Au cœur de l’Amérique

Que diriez-vous d’une petite promenade aux États-Unis ? Évitons les destinations incontournables et touristiques et allons plutôt nous balader dans des villes miteuses, des banlieues délaissées et des zones rurales abandonnées. Pour vous guider et éviter d’y perdre votre argent, votre santé, voire la vie, laissez-moi vous présenter trois romans écrits par trois géants de la littérature américaine.

Rien à faire, on revient toujours aux écrits imbibés de sexe et d’alcool de Charles Bukowski. Au sud de nulle part est un recueil emblématique de l’auteur sulfureux et provoquant. Pour moins de 10€ (aux éditions Grasset), vous aurez un remarquable tour d’horizon de la déchéance américaine. Ecrivains fauchés, prostituées, voleurs, boxeurs, toubibs nazis et j’en passe, vous allez découvrir une galerie complétement dingue, aussi hilarante qu’effrayante, de toute une fange de la population américaine que les médias préfèrent passer sous silence. Charles Bukowski est le poète des ratés, des cœurs brisés et des laissés pour compte. Mais loin de porter un regard bienveillant et condescendant sur cette faune triste et fauchée, l’écrivain nous décrit avec une subtile arrogance et une émouvante sensibilité tout ce quotidien étouffant et nauséabond. Charles Bukowski a choisi plutôt de rire que de pleurer sur cette existence malheureuse où l’ambition principale se résume à payer le loyer à la fin du mois. 27 nouvelles, et pas une seconde d’ennui. « J’ai toujours admiré les méchants, les hors-la-loi, les fils de pute. Je n’aime pas les petits gars rasés de près, portant cravate et nantis d’un bon boulot. J’aime les hommes désespérés, les hommes aux dents brisés, aux vies brisées et aux manières brusques. Ils m’intéressent. J’aime également les femmes de mauvaise vie, les pochardes vicieuses et fortes en gueule aux bas avachis et au visage ravagé dégoulinant de mascara. Les pervers m’intéressent davantage que les saints. Quand je suis avec des ratés, je me sens bien, étant moi-même un raté. Je n’aime pas la loi, la morale, la religion, les règlements. Je refuse d’être modelé par la société. »

Laissons cuver ce bon vieux Bukowski pour retrouver un auteur moins connu en France mais tout aussi important, Raymond Carver. Edité en 2010 aux Editions de l’Olivier, Débutants est le premier recueil de nouvelles publiées par l’auteur. Notons que cette édition nous propose le manuscrit original de Parlez-moi d’amour, paru en 1981. Il paraît impensable après avoir lu ce livre d’imaginer que sa première mouture fut amputée abruptement par l’éditeur de Raymond Carver, Gordon Lish. Il est d’ailleurs extrêmement émouvant de lire en postface la lettre bouleversée de l’écrivain à son éditeur, lui suppliant de renoncer à ce massacre. Composé de 17 nouvelles, ce recueil démarre par Si vous dansiez?, où un homme, suite à une rupture, a reconstitué son salon devant sa maison et attends tranquillement que des personnes achètent leurs meubles, en l’occurrence un jeune couple dont l’amour vient de naître. Si on a jamais lu Raymond Carver, on peut être désarçonné par l’apparente simplicité de son écriture. On n’y retrouve pas la flamboyance de Bukowski, tout est beaucoup plus sourd et diffus. Et pourtant, au fur et à mesure des pages qui se tournent, on comprends pourquoi cet écrivain est considéré comme l’un des plus grands nouvellistes américains. Se dessine peu à peu une radioscopie implacable et intime de la classe moyenne américaine qui va nous emporter dans des sommets d’écriture, tel le terrifiant Je dis aux femmes qu’on va faire un tour ou le caustique Si tu veux bien. Raymond Carver nous parle du quotidien tout simplement, mais il le fait avec une telle acuité que le résultat est bouleversant. La tristesse et la peur sont toujours là, tapies en toile de fond, et on ne sort pas indemne d’une telle lecture. « Pourtant rien ne changera pour Stuart et moi. Ne changera pour de bon, je veux dire. Nous vieillirons, tous les deux, on le voit déjà à notre visage, dans le miroir de la salle de bains, par exemple, le matin quand nous faisons notre toilette en même temps. Et un certain nombre de choses changeront autour de nous, deviendront plus faciles ou plus difficiles, soit l’un soit l’autre, mais rien ne changera jamais pour de bon. Ça j’en suis convaincue. Nous avons pris des décisions, nos vies ont été mises en mouvement,et elles se poursuivront, se perpétueront, jusqu’à ce qu’elles s’arrêtent. Mais si cela est vrai, que faut-il en conclure? »

Concluons cet article avec la présentation d’une courte nouvelle de « Big » Jim Harrison, La fille du fermier, publié aux éditions Folio et extrait d’un recueil publié chez Flammarion, Les jeux de la nuit. Dans les années 80, dans le Montana, naît une fille au physique très avantageux qui va drainer autour d’elle une faune masculine peu reluisante. Sarah va pourtant pouvoir compter sur son père et surtout Old Tim, son ami intime. Jim Harrison brosse un superbe portrait de femme et au-delà de l’Amérique rurale avec son cortège de salopards et de belles rencontres. En 130 pages, l’auteur parvient à parcourir toute une vie avec en fil rouge les rouages complexes d’une volonté qui doit faire des choix décisifs entre les sentiments et la raison. L’auteur n’a pas d’équivalent pour nous faire ressentir secrètement le poids de la terre, la fraîcheur de l’eau et le souffle de l’air de son récit mené avec une main de maître. « Il était laid, affligé de dents saillantes, et les gens lui criaient dessus quand il se promenait dans le quartier en cueillant des fleurs qu’il lui tendait ensuite à travers le grillage séparant les deux jardins. Elle pressait parfois la joue contre cette clôture et il l’embrassait. Peut-être, pensa-t-elle, était-ce là le summum de l’amour. »

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La grandeur du petit lecteur

Il peut être écrasant de se retrouver face à des livres importants, de ceux qui font autorité, souvent cités par les plus grands spécialistes de la littérature comme des incontournables. On peut avoir l’impression de revêtir les vêtements d’un paysan crotté s’invitant par mégarde dans une grande réception où tous les convives discutent élégamment en costume de soirée. Pourtant, il faut oser dépoussiérer ces trésors de la littérature pour vivre une expérience de lecture insolite, subversive et personnelle.

Prenons par exemple Les Essais de Montaigne et la superbe édition de Quarto éditée par Gallimard en 2009. Nous sommes là en présence d’un ouvrage aussi imposant par son poids que son histoire ! Inutile de chercher à le dévorer en une seule fois (1350 pages tout de même!), étant donné qu’il est constitué de trois grandes parties, abordons déjà le premier livre. Ces 405 premières pages constituent déjà une plongée vertigineuse dans l’esprit d’un homme brillant du XVIe siècle. Constitué de (plus ou moins) courts chapitres, Les Essais est une somme de réflexions profondes abordant une très grande variété de sujets: l’Histoire y figure en bonne place car elle sert à l’auteur à de nombreuses reprises d’exemples pour illustrer son propos (c’est d’ailleurs le seul point qui peut rendre quelque peu difficile ou fastidieuse la lecture de certains passages), les sentiments y sont également évoqués ainsi que la morale, la parole, l’interprétation et tant d’autres sujets… Le travail qu’a entrepris Michel de Montaigne (1533-1592) est absolument prodigieux, l’auteur ayant décidé de dire tout sur tout ce qu’il lui semble important. Il est certain qu’il faut être dans une certaine disposition d’esprit pour appréhender calmement ce monument de la littérature mondiale. Comme pour Marcel Proust (même si c’est un tout autre genre littéraire), nous savons bien que nous effleurons seulement l’œuvre avec cette première lecture. Montaigne le dit lui-même, ses essais sont une proposition, un point de départ pour le lecteur qui aura le loisir ou le souci d’approfondir le sujet évoqué par l’auteur. Si Les Essais sont l’œuvre d’une vie, gageons que ce livre fera également partie de la notre tant sa lecture nous interroge forcément sur notre rapport à nous-même et à notre temps que nous lui consacrons.

Les éditions Folio ont une collection nommée Sagesses, constituée de petits livres élégants, de 120 pages environ, nous permettant de nous familiariser avec de grands penseurs à travers un sujet donné. Extrait des Œuvres d’Aristote et publié en 2018, Est-ce tout naturellement qu’on devient heureux? se constitue de trois parties : Le Bonheur, Bonheur et bien suprême, et L’amitié. A l’heure où nous nous posons des tonnes de questions sur notre vie et l’épanouissement personnel, il est bon de revenir à ces textes fondamentaux de l’histoire de l’humanité pour tenter d’y voir plus clair. Loin d’être abstraite, la démonstration philosophique d’Aristote sur la notion du bonheur impressionne par sa lucidité et sa clairvoyance. Prenons son analyse de l’amitié qui peut se décliner sous trois formes : la vertu, l’utile et l’agréable. « Percevoir son ami, c’est nécessairement se percevoir soi-même d’une certaine façon et se connaître soi-même d’une certaine manière » nous dit le philosophe grec au terme d’une brillante démonstration explorant tous les soubassements du concept de l’amitié. Quant au bonheur, Aristote déclare « Tout homme capable d’orienter sa vie selon son propre choix doit se fixer, pour qu’elle soit belle, un certain but dans l’existence(…), et le prendre en considération pour mettre en œuvre tous ses actes. Car, assurément, ne pas avoir de vie organisée en fonction d’une certaine fin est d’une grande étourderie. » . S’en suit une éblouissante réflexion sur les trois genres d’existence qu’on peut décider de suivre : la vie du politique (la vertu), la vie du philosophe (la sagacité) ou la vie du jouisseur (le plaisir).

Revenons maintenant à notre époque avec le dernier ouvrage du regretté Jean d’Ormesson, Un hosanna sans fin, paru aux éditions Héloïse d’Ormesson en 2018. La fille de l’écrivain nous prévient que ce texte posthume n’a pu être retravaillé par son père, contrairement à son habitude de ciseler encore et encore son écriture pour y faire apparaître toute sa quintessence qui fait habituellement notre bonheur. Hélas, il faut bien dire la vérité: ce texte n’est pas du tout à la hauteur des précédents ouvrages de l’illustre académicien. Un hosanna sans fin rabâche les thèmes chers à Jean d’Ormesson : le temps, l’espace, l’histoire, la littérature et la religion. Il aurait sans doute mieux valu sortir ce texte sous forme de reproduction manuscrite comme proposée par l’émouvante page 12 de ce livre court (140 pages) pour nous fait découvrir la belle écriture au stylo de Jean d’Ormesson.

Pour découvrir un grand texte de l’écrivain préféré des français, on ira plutôt écouter en livre audio Et moi, je vis toujours (réalisé par Écoutez lire en 2018). Porté par la belle voix de l’acteur Michel Favory, le texte nous entraîne dans une grande traversée de l’Histoire, depuis la création du Big Bang jusqu’à la fin probable de notre univers. Le narrateur de cette grande épopée temporelle et spatiale n’est autre que l’Histoire elle-même ! Un défi très culotté de la part de Jean d’Ormesson d’oser retracer dans un geste littéraire et à la première personne le destin de l’humanité, pourtant l’auteur réussit haut la main son pari tant nous sommes aspirés par ce défilé ininterrompu d’événements fondateurs et de grands personnages qui ont façonné des pays et des continents. Guerres, découvertes scientifiques, connaissances philosophiques, rien n’échappe au regard amusé de l’Histoire qui prends plaisir à se mélanger aux humains pour suivre les hauts et les bas de cette drôle d’espèce. Jamais prétentieuse, l’érudition truculente de Jean d’Ormesson fait des merveilles durant ces 7h d’écoute où l’on ne s’ennuie jamais.

Pour conclure, après la philosophie et le roman, engageons-nous sur le chemin lumineux de la poésie de Christian Bobin. Paru chez Paroles d’Aube en 1993, La merveille et l’obscur est un court recueil (83 pages) d’entretiens avec Charles Juliet, Nelly Bouveret et Judith Brouste. Concentrons-nous sur celui avec Charles Juliet tant il est précieux de voir dialoguer ensemble ces deux géants de la poésie. Les questions concises, emplies d’une soucieuse gravité soucieuse, de Charles Juliet permettent à Christian Bobin de nous ouvrir son cœur tant ses réponses sont sublimes, d’une beauté à couper le souffle. Le poète nous fait comprendre que son art n’est pas un positionnement intellectuel ni une affaire de technique littéraire mais un regard complétement différent sur le monde. Cette singularité ne veut pas dire que le poète vit dans un optimisme béat qui trouverait de la beauté partout, Christian Bobin a d’ailleurs des mots durs sur le travail industriel : « Les usines ça ne fait pas que voler vos forces contre un peu, si peu d’argent: ça vous vole jusqu’à votre goût de vivre ». Les paroles du poète, emplies d’amour et d’émerveillement, font résonner en nous une partie oubliée ou si bien cachée, celle de l’enfance, dure, belle et innocente à la fois. « Un enfant a une connaissance immédiate de tout. Ce qu’on lui tait, il l’entend. Ce qu’on lui cache, il le voit. Cette connaissance de l’invisible, il l’exerce partout, pour tout. » Pour les amoureux de l’œuvre de Christian Bobin, La merveille et l’obscur s’avère précieux à lire aussi bien pour la quantité d’informations sur le parcours et la vie de l’homme ainsi que pour le développement de sa pensée à propose de son art: « Ce qui se dépose dans les livres n’est qu’une faible partie de l’écriture. L’essentiel ne croupit pas dans les livres mais continue de briller dans le cœur, de rafraichir un regard. Il y a une guerre entre les livres et l’écriture, une guerre jamais gagnée, jamais perdue. »

« La peur empêche de vivre » nous dit Christian Bobin. Alors n’ayons pas peur de nous confronter à tous ces grands textes littéraires, philosophiques et poétiques qui nous ont été, hélas, parfois si mal présentés par des institutions pédantes qui n’ont servi qu’à nous détourner de la lumière de l’art et nous engouffrer dans les distractions commerciales. Peu importe le niveau d’étude ou le temps que l’on y consacre, le recueillement contemplatif qu’apporte ces grandes écritures sont un cadeau inestimable qu’il serait dommage de se refuser…


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L’Espace du Rêve, David Lynch

Ma première rencontre avec le cinéma de David Lynch se fit durant mon enfance, avec le visionnage en vidéo-cassette du space-opéra Dune. Passionné de fantastique et de science-fiction, la découverte de Dune eut un impact incroyable sur mon imaginaire. Devant mes yeux ahuris se déployait une fresque immense et sombre, beaucoup plus complexe et inquiétante que Star Wars, la mythique saga de George Lucas. Je fus complétement happé par cette mythologie en construction où le son pouvait tuer, ou l’on pouvait faire sortir d’une planète de sable une armée de vers gigantesques. Le monde sale et purulent des Harkonnen me révulsait et me fascinait à la fois, la destinée de Paul (Le dormeur doit se réveiller) et les innombrables idées graphiques et thématiques contenues en deux petites heures me laissaient toute la place pour continuer à rêver ce monde.

S’il est de bon ton aujourd’hui de se moquer gentiment de Dune, ce film reste pour moi un film incroyable, même si le réalisateur reconnaît volontiers avoir perdu le contrôle de son œuvre au profit du producteur Dino De Laurentiis. Je n’ai pas toujours pas lu la grande saga littéraire de Franck Herbert, je sais bien que les fans se sont arrachés les cheveux en découvrant le résultat sur grand écran en 1984, mais malgré tout, je reste toujours impressionné par le souffle épique et romantique qui se dégage de Dune.

Je passe rapidement, trop rapidement, sur Elephant Man, également vu pour la première fois en vidéo-cassette. Je l’ai découvert à un âge où j’explorais avec avidité les contrées monstrueuses du cinéma d’horreur (Les Griffes de la Nuit, Hellraiser, Bad Taste…), et j’ai été sans doute déstabilisé par ce classicisme formel qui en fait d’ailleurs toute sa beauté. C’était un « beau » film mais j’avais soif de sensations fortes et de délires visuels. J’avais par contre beaucoup entendu parler de Blue Velvet, et pas forcément en bien. Ce Grand Prix du Festival d’Avoriaz en 1987 suscitait de vives réactions chez les fans de fantastique qui prétextaient que Blue Velvet n’avait absolument pas sa place dans ce festival. Lorsque je découvris ce film en vidéo-cassette, je fus complétement déstabilisé par l’ambiance de ce long-métrage qui ne ressemblait à rien de connu. On passait d’une romance très fleur bleue à des scènes où se dégageait une grande perversité tout en maniant un humour à la fois absurde et inquiétant. Je visionnais encore et encore ce film sans me rendre compte que je tombais complétement amoureux du style de ce cinéaste, David Lynch. Blue Velvet est un cauchemar doux, romantique et perturbant qui se travestit en film d’enquête policière pour en réalité explorer des zones sombres de la psyché humaines.

Nous arrivons en 1991, je lis avec étonnement dans le magazine Mad Movies que David Lynch a réalisé une série pour la télévision. Je découvre donc la série Twin Peaks sur la défunte chaîne La 5 et dès les premières secondes du générique, je tombe fou amoureux, de cette sensation à la fois rassurante et mélancolique qui envahit mes yeux et mes oreilles. Tout ce qui fait le charme vénéneux de Blue Velvet est décuplé dans Twin Peaks: l’humour y est encore plus absurde, à l’image de Dale Cooper, irrésistible par ce mélange iconoclaste de pragmatisme et de mystique, tous les personnages sont immédiatement attachants, la musique d’Angelo Badalamenti nous transporte immédiatement dans un monde troublant, à la fois charmant et effrayant. Au delà des croustillantes intrigues et sous-intrigues de Twin Peaks, se dévoile l’existence d’un monde caché, représenté par des lieux et des êtres énigmatiques. David Lynch crée ainsi à la fois une mythologie du quotidien, à travers la chaleur d’une tasse de café et la bienveillance d’un regard ou d’une parole, mais également une mythologie du dédoublement, qu’il soit émotionnel, géographique ou spirituel. Cette notion du double irriguera dès lors toute l’œuvre du cinéaste qui poussera cette obsession dans ses retranchements avec la déroutante et fascinante saison 3 de Twin Peaks.

Changement d’ambiance avec Sailor et Lula, le film le plus rock’n’roll de son auteur, où l’amour fusionnel entre deux êtres singuliers se frotte aux démons de ce monde étrange et furieux. Après cette réussite et la fin absolument tétanisante de la saison 2 de Twin Peaks, David Lynch provoque un tollé chez les amateurs de la série en leur proposant une vision dérangeante voire terrifiante de leur univers chéri. Twin Peaks : Fire walks with me est depuis passé à la postérité et s’affirme désormais comme une pierre incontournable du cinéma américain des années 90. En 1997, je découvre enfin le cinéma de David Lynch sur grand écran avec Lost Highway. Le choc est total, brutal et addictif ! Sexuel, violent et sombre, ce chef-d’œuvre instantané explose les standards en vigueur du cinéma et impose David Lynch comme l’un des plus grands réalisateurs au monde. Paranoïaque et labyrinthique, Lost Highway ouvre une nouvelle voie, où le fantasme et la réalité se battent d’égal à égal, et vont même jusqu’à fusionner dans une danse sauvage et poétique à la fois. S’en suit The Straight Story, une paisible et magnifique pause dans la filmographie déjà conséquente du cinéaste. David Lynch enfonce ensuite le clou avec Mullholland Drive, offrant au XXIeme siècle naissant à la fois la conclusion et la naissance d’une nouvelle matrice cinématographique. Référentiel, poétique, sensuel et enivrant, Mullholland Drive est une expérience sensitive et esthétique sans précédent dont la complexité et l’abstraction n’empêchent pas le spectateur de se perdre avec délice dans ce cauchemar hollywoodien. Comme souvent avec les grands artistes, une fois que le sommet est atteint, il leur faut se réinventer et même si Inland Empire fascine par sa dimension brutale, étouffante et opaque (la B.O est à ce titre impressionnante), David Lynch nous oublie en chemin et donne l’impression d’être en roue libre durant 3h. Parallèlement à ses œuvres cinématographiques que j’aborde ici plus que brièvement, l’artiste s’adonne également à la création d’albums (citons le sublime Floating into the night de Julee Cruise), de sculptures et continue sa carrière de plasticien avec des peintures dérangeantes et intrigantes hélas largement ignorées par le public et les médias qui n’en font pas grand cas.

Je ne me rappelle plus à quel moment précis j’ai découvert Eraserhead en DVD mais en le regardant j’ai compris combien le cinéma de David Lynch m’avait depuis toutes ces années ouvert à la vie en me proposant un autre chemin que la normalité. L’art de David Lynch nous propose de nous écouter, de nous explorer, de faire jaillir les idées et les intuitions et de les mettre à l’œuvre dans le monde réel. Eraserhead, à mon sens, parle des turpitudes de l’être humain au sein d’un système social, émotionnel et spirituel dont il ne sait comment s’extraire pour espérer s’épanouir et devenir enfin lui-même. Doté d’une bande sonore sourde et oppressante (le son est aussi important que l’image dans les films de David Lynch), Eraserhead nous bouscule, nous interroge et nous renvoie à nous-même. Nous sommes le labyrinthe dont nous cherchons la sortie.

Pour toutes ces raisons, L’Espace du Rêve (publié aux éditions JC Lattès en Septembre 2018)est un livre hallucinant et un cadeau du ciel pour tous les amoureux du cinéaste américain ! La somme de détails délivrés est absolument vertigineuse: débutant par l’histoire des parents de David Lynch, nous suivons ensuite et pas à pas son enfance, son adolescence et la naissance de son art avant de s’engouffrer dans le processus qui accompagne chaque film. Illustré par de belles photographies en noir et blanc, L’Espace du Rêve impressionne par sa faculté à nous immerger dans l’intimité d’un créateur aussi exceptionnel que singulier. 670 pages ne sont pas de trop pour aborder tous les aspects de la vie de David Lynch, et c’est une brillante idée (même si elle paraît surprenante de prime abord) d’aborder chaque chapitre à travers une double lecture : celle rigoureusement documentée et formelle de la journaliste Kristine Mc Kenna, puis celle flottante et nostalgique de David Lynch lui-même. Ainsi, nous assistons à la fois à une restitution hyper-documentée du parcours du cinéaste, parcours qui sera ensuite revu par le regard du cinéaste. En somme L’Espace du Rêve se révèle être une biographie auto-biographique !

Les paroles de David Lynch sont absolument délicieuses à lire, outre une grande nostalgie, on y trouve beaucoup d’humour, un peu de colère et surtout une immense générosité à l’œuvre. Comme d’habitude chez le cinéaste, aucun secret ne sera dévoilé, et c’est tant mieux ! De plus, le parcours sentimental et spirituel y est également largement évoqué, ce qui nous permet de mieux comprendre l’homme qui refuse de séparer les différents éléments fondamentaux qui composent sa vie: l’art, l’amour et la spiritualité. Au-delà de l’intérêt gigantesque de nous faire côtoyer au plus près la mémoire d’un immense artiste, L’Espace du Rêve est une proposition de vie, une ode à la liberté, dont on ne peut que s’inspirer à notre tour pour créer notre univers.

« Au bout du compte, toute existence est une énigme, jusqu’à ce que nous trouvions la clé. »


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Jean d’Ormesson, Henry David Thoreau & Marguerite Yourcenar

J’adore passer du temps chez les bouquinistes pour y dégotter des petits trésors. Il y a dans ces lieux quelque chose de particulier qu’on ne peut trouver dans aucune librairie ou médiathèque. En effet, si nous devons veiller en tant que bibliothécaires à offrir au public une offre moderne représentant tous les principaux courants littéraires, le bouquiniste accumule compulsivement des livres de toutes les époques pour les proposer aussi bien au grand public qu’aux bibliophiles. Si vous êtes amoureux des livres comme moi, je ne saurais que trop vous recommander de faire un tour en Saône-et-Loire, dans le village de Cuisery, très justement nommé Village du livre car ce sont plus d’une quinzaine de boutiques dédiées au livre qui vous attendent ! Pour ma part, je fréquente quand j’ai un peu de temps la librairie L’athanor située à Louhans (71). Outre un accueil aussi discret que chaleureux, on y trouve une quantité phénoménale d’ouvrages anciens dans tous les genres possibles et imaginables. Etant amateur également de littérature japonaise, je suis à chaque fois comblé devant l’offre proposée dans ce secteur. Mais les amateurs de SF, de polars, de documentaires ou que sais-je encore trouveront largement de quoi les satisfaire. Et à l’heure de l’immédiateté, c’est toujours un plaisir de farfouiller à la recherche d’une petite pépite. Il m’arrive d’ailleurs de ne rien acheter (mais c’est rare!) mais juste de prendre le temps de parcourir les rayons et de rêver un peu devant tous ces écrivains, connus ou non, ces couvertures improbables ou sublimes et ces titres évocateurs…

C’est d’ailleurs dans cette même librairie que j’ai eu la joie de trouver une édition originale de mon auteur fétiche, Jean d’Ormesson, qui avait publié chez Gallimard en 1989, Garçon de quoi écrire, un livre d’entretien avec François Sureau. Pour les inconditionnels de l’écrivain, il est impensable de passer à côté de ce remarquable ouvrage. Sur un ton alerte et enlevé, la conversation entre ces deux hommes de lettres s’avère tout simplement passionnante à lire. On parcourt les onze chapitres sans jamais s’ennuyer tant Jean d’Ormesson prend un immense plaisir à disserter sur différents sujets : amour, écriture, politique, religion, voyage… et littérature bien sûr! On retrouve avec beaucoup d’émotion l’esprit facétieux et profond de l’aristocrate français qui ne se fait pas ménager par François Sureau grâce à des questions toujours finement amenées et relevant parfois d’une légère provocation qui enflamme notre académicien préféré. Ainsi, au-delà d’un parcours de vie, se dessine une philosophie de vie où la dolce vita se confond avec les essais de Montaigne dans un hédonisme profond et bienveillant. C’est peut-être là, entre l’addition des contraires, que réside la grande force de Jean d’Ormesson, celle de ne pas choisir son camp, mais de prendre le meilleur de chaque plan de l’existence.

Je suis totalement en phase avec cette vision du monde qui consiste à voyager dans les propositions philosophiques et littéraires pour en extraire le fruit d’une pensée qui nous servira ensuite à nuancer notre propre réflexion. Dans le futur, j’aimerais beaucoup me pencher par exemple sur la bibliographie du philosophe et poète Henry David Thureau mais en attendant, je me suis procuré aux éditions Mille et une nuits (pour la modique somme de 2,60€) La vie sans principe, un remarquable traité écrit avec conviction pour réveiller tout lecteur de son inertie et l’inviter à donner du sens à son existence. Rédigé en 1854, cet essai vivifiant et remuant est plus que jamais d’actualité en nous invitant à sortir de notre zone de confort matérielle et intellectuelle pour nous éprouver face à la vie. Suivi du texte Le Philosophe en liberté de de Thierry Gillyboeuf et d’une brève biographie, ce petit ouvrage fait partie de ces livres qu’on garde précieusement dans sa bibliothèque et qu’on feuillette de temps en temps pour se donner un bon coup de fouet !

Et puisque nous sommes dans les interrogations de l’existence, penchons nous pour terminer sur deux courts romans de Marguerites Yourcenar rassemblées aux éditions Folio, Alexis ou le traité du vain combat et Le coup de grâce. Après avoir été ébloui par Mémoires d’Hadrien, j’avais hâte de lire un nouveau texte de cette académicienne et je n’ai pas été déçu par le travail que l’auteure a effectué pour se mettre non seulement dans la peau de ses personnages, mais également pour s’imprégner d’une pensée au sein d’une époque. Alexis se présente sous la forme d’une confession qu’un mari écrit à son épouse. Même si le mot n’est jamais évoqué, c’est bien d’homosexualité dont il s’agit dans les propos de cet homme qui ne peut plus mentir ni à lui-même, ni à son entourage. Ecrit en 1929, Alexis nous fait entrevoir une vie faite de renoncements au nom de la norme sociale, et cela est d’autant plus déchirant à lire que l’auteure respecte tout à fait la pensée feutrée de l’époque. Avec Le coup de grâce, écrit en 1938, Marguerites Yourcenar place cette fois son récit (tiré d’une histoire vraie) juste après la première guerre mondiale. Des soldats allemands se sont réfugiés dans un château, cernés par l’armée russe. Dans ce décor sinistre et délétère sont réunis trois personnages, l’officier Erich von Lhomond, son ami Conrad de Reval et la sœur de ce dernier, Sophie. Là encore, le récit dramatique est écrit à la première personne, ce qui va mettre le lecteur dans la peau et la tête d’un soldat allemand dur et autoritaire, dont la personnalité latente exprime bien l’abîme dans lequel allait plonger l’Allemagne plus tard. Ainsi, un certain malaise parcourt le lecteur qui sent poindre une tension palpable qui ne pourra finir qu’en drame glaçant. Là encore, on ressent bien que cet homme viril et affirmé est passé à côté de sa nature profonde et a laissé développer en lui le pire sans même s’en rendre compte le moins du monde. Terrible miroir sans teint, Le coup de grâce nous invite avec sagesse à réfléchir à la nature cachée du mal.



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Légendes des Pays du Nord

Profitant d’un séjour familial en Haute-Savoie, je me suis rendu au Palais Lumière de la belle ville d’Evian pour profiter de l’exposition Légendes des Pays du Nord (visible jusqu’au 17 Février). C’est vraiment une excellente idée que les organisateurs ont eu en proposant cette thématique enchantée à ce moment-là de l’année. Si vous ne le savez pas, la ville d’Evian accueille chaque année les Flottins, de très grandes structures en bois représentant différents personnages que l’on trouve dans les contes et légendes : elfes, trolls, lutins,etc. Je vous conseille vivement si vous en avez l’occasion de découvrir ce spectacle féérique qui plonge les spectateurs dans une autre dimension, celle de l’imaginaire, et qui arrive à nous faire oublier le morne quotidien. C’est la nuit d’ailleurs que cet univers fantasmagorique prends toute son ampleur. Bref, l’exposition Légendes des Pays du Nord est absolument parfaite pour nous immerger un peu plus dans les contes glacés des pays nordiques…

Nous pénétrons ainsi dans un monde ancien, où la nature est omnipotente, mystique et influence la vie de chacun. Débutant par des peintures d’Aleski Gallen-Kallela (1865-1931), la ballade s’annonce époustouflante tant on est charmé par cette poésie picturale brute et faussement simpliste. Quel dommage de voir tant de spectateurs déposer le temps d’un battement de paupière un œil curieux sur ces œuvres finlandaises tant ces dernières méritent plus. En effet, si on s’arrête suffisamment longtemps, on voit apparaître l’incroyable travail de composition d’Aleski Gallen-Kallela, l’harmonie chromatique et la puissance symbolique de chaque peinture.

Le même ravissement nous attends avec les toiles de Joseph Alanen (1885-1920). Voir sous nos yeux se déployer des légendes ancestrales nous emporte vers un autre monde, où le souffle glacial du vent nous chuchote d’incroyables histoires à l’oreille, où les vagues de la mer apportent des déesses enchanteresses, où la forêt abrite des serpents géants. M’intéressant de près aux contes (j’en écris pour mon plaisir), je fus conquis par ce débordement d’imagination qui donne une furieuse envie de prendre la plume pour perpétuer la légende de toutes ces créatures surnaturelles.

Mais continuons la visite avec les illustration de l’artiste Rudolf Koivu (1890-1946). Dans un style plus moderne que nous connaissons mieux, le peintre célèbre la puissance symbolique du conte qui parle à tous, petits et grands. C’est d’ailleurs toute la force de cet art que de parvenir à donner une autre signification au monde, plus mystérieuse et ouverte, qui laisse la part belle à la sensibilité, à l’abstraction et aux éléments naturels. Ce sont les croyances qui forgent les peuples de ce monde (qu’elles soient religieuses, sociales, culturelles ou politiques), ce sont les sciences qui donnent foi à ces mêmes croyances si elles sont vérifiées, et c’est l’art qui permet à chacun de plonger dans son intériorité pour y découvrir sa propre croyance. Cette plongée nous ramène forcément à l’enfance avec son lot de songes et de terreurs, source matricielle de notre personnalité adulte. Martta Wendelin (1893-1986) choisit la voie du rêve et la beauté bienveillante de la nature pour composer ses illustrations et c’est sur cette note douce et nostalgique que s’achève pratiquement la visite.

Pour être tout à fait complet, je dois quand même parler des éléments qui m’ont déçu lors de la visite de cette exposition. Je n’arrive pas à comprendre le choix des organisateurs de projeter dans la petite salle le célèbre film de Méliès, Le Voyage dans la lune (1902), suivi d’un court-métrage de Michel Ocelot. Il ne s’agit pas de remettre en cause la qualité indéniable de ces deux films (revoir Le Voyage dans la lune est à chaque fois un plaisir incomparable) basant leur récit sur l’imaginaire mais de questionner leur utilité dans une exposition basée sur les légendes nordiques. Il aurait été préférable à mon sens de nous proposer un conte filmé ou un court-métrage en lien avec la thématique proposée, ou encore mieux (mais certainement beaucoup plus difficile à trouver si cela existe) un documentaire nous permettant de remettre dans un contexte historique et artistique les artistes présentés. Ceci étant dit, je conçois que le public visé est familial, il faut d’ailleurs souligner ce beau moment à la sortie de la projection où une conteuse racontait un récit à des familles enchantées dans un espace dédié et créé par Alexander Reichstein. Quelques mots également pour évoquer la déception causée par la dernière salle qui nous sort totalement de l’ambiance féérique proposée jusque là. En effet, même si l’histoire du manoir de Suur-Merijoki est stupéfiante, on ne peut que regretter qu’un film et quelques meubles clôturent ce beau voyage alors qu’on s’attendait à plonger littéralement dans un conte pour de bon par la grâce de peintures exceptionnelles. Enfin, petit détail que je relève étant donné que je suis très sensible à la qualité d’un accueil (je travaille également dans un établissement public), la visite de la boutique fut de très courte durée étant donné que la personne était plus occupée à jouer à un jeu sur son smartphone ( à un fort volume) que de répondre à mon bonjour. Une situation vraiment inconcevable en soi et encore plus pour ce lieu si prestigieux.

Mais que ces dernières lignes ne vous empêchent pas de vous rendre à Evian pour la visite de cette très belle exposition des Légendes des Pays du Nord. Décidément, le Palais Lumière s’impose comme un lieu incontournable pour tout amateur d’art et ce ne sont pas les prochaines annonces qui me feront dire le contraire : Les Derniers Impressionnistes en Mars 2019, L’expressionnisme allemand en Juin 2019 et Lumière, le cinéma inventé en Novembre 2019 seront des rendez-vous à ne pas manquer. A noter enfin que le Palais organise de nombreux événements en lien avec l’exposition : conférence, ateliers enfants ou adulte, concert, visites spéciales.

Sur ces quelques lignes, je vous souhaite, chers lecteurs, une magnifique année 2019, qu’elle vous apporte des rêves, de la magie et beaucoup de sourires !

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Proust Forever

Pour conclure cette année 2018, je vous propose un petit tour d’horizon sur mes dernières lectures autour de mon écrivain fétiche, Marcel Proust.

Commençons tout d’abord avec un petit ouvrage dégotté à la Bibliothèque Départementale de l’Ain, L’ABCdédaire de Proust, paru chez Flammarion en Octobre 1998. Si vous ne connaissez pas cette collection, sachez comme son nom l’indique qu’il s’agit d’un abécédaire sur un sujet donné dont les différentes notices explorent soit l’œuvre, la biographie ou le contexte pour au final proposer une synthèse globale richement illustrée qui plus est. Mais avant de rentrer dans le vif du sujet, cet ouvrage passionnant propose sur une quinzaine de pages un résumé intitulé Proust raconté, porte d’entrée idéale pour permettre au néophyte de prendre contact avec cet écrivain de génie dont le parcours fut aussi bref que surprenant. De Baudelaire à Wagner en passant par l’Italie, l’ABCdédaire de Proust nous offre de brefs et éclairants articles qui raviront les amateurs de l’illustre écrivain. Tout au long de ses 120 pages, ce documentaire est illustré de très nombreuses photographies ou reproductions de tableaux soigneusement sélectionnés, ainsi sa lecture n’en est que plus agréable. Un grand bravo à l’écrivain Thierry Laget, collaborateur à l’édition de À la recherche du temps perdu dans la bibliothèque de la Pléiade qui réussit là un tour de force à parvenant à résumer brillamment tous les tours et les détours d’un homme fascinant et d’une œuvre littéraire éternelle.

Continuons avec un ouvrage de poids, L’impressionnant Le Musée imaginaire de Marcel Proust, d’Eric Karpeles, publié en France par Thames & Hudson au premier trimestre 2009. Le titre original de ce beau livre, Paintings in Proust – A Visual Companion to In Search of Lost Time, indique parfaitement ce que nous allons découvrir au fil des pages, à savoir la reproduction intégrale de tous les tableaux évoqués dans les sept tomes qui composent A la recherche du temps perdu de Marcel Proust. Ce travail minutieux et passionné est l’œuvre du peintre Eric Karpeless, qui a également écrit sur la peinture, l’esthétique et la poésie. Sur chaque double page, nous avons donc d’un côté le contexte de l’extrait où est cité un peintre ou une peinture et de l’autre côté la reproduction de l’œuvre évoquée, le tout sur un beau papier glacé très agréable au toucher. Il va sans dire que ce livre est tout simplement indispensable pour les amoureux de A la recherche du temps perdu car nous avons là la possibilité exceptionnelle de visualiser toutes les références picturales qui abondent dans l’œuvre monumentale de Marcel Proust. Ce sont ainsi pas moins de 206 illustrations de tableaux qui sont à découvrir dans ce volumineux ouvrage, de Michel-Ange à Renoir en passant par Turner, on parcourt avec admiration et stupéfaction ce musée imaginaire qui a nourri les lignes écrites par Marcel Proust et renforcé la teneur visuelle de A la recherche du temps perdu. A noter que l’ouvrage débute par une passionnante introduction où Eric Karpeles revient sur le rapport de Proust à la peinture, et comment celle-ci est utilisée de différente manière pour servir son œuvre. Constitué de sept chapitres respectant chaque tome de A la recherche du temps perdu, Le Musée imaginaire de Marcel Proust bénéficie également d’un index et de notes très instructives. Vous l’aurez compris, cet ouvrage luxueux ne peut trouver qu’une place de choix dans la bibliothèque de tout amoureux de l’écrivain Marcel Proust.

Je vous propose à présent une petite digression avec la bande dessinée de Catherine Meurisse (dont j’avais beaucoup aimé La légèreté) paru chez Dargaud cette année, Les grands espaces. Avec beaucoup de finesse, de beauté et d’humour, l’auteure évoque son enfance champêtre et le lien qui l’a unit à la nature à travers l’amour familial. Cette bande dessinée est tout simplement un poème déguisé, une ode naïve et touchante au monde de l’enfance, un hommage aussi léger que sincère à la vie campagnarde. Mais quel rapport avec Marcel Proust me demandez-vous ? J’y viens, car la famille de Catherine Meurisse considère l’auteur comme l’ami de la famille tant sa présence s’illustre dans les pensées et les conversations de chacun. La littérature tient d’ailleurs une grande place dans les pages de cette bande dessinée, en particulier Emile Zola au détour d’un passage hilarant sur la description des fleurs. Le platane, plus vieil arbre de la maison, est nommé Swann, ce qui fait dire à la petite fille interrogée sur sa destination par sa maman: « Je vais du côté de chez Swann. » Sur la même page, on trouve cette merveilleuse citation de Marcel Proust que je ne résiste pas à vous retranscrire ici : « Si un peu de rêve est dangereux, ce qui en guérit, ce n’est pas moins de rêve, mais plus de rêve. » L’art tient également une grande place dans cette belle bande dessinée dont je vous recommande chaleureusement la lecture.

Pour conclure, j’invite tous les amoureux de Marcel Proust à visionner ce passionnant documentaire sur l’auteur qui a pour principal attrait de ne faire intervenir que des personnes qui ont connu l’auteur de son vivant. Si on peut craindre de prime abord l’aspect désuet de ce documentaire de 1962, je vous invite à faire l’effort de vous laisser bercer par les nombreux témoignages, souvent passionnants, qui nous permettent de mieux cerner la personnalité de l’auteur. Je crois savoir qu’au moment où ce documentaire passa à la télévision, Marcel Proust n’intéressait plus grand monde en France et était même plus lu à l’étranger. C’est donc en découvrant ces images que Proust reconquit le cœur des français. Je pense que le témoignage bouleversant de Céleste Albaret, la dévouée servante et secrétaire, n’y est pas pour rien car comment rester de marbre face à son récit qui nous restitue avec beaucoup d’exactitude et d’émotion retenue la fin tragique de l’auteur, cloué au lit par sa maladie et son œuvre ? La littérature, et par là même la figure de l’écrivain, n’apparaît plus comme une activité intellectuelle abstraite mais comme un combat acharné contre la mort, contre le temps.

Chers lecteurs de ce blog, c’est donc avec cet article que je conclue cette année 2018. J’espère que vous avez pris autant de plaisir à lire mes petites effusions culturelles que moi à les écrire, je vous souhaite de très belles fêtes de fin d’année et vous donne rendez-vous l’année prochaine.

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Indochine à la Halle Tony Garnier de Lyon

Comme nombre de personnes ayant grandi durant les années 80, j’ai été complétement happé par la folie Indochine. Je crois que ma première écoute de ce groupe fut la découverte du clip L’aventurier, peut-être diffusée dans l’émission Récré A2, le rendez-vous télévisuel incontournable de toute la jeunesse française.

Alors passionné des bandes dessinées, j’ai tout de suite trouvé incroyable l’idée qu’un groupe de rock puisse afficher son amour pour cet art et en faire un titre, et quel titre ! Avec une rythmique digne de Depeche Mode, une ligne mélodique qui rappelait Cure et une production qui oscille entre le post-punk et la new-wave, L’aventurier fut le début d’une grande histoire d’amour avec Indochine, un groupe sur lequel je dansais furieusement lors de pogos enragés dans des bals de villages lorsque j’avais 20 ans, et dont j’ai pu récemment me procurer en vinyle le mythique album 3, une machine à tubes absolument dingue, que je place clairement dans mon top 10 des meilleurs albums français.

Comme également beaucoup de français, je me suis désintéressé d’Indochine à la parution de Wax en 1996, alors que la musique connaissait un bouleversement sans précédent avec l’explosion de la musique électronique (de Daft Punk à Aphex Twin). Auparavant, le groupe aura sorti pourtant d’excellents albums (7000 danses, Le Baiser et Un jour dans notre vie), mais j’étais trop avide de nouvelles expériences musicales pour m’intéresser plus avant au sort de la musique pop/rock française pourtant très talentueuse (Daho, Bashung, Christophe…). Etant un fan de Nine Inch Nails et de la scène Métal Industriel (Ministry, White Zombie, Front Line Assembly…), je fus très surpris lors de la résurrection d’Indochine en 1999 d’entendre un son beaucoup plus musclé où les guitares et les synthés semblaient vouloir en découdre avec l’auditeur ! Ainsi donc, nos chemins se recroisèrent à nouveau et même si je dois bien avouer que je ne suis pas redevenu le grand fan que j’étais, c’était toujours avec grand plaisir que j’écoutais tous ces titres immédiatement accrocheurs, sincères et tellement rafraichissants dans le rock français trop souvent étriqué dans ses références américaines (J’ai demandé à la lune, Alice & June, College Boy…)

C’est véritablement avec la sortie du démentiel 13 que je suis retombé complétement amoureux du groupe. Pour moi, c’est clairement le meilleur album d’Indochine depuis 3, tous les titres sont incroyables, d’une puissance rythmique et émotionnelle implacable, on est pris dans un maelström électronique et rock qui propulse le groupe à un niveau inédit dans sa carrière. Que ce soit dans l’introspection, la colère ou l’amour, Indochine fait mouche à chaque fois ! Ecouter 13 à un très haut volume sonore est une expérience que je recommande chaleureusement tant cet album est fait d’émotions brutes qui ne demandent qu’à rugir. Bref, l’album idéal pour voir Indochine en concert !

Et c’est bien ce que j’ai fait le samedi 8 Décembre à la Halle Tony Garnier de Lyon. Dans un climat social ultra-tendu (le cri des gilets jaunes Vs le silence du président), le concert a débuté par une belle sélection des icônes du groupe (Bowie, Blondie, Bryan Ferry…) avant de bifurquer par une étonnante et excellente séance hachée de clips de groupes de filles nettement influencées par le grunge et le Noisy -Rock des années 90 (Nirvana, Sonic Youth, The Breeders…) pour conclure avec une bande-son carrément Techno qui n’avait pas l’air d’être très apprécié de tout le public. Pour ma part, je me suis régalé de cette 1ere partie très originale.

Mais voici que débute le concert… Au dessus de nos tête se dévoile une gigantesque soucoupe volante aux multiples écrans qui va nous envoyer littéralement dans l’espace ! L’effet est époustouflant, on est scotché, et soudain le groupe déboule et attaque furieusement avec Black Sky, qui souffle le public par sa puissance sonore. Mais comment vont-ils tenir tout un concert en démarrant aussi fort ? Et voici comment je découvre le véritable secret d’Indochine en les voyant pour la première fois en concert : la générosité. Nicola Sirkis, terriblement charismatique, et son groupe vont tout mettre en œuvre pour que les spectateurs vivent un moment absolument inoubliable. Le chanteur déploie des trésors d’énergie pour emporter le public dans un déluge fédérateur de chansons cultes qui sont réinventées pour l’occasion. Au niveau visuel, c’est l’explosion, chaque titre est accompagné d’un effet qui se déploie sur les écrans derrière la scène et sur l’OVNI. On est complétement saisi par l’émotion avec La vie est belle, on devient fou avec Song for a dream, on retient son souffle avec J’ai demandé à la lune, bref Indochine puise dans son gargantuesque répertoire pour aboutir à une Set-Liste qui fait la part belle au nouvel album sans oublier les années 80, 90 et 00. La scénographie permet au groupe de jouer avec l’espace pour notre plus grand plaisir, Nicola se fend même d’une promenade chantée au milieu de public, une sacrée performance ! Tout le monde irradie de bonheur, nous vivons un grand moment de communion avec un groupe qui a su traverser les époques pour arriver en 2018  à une entité électro-rock nimbée d’une pensée politique forte qui nous rappelle tous les dangers communautaristes qui nous guettent, même à l’intérieur de nous.

A l’heure où la France semble se fractionner irrémédiablement en de multiples points (culture, politique, écologie, société, racisme, sexisme…), qu’il est bon de tous se retrouver autour d’un amour commun, celui de la musique, surtout quand celle-ci est célébrée par un groupe tel que Indochine, raillé par la passé, et désormais maître absolu du rock français !



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