitiste, il peut être bon de mesurer le chemin parcouru pour mieux comprendre ce qu’il nous reste à accomplir…

 

 

 

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Marcel Proust I, Jean-Yves Tadié

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La biographie est un genre littéraire qui peut s’avérer extrêmement ennuyeux à lire si l’auteur s’évertue platement, même par souci de clarté, à retranscrire le quotidien du sujet traité, sans finalement, par souci d’objectivité, apporter son point de vue. Heureusement que des ouvrages tel que le hautement recommandé Devenir Carver de Rodolphe Barry ont montré qu’une autre voie littéraire est possible, celle de l’intimité pour espérer faire fusionner l’essence du sujet avec son lecteur.

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Référence absolue dans son domaine, Marcel Proust de Jean-Yves Tadié (dont nous ne parlerons ici que du premier volume paru de ce dyptique biographique paru chez Folio) fait preuve d’une richesse d’informations proprement prodigieuse nous permettant de vivre pas à pas les journées de l’illustre écrivain français, mais également de connaître les lieux et l’entourage qu’il a fréquenté. Dans l’avant-propos de cette impressionnante biographie, Jean-Yves Tadié s’explique sur son choix d’une neutralité stylistique pour privilégier en somme l’information avant tout. Soit, mais cette intention, aussi louable soit-elle, ne permet pas au lecteur de s’immiscer dans l’intimité de Proust, malgré la profusion de détails sur sa vie nous restons constamment à la surface du bouillonnement psychologique et artistique de l’écrivain.

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Si cette réserve concerne la forme littéraire de cette biographie malgré tout indispensable aux amoureux de l’œuvre de Marcel Proust, nous en émettrons une autre encore plus gênante concernant cette fois-ci le fond de l’ouvrage. En effet, Jean-Yves Tadié, fort de son érudition en la matière, propose d’étonnantes hypothèses quant à la genèse de la cathédrale littéraire de Proust, A la recherche du temps perdu. Des traits de caractère de personnes réelles que Proust a rencontré se retrouvent ainsi injectés dans des personnages de La recherche, et ceci pendant toute la lecture de la biographie, donnant ainsi le fondement secret de l’entreprise : expliquer la monumentale œuvre littéraire de Proust par sa vie quotidienne. C’est une évidence reconnue qui ne peut être remise en question que Marcel Proust a puisé dans sa vie pour construire son œuvre, mais de là à affirmer de manière définitive que tel personnage provient de telle ou telle personne, c’est un peu surprenant comme attitude soi-disant objective !

Ce parti-pris intellectuel quelque peu agaçant crée donc un contraste saisissant avec le style très académique de cette biographie. Ceci étant dit, il est impensable de passer à côté de cet volumineux ouvrage pour tenter de percer le mystère proustien, qui hante la littérature française et mondiale. C’est donc avec empressement que nous lirons la deuxième partie de cette biographie et qui devrait faire la part belle au travail d’écriture (et de réécriture) titanesque de La recherche du temps perdu.

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Sombres rêveries de l’enfance

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La peur chez l’enfant a toujours suscité un sentiment de fascination et une porte ouverte vers une imagination fertile et imagée. Que ce soit par le biais de personnages (fantôme, ogre, vampire, momie, sorcière…) ou de lieux (ruines, cimetière, bois, étang, château…), l’enfant va se nourrir de ses peurs pour se construire psychiquement et ainsi mieux appréhender la réalité.

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La peur suscité par l’imaginaire est bien différente de celle créée par un événement du quotidien. La peur imaginaire, si sa source est adaptée à l’âge de l’enfant bien entendu, est une source inépuisable de fantasmagorie dans laquelle viendra s’abreuver avec délectation (tout en éprouvant un petit frisson) chaque jeune esprit qui s’aménagera un univers fécond et chimérique.

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Dès la plus tendre enfance, le jeune lecteur pourra trouver un pendant artistique à ses angoisses les plus réelles et ses cauchemars les plus féroces. Prenons par exemple l’album de Linier, Juste avant, il y avait un plafond (paru chez Didier Jeunesse en 2008). L’auteur va explorer graphiquement notre peur commune et ancestrale du noir à travers une série de cadrages qui vont laisser à la peur la place de s’installer confortablement dans cette petite chambre d’enfant.

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L’angoisse est là, palpable, et même si l’absurde incarné par les créatures imaginaires tente de redonner une légèreté au récit séminal, le silence et l’obscurité engloutiront la psyché du petit garçon jusqu’au point de non retour. Car là où cet album se démarque de ses confrères au fond rassurants, c’est dans cette chute terrifiante qui nous rappelle que nous pouvons également rêver les yeux grand ouvert…

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Autre variante de la littérature enfantine et cauchemardesque, le conte a déjà été évoqué sur ce blog, mais son éternel canevas peut revêtir bien des formes, comme le démontre le manga L’Enfant et le Maudit de Nagabe (paru chez Komikku en 2017), dont nous n’évoquerons que le premier volume. Une forêt, une petite fille innocente, une malédiction; il n’en faut pas plus à l’auteur pour instaurer une ambiance mystérieuse dans laquelle le lecteur va se perdre avec délectation. L’épure graphique et scénaristique, ciselée et audacieuse, construit paradoxalement une légende dont on n’arrive pas à mesurer la profondeur tant elle nous paraît vertigineuse.

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Dans ce quotidien indéfini à priori paisible entre une petite fille enjouée et un homme protecteur à tête de bouc démoniaque qui semble dissimuler bien des secrets, les révélations brèves et fulgurantes ne font qu’ajouter de la confusion et de l’intérêt au ténébreux monde qui se révèle petit à petit sous nos yeux. Si l’auteur parvient à maintenir la qualité angoissante de ce premier volume, gageons que nous tenons là une grande œuvre fantastique !

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Autre cheminement artistique pour se noyer dans de beaux cauchemars, la poésie. Réservé à un lectorat anglophone (mais les débutants peuvent le lire sans problème), The Headless Horseman Rides Tonight – more poems to trouble your sleep – (paru en 1992 chez Harper Collins) est un recueil de poèmes et d’illustrations créés en 1980 par Jack Prelutsky et Arnold Lobel. Pour apprécier pleinement et comme il se doit ces poèmes lugubres, il conviendrait de les déclamer à haute voix sans avoir peur d’en faire trop dans les tonalités gutturales, l’effet sera garanti ! Quant aux illustrations crayonnées par Arnorld Lobel, leur puissance visuelle provient aussi bien de la manière frontale est d’aborder le surnaturel à travers des figures qu’on pense immédiatement éternelles que de ce trait en noir et blanc qui laisse une place abyssale à notre imagination. La lumière fait apparaître les ténèbres. Poésie et illustration donnent ainsi naissance à une œuvre dont le pouvoir d’évocation est immense, nous touchons là la quintessence de ce que peuvent représenter toutes ces figures surréelles.

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Pourquoi s’arrêter en si bon chemin ? Troll est un compagnon de route idéal pour découvrir les illustrations mystiques et naturalistes du norvégien Theodor Kittelsen (1857-1914). L’artiste puise son inspiration dans les contes traditionnels norvégiens (dont de nombreux extraits sont reproduits à chaque page) et retranscrit graphiquement avec une rudesse tout à fait appropriée l’univers sombre et forestier des trolls, qu’il n’est pas interdit de voir comme une déformation grotesque de l’homme qui se serait affranchi de la nature. Les forêts dessinées par Kittelsen abritent l’horreur, la puissance et la bêtise. Cet amoureux de la nature n’a hélas jamais réussi à faire reconnaître son talent de son vivant ! Désormais reconnu comme le plus grand illustrateur de contes norvégiens (et de trolls), ses dessins ont laissé une empreinte indélébile chez nombre de jeunes lecteurs à travers le monde…

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Terminons ce bref tour d’horizon des cauchemars d’enfance avec la bande dessinée La Nuit (parue dans la collection Bayou, chez Gallimard en 2011) de Stanislas Gros. Dans un univers médiéval qu’on suppose être le nôtre, un chevalier défait va faire la rencontre d’une mystérieuse enfant tandis qu’au sein de la cité fortifiée, les morts se relèvent, les enfants font des cauchemars, les amours se croisent et se décroisent, le tout lié par la légende de la mystérieuse sorcière Saturnia… Quelle singulière BD ! Le découpage habile et faussement naïf plonge le lecteur dans un conte à multiples facettes dont les tenants et (probables) aboutissements ne lui seront livrés qu’à la toute fin du récit. Humour, poésie et étrangeté se confondent dans cette Nuit épaisse où toutes les valeurs seront bousculées et redéfinies. L’enfance est ici utilisée comme un pourfendeur de réalité, lui faisant découvrir toute sa fausseté sous son vernis luisant de vertu, et suggère qu’au réalisme, nous devrions, nous enfants devenus des adultes responsables, lui préférer la fantaisie.

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P.O

 

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Star Wars : plus dure sera la chute

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Il était une fois dans une galaxie très lointaine une mythologie cinématographique nommée Star Wars qui changea à jamais la culture populaire de toute une planète, pour le meilleur et pour le pire. Nous ne reviendrons pas sur les hauts et les bas de cette saga, ceci a déjà été évoqué dans l’article Star Wars : L’Espoir, le Désespoir et le Renouveau, intéressons nous directement au nouvel épisode si attendu, Star Wars épisode VIII: Les Derniers Jedi. 

Malgré ses défauts, Le Réveil de la Force avait su montrer patte blanche aux déçus de la prélogie de George Lucas et satisfaire un public plus jeune, habitué à un cinéma plus rythmé et numérique. Le choix de Rian Johnson pour poursuivre l’aventure est une décision assez incompréhensible de la part du studio Disney, sa filmographie ne permettant pas de déceler le talent potentiel pour pouvoir diriger un épisode aussi complexe et attendu. Car on le sait bien, l’épisode II d’une trilogie est toujours extrêmement compliqué à réaliser, on doit gérer ce qui a été mis en place, le faire évoluer et annoncer ce qui adviendra. Ajoutons à cela que cette nouvelle trilogie Star Wars tente de faire tenir deux mythologies en une (même si l’ancienne est systématiquement sacrifiée), que de nombreux arcs narratifs doivent être gérés en même temps, que l’attente est immense de la part des fans et qu’un certain panache visuel doit habiter chaque scène. Bref, c’est un immense défi !

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Si les premières minutes peuvent faire illusion grâce à une bataille spatiale menée tambour battant (et encore, l’utilisation récurrente de l’humour désamorce toutes les situations anxiogènes des combats), Les Derniers Jedi s’avère une cruelle désillusion car sous son emballage luxueux et prometteur se dessine lamentablement le plan des studios Disney : faire mourir la mythologie originelle de George Lucas pour mieux la digérer et la resservir sous une nouvelle forme, de n’importe quelle manière (spin-off, série TV) et à une cadence frénétique. Ce terrible choix commercial et artistique s’incarne malgré lui dans une scène inaugurale de l’épisode VIII et va s’avérer comme un fil conducteur thématique: reprenant le plan de l’épisode VII où Rey donne le sabre laser à Luke Skywalker, celui-ci va, dans un geste au choix surprenant, amusant ou stupide, le jeter derrière lui comme s’il n’avait plus aucune signification. Nous voici donc en face du programme scénaristique de ce nouvel épisode : une déconstruction systématique de la mythologie Star Wars ! Ce choix surprenant pourrait fonctionner s’il reposait sur une certaine profondeur métaphysique, mais la simplification brutale du procédé déstabilise avant de fortement agacer. D’autant plus que cette mythologie naissante est également emportée dans ce jeu de massacre puéril ! Des personnages importants apparaissent et disparaissent sans qu’ils puissent s’inscrire véritablement dans le récit, sinon par le biais de scènes de dialogues explicatives et plutôt indigentes.

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Mais le pire est vraiment dans le traitement de la Force. Les Derniers Jedi saccage la spiritualité de la saga autant visuellement que spirituellement. Dans une scène où apparaît sous nos yeux émus Yoda, la mythologie des Jedi est résumée par une série de grimoires cachés dans un arbre aux formes évocatrices, symbole qui sera aussitôt détruit par Yoda ! On nage en plein délire, là où ce grand maître Jedi représentait la sagesse et la résilience pour toute une génération, voilà qu’en 2017 il nous dit en substance : « Ne lisez pas, n’apprenez rien, ne vous intéressez pas au passé, détruisez pour vous reconstruire. » Bel exemple pour la jeunesse de la part d’un studio dégénéré qui joue avec Star Wars comme un enfant joue aux Lego, en reconstruisant à sa manière une mythologie sans suivre le mode d’emploi. Et que dire du personnage de Luke Skywalker magnifiquement interprété par Mark Hamill ? Heureusement qu’au sein de cette machinerie médiatique ultra-consensuelle, la parole de l’acteur a détonné en affirmant que le personnage qu’il avait joué n’était pas le Luke Skywalker de George Lucas mais une version qui n’avait pas ou peu de rapport avec l’original ! Une phrase ahurissante qui en dit long sur le respect de l’ancienne saga, difficile pour Disney et les fans de cet opus de contre-argumenter la réflexion d’un homme qui a habité son personnage pendant tant d’années !

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Même si, soyons honnêtes, Les Derniers Jedi n’est pas désagréable à regarder (et à entendre, grâce à une composition soignée de l’immortel John Williams), le long-métrage souffre de nombreux problèmes de rythme et de montage. Les aberrations sont hélas trop nombreuses pour ne pas s’agacer à la vision de ce nouvel épisode : Leïa dans l’espace, course-poursuite ultra-lente entre deux vaisseaux, personnages secondaires sacrifiés sur l’autel du rythme, scènes de combat à la gestuelle parfois très embarrassante… Les Derniers Jedi est le terrible naufrage du glouton Disney qui veut nous faire avaler du Star Wars à toutes les sauces (une future trilogie est déjà annoncée) sans prendre le temps de réfléchir à la puissance mythologique de l’œuvre. Il reste un film pour conclure des arcs narratifs confus et longuets qui apporteront peut-être une résonance  inespérée, et permettra de sortir cette nouvelle trilogie de l’anecdotique.

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Hommage à Jean d’Ormesson

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C’est avec beaucoup d’émotions que j’ai appris  le décès de Jean d’Ormesson, un écrivain qui tenait une place très chère dans mon cœur. Son hédonisme bienveillant et sa culture joyeuse étaient une source inépuisable d’émerveillement pour ses très nombreux lecteurs. Son écriture, malicieuse, érudite et agile, savait nous prendre par la main pour nous emporter vers des questionnements philosophiques qui ne se déclaraient jamais comme tel. Jean d’Ormesson était un homme d’une élégance spirituelle et intellectuelle exceptionnelle, et restera à mes yeux comme un modèle à suivre.

Mais plutôt que de me perdre dans des montagnes de compliments, je vous propose de redécouvrir trois ouvrages de Jean d’Ormesson à travers des chroniques que je lui avais consacré et qui, je l’espère, vous donneront envie de lire ou de relire les textes de ce géant de la littérature française, où la tragédie de l’existence côtoie en toute quiétude l’émerveillement de vivre, tout simplement…

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Comme un chant d’espérance, Jean d’Ormesson

Avec une jubilation quasi enfantine, le vénérable et enjoué académicien entortille  l’intuition, la science et la spiritualité dans un même élan littéraire totalement désarçonnant de limpidité. En prenant le temps de conter la naissance de l’univers, l’écrivain nous délecte de ses réflexion sur Dieu, l’homme et le cosmos, loin de tous dogmes pesants et archaïques . Il est fascinant de constater à quel point, en cherchant un peu, chacun peut façonner de manière singulière et exaltée sa réflexion face au grand mystère de l’univers et surtout son avant (le mur de Planck) et son après. L’existence est une histoire, elle possède un début, elle aura donc une fin. Avec une plume enlevée, Jean d’Ormesson explore les avancées scientifiques pour expliquer sa foi, et c’est un sentiment merveilleux qui se déploie à la lecture de ce petit trésor d’intelligence écrit par un homme profondément amoureux de la vie. Au début, il n’y avait rien, donc il y avait tout. Ainsi la finalité de l’homme n’est pas de retourner dans un néant obscur, elle le convie à refaire partie de ce grand Tout, si mystérieux et si fantastique, qu’il a déjà connu avant sa naissance. Mais quelle merveilleuse expérience aura-t-il vécu durant sa brève existence terrestre, que celle d’exprimer la pensée de l’univers, la conscience de soi et du cosmos ! Ne serait-ce d’ailleurs pas là le but secret et inavoué de l’existence de l’homme ?

Être la pensée du cosmos.

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C’était bien, Jean d’Ormesson

Parfois dénigré par une partie du public et des écrivains soit pour son snobisme soit pour ses facilités littéraires, Jean d’Ormesson ne se laisse pas démonter par la critique et poursuit en toute quiétude son œuvre littéraire unique en son genre, au croisement du roman, de l’autobiographie et de l’essai philosophique et littéraire. Comme souvent, tout démarre par des brides de souvenirs exaltants ou douloureux qui s’entrecroisent avec des réflexions sur la nature humaine. Et puis, porté par une écriture riche, aérienne et libre, l’ouvrage va se transformer l’air de rien, comme ça, dans un souffle. Et toujours l’air de rien, nous allons frapper à la porte des grandes questions : qui sommes-nous ? D’où venons-nous ? Avons-nous un but ?  Mais à peine notre cerveau se mettra en ébullition et tentera de façonner ses propres réponses à ce joyau littéraire, que viendront encore d’autres questions vertigineuses sur notre monde,  le cosmos, et enfin le temps, ce mystère insondable à l’origine de tout… Jean d’Ormesson est un philosophe qui se cache sous le fard de la fausse modestie pour en toute honnêteté interroger l’humanité sur sa place dans l’échiquier de l’espace et du temps.

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 Qu’ai-je donc fait ?, Jean d’Ormesson

L’écrivain mondain et existentialiste signe une nouvelle fois un essai philosophique qui ne dit pas son nom. Se présentant au départ comme une agréable promenade dans les souvenirs de l’illustre académicien, l’ouvrage interroge son auteur sur sa vie, ses racines, sa construction intellectuelle, sociale et culturelle. Au fur et à mesure de la lecture truculente et érudite, et sans rien perdre de sa légèreté (faisant ainsi apparaître la puissance cachée du style de l’écrivain), cette déambulation littéraire va se transformer en un questionnement vibrant d’humanisme sur le mystère de l’homme, du temps et de l’univers. L’auteur a ce don unique et merveilleux de mélanger légèreté et profondeur pour mieux envelopper le lecteur dans un cocon de bienveillance et d’intelligence.

« A la différence de tous les phénomènes dont il est le véhicule, il est difficile de supposer que le temps soit le fruit d’une évolution. Est-il possible de concevoir qu’il se soit mis en place tout seul ? Serait-il une propriété de la matière, une illusion de l’esprit, un fantasme, un jeu de mots ? Ou serait-il la marque imposée à l’univers par une puissance extérieure ? »

Jean d Ormesson

Jean d’Ormesson, où l’élégance éternelle de l’esprit…

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Par delà le silence, l’évasion de soi

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« Tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne pas savoir demeurer en repos, dans une chambre. »     Blaise Pascal

Faire une pause, laisser le tumulte de côté, écouter les murmures, un souffle puis le silence… Juste le silence.

Réfléchir au silence implique de prendre son temps. Prendre son temps… Quoi de plus gratifiant au fond dans une vie humaine de pouvoir concevoir le temps à sa convenance, suivant son inclinaison spirituelle ?

Prenons donc le temps…de nous perdre…dans le silence.

Paru en 2017 chez Flammarion, Quelques grammes de silence est un essai de l’explorateur norvégien Erling Kagee. Remarquable de par sa simplicité et sa concision, ce petit ouvrage de moins de 150 pages débute par les sensations ressenties par l’aventurier lors de sa traversée solitaire de l’Antarctique, là où le silence se fait « étourdissant ». A partir de cette expérience transcendantale, Erling Kagge nourrit une réflexion pleine de bon sens qui nous incite à repenser notre rapport au bruit, qu’il soit inconvenant ou distrayant. Son parcours exceptionnel permet d’aborder notre quotidien avec une lucidité bienveillante, mettant en valeur le fait que la distraction est avant tout une fuite de soi, un renoncement à l’affrontement et à l’acceptation de soi. A l’heure où les machines et les algorithmes se mettent à penser à notre place et nous proposent sans cesse de nouvelles « améliorations », de nouveaux contenus, il convient de rester vigilant et de savoir choisir avec soin et parcimonie. Hors, pour penser juste, nous avons besoin d’une chose, d’une entité qui tend à disparaître, le silence.

« Pour qui sait l’employer, la vie est assez longue. »     Sénèque

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Dans le tumulte assourdissant de la rentrée littéraire 2017, fuyons en emportant le nouveau recueil poétique de l’ami Christian Bobin, Un bruit de balançoire, paru chez L’Iconoclaste. Sans se soucier du conformisme culturel dans lequel nous pataugeons, le poète nous livre une nouvelle fois un bel objet artistique où le fond et la forme s’emboîtent pour délivrer au lecteur patient, ouvert et exigeant un trésor d’écriture. C’est sous la forme de lettres imaginaires adressées à différentes personnes (où même à un nuage!) que Christian Bobin fait s’effondrer l’obsolescence de notre monde moderne pour nous offrir l’éternité d’une seconde prise dans les mystères du temps. Avec un art de la délicatesse extrême, l’écriture du poète explore le monde et ses sensations, revient sur un poète japonais dans lequel il puise une certaine inspiration.

« La vraie réponse c’est sans doute vivre, simplement vivre sans oublier de jouer. Les anges protègent les châteaux de sable, pas ceux de pierre. »     Christian Bobin

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Et c’est dans le silence déchirant d’un journal intime que nous retrouvons à présent l’ami Charles Juliet. Libéré des ténèbres gluants de son premier journal, c’est un homme nouveau que nous retrouvons dans Journal II 1965-1968 (paru chez Hachette en 1979). Le poète se surprend à être en phase avec lui-même et le monde qui l’entoure. Surtout, il y a les rencontres avec d’autres artistes, certains dans une posture intellectuelle, et d’autres dans une vérité inconfortable mais essentielle.La profonde introspection à laquelle se livre Charles Juliet n’a pour but que de se libérer de soi, afin de tendre vers un centre spirituel, une quintessence intellectuelle et culturelle qui n’appelle aucune concession d’aucune sorte. C’est un plaisir exigeant mais intense que de suivre jour après jour les pensées de cet immense homme de lettres qui lutte contre lui-même, avec lui-même. Les combats les plus acharnés peuvent avoir lieu dans le silence d’un bureau…

« Être libre, c’est être affranchi du moi. »     Charles Juliet

 

 

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Les Douze Enfants de Paris, Tim Willocks

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Il y a bien longtemps que je ne m’étais pas plongé dans un bon gros roman d’aventure comme l’indépassable La Religion de Tim Willocks. C’est un genre littéraire que je connais assez mal et je ne me voyais pas commencer tout de suite la longue saga de Game of Thrones qui attend patiemment son tour sur l’étagère de ma bibliothèque…

Alors que faire ? Mais bien sûr, il me suffisait de continuer à lire les aventures de Mattias Tannhauser dans le volumineux Les Douze Enfants de Paris publié en 2014 aux éditions Sonatine. Je ne reviendrais pas sur le précédant roman de Tim Willocks, mais si vous avez la chance de ne pas l’avoir déjà lu, sachez que vous allez vivre une expérience littéraire inoubliable, où le mot épique sera redéfini et transcendé par une écriture et un récit qui explosent tous les standards en vigueur dans ce genre si codifié.

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Bref, nous retrouvons Mattias Tannhauser le 23 Août 1572 aux porte de Paris pour y retrouver sa femme enceinte Carla de La Penautier. Les férus d’histoire auront certainement compris que cette date correspond à la veille de l’un des épisodes les plus sanglants et les plus féroces de l’histoire de France, le massacre de la Saint-Barthélemy.

Pendant trois jours, Mattias Tannhauser va donc traverser un Paris devenu fou, où les meurtres et les viols s’enchaînent sans répit, où les hommes vont redevenir des bêtes sanguinaires, où les dirigeants royalistes et religieux vont soit fermer les yeux soit encourager cette abomination pour l’humanité.

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Scène de la Saint-Barthélemy, assassinat de Briou, gouverneur du Prince de Conti, 24 août 1572, Joseph Nicolas Robert-Fleury

Nous voici donc plongé au cœur de l’enfer avec le diable en personne. Tim Willocks n’a rien perdu de son savoir-faire, au contraire, il nous entraîne avec une maestria sans égale dans un Paris labyrinthique où chaque ruelle abrite un danger potentiel. Au fur à mesure de son avancée, Mattias Tannhauser se constituera malgré lui une petite équipe, étrange et hétéroclitique. Juste, Pascale, Estelle, les jumelles, Grégoire et Grymonde suivront le sombre héros qui ne reculera devant aucune atrocité pour retrouver l’amour de sa vie.

En parallèle à la quête désespérée et ultra-sanglante de Mattias, nous suivons le destin de Carla, prisonnière d’un enjeu obscur, religieux et politique. Là encore, Tim Willocks excelle dans la description de cette femme qui va devoir donner la vie dans un lieu de mort. Au fur et à mesure du récit, la teneur réaliste de l’ensemble se transcende pour atteindre une dimension mystique qui ajoute si c’était possible une palette supplémentaire de sentiments et de symboles à chaque personnage.

Et dans ce bourbier infect, Mattias Tannhauser va puiser en lui tout son savoir de la guerre et faire exploser son attrait de la mort. Si dans La Religion, Tim Willocks avait fait de ce personnage une icône absolue de guerrier sombre et solitaire, Les Douze Enfants de Paris entérine la légende de cet ange noir en le poussant à ses extrémités. La façon avec laquelle la violence est décrite est ahurissante de précision, on sait où arrive chaque flèche tirée, ce qu’elle traverse, et où elle ressort ! Les détails sanguinolents abondent pour assécher notre soif de vengeance face à ces actes atroces de cruauté auquel nous sommes confrontés. Et c’est là une des forces du roman, car Tim Willocks réveille en nous le guerrier que nous ne serons jamais, qui répond à la souffrance donnée par une souffrance plus grande encore.

Cette spirale infernale de violence démarre très fort et pourtant jamais le récit barbare et haletant n’accuse de baisse de régime, au contraire, chaque chapitre nous entraîne vers un nouveau sommet et c’est avec déchirement que l’on doit reposer le livre pour retourner à nos occupations quotidiennes. Sans rien dévoiler de l’intrigue ni du final, Les Douze Enfants de Paris s’achève dans une apothéose apocalyptique qu’on a envie de lire debout en hurlant les phrases !

Tim Willocks a frappé une nouvelle fois très très fort, et c’est avec beaucoup d’impatience que nous attendons une suite probable pour clôturer la légende de l’insaisissable  et passionnant guerrier noir, Mattias Tannhauser.

 

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