Le Temps retrouvé, Marcel Proust

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Nous voici arrivé à la fin du voyage. Ou plutôt devrait-on dire d’un voyage, car ce que nous découvrons dans le dernier volume de A la recherche du temps perdu est que  tout reste à lire et à écrire. Nous comprenons que nos vies se scindent en deux époques, celle de l’apprentissage et celle de la vocation. Ces deux blocs temporels sont reliés par un autre Temps, extrêmement court celui-ci , doté d’une puissance phénoménale et transcendantale, celui de la Révélation. Toute notre vie suit un cheminement dont nous ne maîtrisons pas la trajectoire, dont nous ignorons les soubassements; cette matière confuse de lieux, d’événements et de personnes va nous construire pour in fine nous révéler à nous-même. Et bien souvent, contre toute attente, la Révélation prendra une forme complétement contraire à cette lente maturation qui nous a conduit à cet instant crucial.

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L’homme au balcon, Gustave Caillbotte

Chef-d’œuvre absolu de Marcel Proust, Le Temps retrouvé possède les mêmes attributs que la conclusion d’une importante série d’ouvrages philosophiques sur le même sujet : ce n’est qu’en lisant l’intégralité  du cheminement intellectuel, forcément littéraire et souvent ô combien périlleux  des sept volumes de A la recherche du temps perdu que l’on sera en mesure de comprendre en profondeur la réflexion finale à laquelle l’auteur tente de nous faire accéder.

Cette immense fresque littéraire, esthétique et philosophique nous aura accompagné durant des années, à raison de deux ouvrages par an (espacés de six mois). Cette discipline rigoureuse, parfois frustrante, nous aura permis de laisser mûrir nos réflexions et nos sentiments, et surtout de retrouver à chaque fois un narrateur aussi différent et semblable que lors du volume précédent, et au narrateur de retrouver également un lecteur aussi différent et semblable que lors de sa dernière lecture ! Ainsi, cette façon de lire A la recherche du temps perdu permet à l’œuvre d’inscrire son ambitieux processus narratif et philosophique dans notre pensée et notre cœur. Nous ne lisons plus une œuvre d’art, nous sommes dans l’œuvre d’art.

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Le Guépard, de Luchino Visconti, outre le fait d’être un chef-d’œuvre absolu du cinéma, est la plus belle adaptation non officielle de l’œuvre de Marcel Proust de part son ambiance, son esthétique et sa sensibilité. 

L’horreur absolue de la Première Guerre mondiale oblige Marcel Proust à modifier la fin de son roman. La guerre vue des salons parisiens où se fréquentent désormais bourgeois et aristocratiques donne toute la mesure de la médiocrité intellectuelle qui anime les paroles creuses et vaines des uns et des autres. La superficialité de leur position sociale donne à cette classe une détestable passivité ironique à propos d’événements dramatiques,chacun préférant perdre son temps à contempler l’autre, l’évaluer et le juger, à placer l’apparence au centre des préoccupations de la vie quotidienne.

Paraître plutôt qu’être. Voilà un choix que le Temps ne pardonne pas, impitoyable qu’il est à faire mollir les chairs et les esprits. L’apparence n’est alors plus qu’une triste et cynique caricature de l’être, qui tente vainement de s’attacher aux rameaux d’une gloire à jamais passée.

La mélancolie des jours passés est un terreau inestimable qui nous invite à prendre conscience de nous-même pour nous extraire de notre condition première. Il y a en nous une sensibilité si fragile que nous avons longtemps ignoré quoi en faire, comment l’exprimer dans un monde qui veut nous entraîner à chaque instant dans sa folle danse désarticulée. Il y a en nous une vocation secrète pour exprimer cette sensibilité si singulière, il y a en nous un désir enfoui qui n’apparaitra qu’au bout de longues années, suivant les aléas de la vie. Il y a en nous la force d’être vraiment soi, hors de notre soi habituel, si paresseux. Il y a en nous un être secret qui sommeille, qui est né avec nous, et qui ne demande qu’à se révéler au monde.

C’est entre autre de cela que parle Le Temps retrouvé, Albertine disparue, La Prisonnière, Sodome et Gomorrhe, Le côté de Guermantes, A l’ombre des jeunes filles en fleurs et Du côté de chez Swann. Marcel Proust défie le Temps pour livrer au monde une œuvre littéraire infinie et éternelle. Sacrifiant sa vie à l’élaboration de cette vertigineuse cathédrale littéraire, l’écrivain est devenu malgré lui un modèle absolu, terrassant et fascinant d’abnégation d’un créateur face à son œuvre.

L’art nous façonne, et nous détruit.

Mais peut-on imaginer une plus belle mort ?

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Une promenade dans la nature, une balade en soi

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Dans notre monde hyper-connecté où chaque moment de rêverie et de réflexion est remplacé par un temps de divertissement que nous propose la technologie et ses sociétés marchandes, il est indispensable de renouer avec les forces invisibles qui font la beauté de la nature. La simplicité d’une promenade dans les bois prend désormais des allures de refuge, la méditation active d’une course à pied permet de réunir à nouveau sur un même plan corps et esprit, et ainsi de faire émerger ce qui nous manque tant aujourd’hui, cette précieuse poche de résistance que l’on doit chérir au plus haut point, l’essentiel.

Des poètes comme Charles Juliet ou Christian Bobin n’auraient sans doute pas la même force et la même profondeur s’ils étaient nés en territoire urbain plutôt qu’à la campagne. Est-ce à dire qu’il faut condamner toute la poésie née d’urbains ? Certainement pas ! Mais reconnaissons que ces immenses poètes ont su développer au gré des saisons et au creux de la nature un regard clair sur le monde et les sentiments, une clairvoyance poétique qui nous souffle et nous emporte au plus profond de notre être.

   « Celle qu’on aime, on la voit s’avancer toute nue. Elle est dans une robe claire, semblable à celles qui fleurissaient autrefois le dimanche sous le porche des églises, sur le parquet des bals. Et pourtant elle est nue – comme une étoile au point du jour. A vous voir, une clairière s’ouvrait dans mes yeux. A voir cette robe blanche, toute blanche comme du ciel bleu.

    Avec le regard simple, revient la force pure. »

(extrait de Une petite robe de fête, Christian Bobin)

A l’inverse, il est ridicule également de célébrer avec une béatitude infantile la nature, comme on peut le voir actuellement dans tant de magazines aussi naïfs qu’éphémères. Dans son roman La vie tranquille, Marguerite Duras prend comme cadre une ruralité lourde et pesante, aussi bien sur les corps que sur les âmes. Rien ne peut émerger de bon dans cette nature maussade, et les promenades peuvent facilement tourner au cauchemar. Les paysages n’ont que faire des corps brisés et des vies ratées. Il faut alors savoir s’extraire de cette nature pour se révéler à soi-même, ailleurs. Contrairement à ce qu’affirment nombre d’ouvrages de psychologie positive, ce ne sont pas les promenades en forêt qui font que l’on y puise une source de bien-être, mais c’est bien grâce à un patient travail de réflexion sur soi et arrivé à un certain point de plénitude intérieure, de compréhension de soi, c’est là que la rencontre avec les forces invisibles de la nature se fera et qu’on trouvera dans le bruit d’un ruisseau et le bruissement des feuilles un écho à soi.

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A ce titre, Les rêveries du promeneur solitaire de Rousseau est un modèle du genre qui nous intéresse. Les balades du philosophe sont autant de façons de s’oublier complétement que l’opportunité de plonger dans d’intenses réflexions. La nature a permis à Rousseau de se retrouver, de se recentrer et de se découvrir sous un nouveau jour, plus apaisé. Accompagné par le silence et la solitude, le promeneur repense sa vie avec un recul qui lui était jusqu’à alors interdit. Ces méditations bucoliques apaisent nos cœurs  et interrogent nos vies. Elles font apparaître les problèmes que l’on se cachait mais également les solutions que l’on espérait plus. Contempler la nature, c’est se voir enfin  vraiment dans le miroir.

« De quoi jouit-on dans une pareille situation? De rien d’extérieur à soi, de rien sinon de soi-même et de sa propre existence, tant que cet état dure on se suffit à soi-même comme Dieu. »

(extrait de Les rêveries du promeneur solitaire, Jean-Jacques Rousseau)

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La vanité de l’argent

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La recherche de l’argent est devenue la base de toute préoccupation sociale de chaque être vivant. Créatures intelligentes et sensibles, nous n’avons pas su créer un système qui puisse nous permettre de nous libérer de contraintes matérielles pour évoluer différemment, sur un plan plus spirituel. Et pourtant, à chaque instant, notre connaissance du monde, que ce soit par la science ou la poésie, s’agrandit, nous dévoilant des pans entiers de l’infiniment grand comme de l’infiniment petit. Les mystères du temps et du cosmos se dévoilent, apportant avec eux leur lot de nouvelles interrogations. Malgré tout, nous restons confinés dans un système archaïque, créateur de terribles inégalités sociales, qui se nourrit de notre suffisance morale et matérielle, et nous poussant à satisfaire notre terrible appétit de réussite économique.

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La littérature n’a de cesse de se démarquer par son acuité à décortiquer les infimes rouages de nos personnalités perdues dans cette monstrueuse machine incontrôlable. Repère cruel et incisif, La parure, très courte nouvelle de Guy de Maupassant parue en 1884, nous dévoile comment la recherche de l’apparence par tous les moyens aboutit à une dégringolade morale et sociale. L’écrivain utilise sa plume de la manière la plus cinglante qui soit pour nous infliger une gifle dans toute la dernière ligne.

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Charles Dickens, avec toute sa puissance de conteur, va également nous donner une très grande leçon de vie avec son roman Les Grandes espérances (1861). Narré à la première personne, le récit nous plonge dans l’univers de Pip, un jeune garçon évoluant tant bien que mal dans un village anglais, au sein d’une famille pauvre. Les circonstances de la vie vont lui apporter sur un plateau une énorme somme d’argent offerte par un mystérieux donateur dont on ne saura rien avant la fin de ce volumineux roman. Pip va alors renier son entourage et peut-être même sa personnalité pour enfin se frayer un chemin dans la haute société. Son snobisme ira jusqu’à désavouer les seules personnes qui l’ont toujours soutenu et aimé. Mais ceci n’est qu’un des très nombreux aspects du roman qui manie les personnages et les intrigues avec une maestria époustouflante. Le suspense, l’amour et l’humour s’imbriquent dans une succession d’événements toujours surprenants. On rit et on frémit en lisant le récit de ce jeune homme dépassé par les événements. Apothéose littéraire de Charles Dickens, Les grandes espérances est une œuvre exaltante et intelligente, où l’auteur semble nous dire que posséder de l’argent implique de l’avoir convenablement gagné et surtout de l’utiliser avec la plus grande moralité.

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Pourtant l’argent, drame du monde, possède une formidable qualité : il agit comme révélateur de l’hypocrisie, de l’avarice et de la cupidité de celles et ceux qui le possèdent. Honoré de Balzac, réduit par un système scolaire buté à un auteur de « descriptions ennuyeuses » par des élèves inexpérimentés à la vie et ses turpitudes, va finir de nous assommer avec Le père Goriot (1842), un roman sombre et sans appel sur la monstruosité qui se cache derrière chaque couche sociale, qu’elle soit misérable ou aristocratique. Là aussi, il sera question d’ascension sociale, mais elle se fera par le cœur, aveuglant un jeune homme ambitieux qui mettra du temps à réaliser qu’autour de lui ne règne que l’égoïsme et le calcul. L’argent balaie le monde, rétrécit la grandeur d’âme et transforme les hommes en d’ignobles créatures ricanantes et malfaisantes. Avec un grand savoir-faire, Balzac nous étouffe, nous fait suffoquer dans les fumées de cet enfer bien terrestre. Chute impitoyable d’un vieil homme trop aimant, Le père Goriot  expose en pleine lumière la soi-disant bonne pensée des braves gens et des belles dames et en fait ressortir tout le pus et l’odeur infecte. Car bien souvent le plus grand vice se cache sous d’éclatantes vertus.

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Les passeurs de Mots

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Dans une société telle que la nôtre où l’image, l’écran noir, devient la référence absolue, le vecteur médiatique incontournable, faisons comme à notre habitude un pas de côté pour interroger les mots et le langage. Les défenseurs acharnés de la modernité ont bon proclamer, avec des trémolos dans la voix, que l’écriture n’a jamais autant été pratiqué grâce à l’émergence des SMS puis l’explosion des réseaux sociaux, on leur répondra avec pondération que tout de même, mise à part de nombreuses exceptions certes, les mots sont utilisés comme une ultime simplification primaire de la pensée, et absolument pas comme une savoureuse construction intellectuelle enrichissante pour celui qui l’écrit comme celles et ceux qui la lisent. Sans une certaine éducation culturelle et intellectuelle, les plus jeunes générations sont livrées à des outils technologiques qui les asservissent et les avilissent, sans remettre en question leur fonctionnement ou comment ces outils pourraient être utilisés afin de formuler d’une nouvelle façon la complexité de leur pensée.

Hors, ce que bibliothécaires, enseignants et autres professions en contact avec les enfants et adolescents constatent, c’est que le niveau culturel de notre beau pays s’effondre inexorablement. Dire cela peut paraître totalement réactionnaire, voire insultant pour les jeunes qui liraient ce texte, mais posons-nous la bonne question : comment se fait-il qu’avec toute la technologie (et donc le savoir) dont nous disposons à l’heure actuelle, les jeunes générations n’établissent-elles pas un renouveau intellectuel et culturel ? Entendons-nous bien, il y a actuellement des centaines de mouvements de pensée innovants, qu’ils soient politiques, culturels et intellectuels. Mais ceci ne doit en aucun cas cacher ce qui se passe dans des milliers de foyers en France, sinon ce serait de la malhonnêteté intellectuelle que par souci de ne heurter personne, nous n’évoquions pas ce problème majeur. Et c’est là que les plus anciennes générations peuvent se poser des questions, car en croyant que les plus jeunes sachent parfaitement se servir d’un outil sous prétexte que cet outil technologique est assez récent, nous laissons nos enfants dériver sur un grand océan, alors que notre rôle est celui de servir de phare, de guide, non pas pour imposer, mais proposer et accompagner le développement des jeunes cerveaux pour les inciter à trouver leur singularité dans ce monde.

Ceci est donc une invitation, et non un pamphlet, pour redécouvrir quelques personnes qui ont pu nous guider sur le chemin des mots, de l’amour de l’art et de la pensée. Ecrit en 1990, Le métier de lire est un livre d’entretien où le célèbre journaliste Bernard Pivot répond aux questions précises et pertinentes du sociologue Pierre Nora. Après quinze ans de loyaux services (d’un temps où le service public télévisuel était d’une autre tenue), l’émission littéraire Apostrophes s’arrête. Pierre Nora a alors la brillante idée de demander sur le vif à Bernard Pivot tous les secrets de fabrications qui entourent l’émission et qui ont participé à sa notoriété. Le résultat est absolument fascinant et délicieux à lire, d’autant plus que le sociologue, très critique envers le dispositif télévisuel, n’hésite pas à piquer le professionnalisme de Bernard Pivot, ce qui nous donne droit de lire de savoureux et passionnants échanges. On se remémore alors avec plaisir ce portrait d’une France amoureuse de la littérature, où artistes, intellectuels et grand public se rejoignaient le temps d’une émission télévisée, tous les vendredi soirs en 2eme partie de soirée. En creux se dessine également le portait d’un homme, lecteur public, qui participa à l’exercice de démocratisation de la culture et qui fait se poser d’importantes questions aux lecteurs de cet ouvrage : que lisons-nous ? Pourquoi ce livre et pas un autre ? Nos lectures sont-elles livrées à notre instinct par souci de distraction ou bien le choix d’une réflexion dans le but de nous faire évoluer spirituellement, humainement ou intellectuellement ? Et surtout, que faire de tout cela, comment le transmettre ? A cette dernière interrogation, l’enjoué Bernard Pivot propose un éventail de réponses : en étant extrêmement rigoureux et ouvert au monde, en décloisonnant les styles et les genres et en créant des rencontres multi-culturelles inédites.

Et il y les voix. Des voix pures et profondes, qui vous prennent par la main pour vous guider vers d’obscures vallées de mots, et vous faire découvrir des trésors enfouis, des secrets perdus. Telle est la voix du comédien Michael Lonsdale. Son pouvoir d’évocation qui passe par une voix aux résonances telluriques emporte les phrases vers des montagnes immenses et des abîmes sans fond pour faire in fine passer le texte au plus près de notre âme, au creux de notre corps de poète. Paru en 2003 aux éditions Pauvert, Visites n’est pas une autobiographie de l’acteur, mais une succession de moments et de personnes qui ont marqué sa vie, tel Samuel Beckett et Marguerite Duras. Fondant sa Foi et son art dans un même élan spirituel, Michael Lonsdale nous fait prendre conscience de la beauté de la vie à travers sa profondeur. Défricher, expérimenter, atteindre la quintessence, ne point céder aux sirènes grossières et hurlantes, voilà un chemin de vie exemplaire auquel s’astreint l’homme et l’artiste. Michael Lonsdale habite le silence, si gênant de nos jours. Il nous propose de nous retrouver dans l’écoute d’une œuvre, d’un récit qui porte en lui l’expérience si intime et singulière de la vie. On conseillera plus que vivement l’écoute en livre audio de la lecture que fait l’acteur du livre de Khalil Gibran, Le Prophète. En voiture ou au casque, ce ne sera tout d’abord qu’un doux murmure qui vous chatouillera l’esprit, puis la spiritualité du texte et de la voix deviendra une puissance incantatoire qui vous illuminera avec toute l’intensité dont vous serez capable. Vous vivrez alors une expérience poétique qui vous emportera au creux du monde et dans le mystère des étoiles.

Pour conclure, portons notre regard vers un homme aussi discret que rigoureux, qui aura vécu une partie de sa vie contre lui-même afin de se révéler dans sa singularité, Charles Juliet. Le poète (que nous avons déjà évoqué ici) se livre dans un recueil d’entretien, Charles Juliet en son parcours, avec l’écrivain Rodolphe Barry (dont l’émouvant  Raymond Carver est encore dans nos mémoires), et nous conte ainsi son passé, son entrée douloureuse dans l’écriture et son rapport à l’existence. La lecture de ce livre remarquable et bouleversant à bien des égards nous fait prendre conscience que la vraie sagesse, rugueuse et farouche, se trouve peut-être ici, dans ces lignes dont on a envie de souligner la moindre phrase tant Charles Juliet parvient à évoquer avec tellement de justesse la problématique existentielle que nous sommes tous plus ou moins amenés à connaître un jour. Extraits, textes inédits et photos agrémentent de belle façon cet ouvrage paru en 2001 aux éditions Les Flohic.

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A travers ce portrait se dessine l’expression de nos vies et la compréhension de nos actes. L’art, la culture ou les voyages ne sont jamais que des moyens d’explorer et de creuser le mystère de notre être, de notre singularité. En ce sens, les passeurs de mots sont les révélateurs de notre essence.

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La Mort dans tous ses états

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L’idée de notre mort prochaine, inéluctable, est bien souvent une pensée que l’on éloigne le plus loin possible de notre quotidien. Nous refusons de nous laisser sombrer dans la morbidité de notre destin, futile et éphémère. Nous refusons l’idée de la vieillesse, de la maladie, de l’affaiblissement inévitable de nos compétences physiques et mentales. Et pourtant, ce point final et définitif peut être vécu au contraire comme un guide précieux, le phare éternel de nos pensées brouillonnes et de nos actions confuses. Car penser à sa mort, c’est au fond penser à sa vie, à ses derniers instants de souffle créateur. Penser à sa mort, c’est réfléchir à sa vie. Qu’en faisons-nous ? Nous laissons-nous bercer par les eaux douces et calmes du quotidien ? Est-ce notre instinct qui guide nos choix, construisant ainsi une vie faite de pulsions ? Ou bien encore pouvons-nous déterminer nos choix et nos actions par rapport à ce fameux dernier jour d’existence ? Car c’est dans cette dernière possibilité, extrême mais rigoureuse, austère mais vivifiante, que se trouve la balance, l’implacable instrument où sera pesée la nécessité de nos actions face au poids idéal du dernier jour de notre vie, fait de nos aspirations les plus profondes, les plus essentielles.

Grand roman crépusculaire et immobile, Albertine disparue,  6eme et avant-dernier volume de A la Recherche du temps perdu de Marcel Proust, s’interroge sans cesse sur la mort et ses conséquences sur ceux qui restent en vie. Le narrateur, choqué et anéanti par l’annonce de la perte de son amour, explore avec une infinie précision les souvenirs de cet amour perdu à tout jamais. Et revenir ainsi dans sa mémoire met en lumière des zones obscures, des gestes et des paroles oubliés, qui non seulement apportent des éléments de compréhension supplémentaires, mais in fine, participent surtout à réinventer le passé, qui n’est qu’une vision tout à fait subjective de notre histoire. Ainsi, passé le choc violent et frontal de la perte d’un être cher, le deuil est une étape essentielle pour se reconstruire à nouveau, en donnant un nouvel éclairage à notre vie. Et cet éclairage ne peut que nous transformer à notre tour dans le présent. Ainsi se fait le travail de deuil, ou même de double-deuil devrions-nous dire. La perte de l’autre crée la perte d’un moi qui va se redéfinir. Ceci nous démontre que, là encore, même dans la souffrance la plus absolue, la mort est un travail de création.

Grâce à la mort, nous prenons conscience de la valeur inestimable de chaque minute de notre vie. Se pose alors à chaque individu un dilemme inexorable, doit-on se laisser glisser dans le grand courant du temps, ou bien tenter contre vents et marées de mener sa barque comme on le souhaite ? Pour tenter de répondre à cette question existentielle, penchons-nous sur le premier roman de Guy de Maupassant, Une vie. Jeanne, élevée dans un monastère, à l’abri de la rudesse et des perversités du monde extérieur, a cultivé un tendre regard poétique sur la vie et la beauté de la nature. Elle est dans l’acceptation la plus simple, la plus totale. Cette sorte de perfection de l’âme humaine tant désirée par son père ne lui sera hélas d’aucun recours quand elle rencontrera le beau Julien, un homme qui se révélera perfide, avare, égoïste et infidèle. Jeanne, complétement démunie, n’aura d’autre choix que celui d’accepter son sort, et ainsi se vider de sa propre essence spirituelle. Ce court roman, sombre, implacable et cruel, outre de révéler le génie littéraire absolu de Maupassant, fait réfléchir quant à la tournure de nos destinées. Vouloir vivre en harmonie avec soi et le monde est-il vraiment le chemin de la sagesse ? Ne peut-on pas emprunter une route plus étroite, plus pentue et caillouteuse, faite de souffrances et de renoncement au consensus sociétal, pour au bout espérer parvenir au plus haut accord avec soi-même ? Encore une fois, c’est dans les dernières années de sa vie, quand on plongera notre regard sur nos vies passées, que l’on jugera de la qualité de la route empruntée.

Choisir sa vie, c’est choisir sa mort. Et c’est arrivé au seuil que l’on se retournera vers les êtres qui nous ont accompagné pour comprendre qui nous avons été. Louis, le héros silencieux du film de Xavier Dolan, Juste la fin du monde, va ainsi revoir sa famille et son ancienne vie pour un dernier adieu avant de mourir. La violence émotionnelle du récit est entièrement contenue dans une sourde tension palpable entre une personne qui a fait le choix de la singularité, et les membres de sa famille, qui sont à différents niveaux englués dans le quotidien de leur existence. S’affranchir de son vécu, de ses relations amicales et familiales demande un sacré courage que beaucoup ne peuvent comprendre, prenant contre eux ce changement féroce  qui démontre qu’accepter son destin, c’est justement de ne pas l’accepter. Mis en scène avec une grande élégance par le jeune réalisateur québécois, Juste la fin du monde raconte l’impossible communication entre ceux qui subissent leur vie et celui qui regarde vers sa mort. Ne subsiste alors plus, perdus dans une tempête familiale, que des regards qui suspendent le temps et dévoilent l’éternité de nos existences. Vivre dans le passé (c’est-à-dire sans aucune remise en cause), c’est refuser le risque, c’est faire le choix d’une stagnation sociale, intellectuelle et spirituelle dévastatrice. Balayons avec force tout ce qui nous encombre, et réinventons-nous, pour que le jour de notre mort soit le plus beau jour de notre vie.

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Grandeur et désespoir de la Foi

Appartenir à une communauté religieuse peut apparaître comme un choix étrange, voire incongru, pour les personnes qui ressentent dans leur intériorité l’appel sourd et intense de la révélation mystique. Comment imaginer que cette renaissance spirituelle puisse s’épanouir dans une série de dogmes ancestraux ? Pourtant, ces êtres si singuliers aux yeux des communautés religieuses aspirent souvent à partager leur Foi dans la beauté mystérieuse et impénétrable du cosmos, à ne plus subir une retraite verbale qui les isole dans leur rayonnement spirituelle. Gageons que cet appel mystique trouve malgré tout une oreille bienveillante et attentive chez de nombreuses personnes pratiquantes et tolérantes…

Mais passons du côté de l’homme pétri de Foi, et observons-le vaciller sur lui-même, en lui-même au plus profond de sa spiritualité. Obéissant scrupuleusement à des ordres établis depuis des siècles, comment imaginer que sa croyance si lisse, si policée, puisse le précipiter dans les abîmes les plus profonds, les plus désespérés ? Sous le soleil de Satan de Georges Bernanos répondra à cette question par un récit absolument terrifiant, où un homme d’église simple et empoté sera emporté sur la voie de la sainteté qui le mènera tout droit dans les bras gelés de Satan. Ce monument de noirceur mystique paru en 1926 n’a rien perdu de sa violence spirituelle, la Foi de l’homme d’église sera désossée et sucée jusqu’à la moelle, révélant derrière l’aveuglement chrétien une possible damnation éternelle. Dans les pages tourmentées de ce roman unique en son genre se cache un terrible duel, un singulier et fatal combat dont les coups retentiront à jamais dans les replis obscurs de nos âmes.

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Mais quittons ces terres boueuses de la mortification physique et spirituelle pour aborder la question de la Foi « intime » face à la Foi « officielle » dans le gargantuesque et érudit roman du regretté Umberto Eco, Le Nom de la Rose. Une fois la dernière page de ce chef-d’œuvre de la littérature moderne refermée, on comprends mieux pourquoi l’écrivain italien a passé dix ans de sa vie à écrire et peaufiner ce joyau, qui sous la forme d’un thriller médiéval, abrite en réalité une foisonnante réflexion théologique sur l’origine et le sens de la Foi. Le Nom de la Rose doit être absolument redécouvert en roman pour tous celles et ceux qui n’ont connu que l’adaptation cinématographique de Jean-Jacques Annaud, certes excellente et toujours aussi passionnante à regarder, mais qui ne soutient pas une seconde la comparaison avec la profondeur mystique et historique de l’œuvre d’Umberto Eco.

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Cette immersion dantesque dans les secrets d’une abbaye oubliée de tous nous sera contée par Adso, secrétaire docile et inquiet de Guillaume de Baskerville, un mentor qui refuse d’opposer la science et la Foi. Chaque découverte de ce duo sera une nouvelle épreuve spirituelle qui ébranlera chaque fois un peu plus les fondations de la Foi naissante ou bien installée dans le cœur de ces hommes d’église. Ce labyrinthe littéraire pétri d’érudition nous fera passer par tous les cercles de l’enfer,  dénonçant les postures intellectuelles passéistes qui sous prétexte de préserver les antiques traditions plongent les esprits dans une eau spirituelle stagnante, croupissante, et peut-être même empoisonnée…

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Mais ne terminons pas notre parcours sur une note trop sombre ! Portons notre attention sur un petit ouvrage de François Cheng, un essai intitulé Œil ouvert et cœur battant. L’académicien nous invite à une émouvante réflexion sur la beauté du monde. C’est dans cette contemplation cosmique que s’exerce et s’affirme la Foi de l’écrivain. Démontrant avec une belle élégance littéraire et spirituelle que la beauté est la preuve de la signifiance de l’univers, François Cheng nous offre une méditation où la Foi et l’art se rencontrent pour célébrer ensemble une compréhension du monde, où visible et invisible se mêlent inextricablement. Cette recherche du divin au cœur de la matière transcende en toute quiétude le regard que nous portons sur notre quotidien et provoque un souffle intérieur cherchant à pénétrer l’essence de la beauté.

Pour conclure cette réflexion, et ne pas opposer pratiquants religieux et « libertaires spirituels », posons nos yeux sur le bel ouvrage de Frédéric Dupont, La Prière Silencieuse. Constitué de photographies prises dans différents monastères de France, et sublimé par un magnifique texte du poète Christian Bobin, le livre fait naître en nous une profonde admiration pour ces moines qui se retirent du bruit du monde pour devenir des témoins vivants et silencieux de la Foi qui les habitent. Et c’est sans doute là, à des années-lumières des déclarations fracassantes et médiatiques qui obscurcissent les pensées et le progrès, que se situe la signifiance d’un dogme religieux : le recueillement collectif d’une intime sensibilité spirituelle partagée dans le silence..

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Un été italien

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La torpeur de l’été est une période idéale pour se délecter dans la fraicheur d’un salon de classiques et pépites oubliées du cinéma italien. Grâce soit rendue à l’éditeur SNC et sa collection « Les maîtres italiens » pour nous permettre de puiser dans cet inestimable patrimoine cinématographique.

LA FILLE A LA VALISE ; LA RAGAZZA CON LA VALIGIA (1960)

Parmi une pléthore de titres disponibles, penchons-nous sur trois long-métrages ayant pour point commun la saison estivale. La chaleur des sentiments, la sensualité des corps et l’apparente légèreté des conversations sont autant d’indicateurs d’une certaine idée de ce cinéma vivant, intelligent et moderne.

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Après une carrière dans le cinéma documentaire, Luciano Emmer va réaliser en 1949 Dimanche d’Août (Domenica d’agosto), expliquant ainsi la formidable portée historique de la vie romaine de ce film choral virevoltant. Le dimanche étant le seul jour de congé, c’est toute une foule empressée et bigarrée qui va profiter des joies de la plage d’Ostie, à une quinzaine de kilomètres de Rome.  Ces premières scènes sont réellement impressionnantes par leur réalisme, où acteurs et personnes de la rue se fondent dans la même masse rugissante, poussant des coudes, se ruant dans les trains, les voitures ou sur les vélos, pour profiter, le temps d’une journée, de la douceur de vivre d’un été italien.

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Etrange paradoxe quand on constate avec beaucoup d’amusement l’agglutinement de la population sur la plage. Ou plutôt devrait-on dire les plages, car même au bord de la mer règne la différence de classes sociales symbolisée par un effarant grillage séparant ainsi les familles populaires des fratries aisées. Rien n’échappe à l’œil avisé du réalisateur qui va nous régaler d’une foule de détails et dialogues croustillants nous plongeant ainsi au cœur de la société italienne. Le croisement virtuose d’intrigues parallèles va nous dévoiler, au delà de leur charme indéniable, une variété de sentiments allant de la légèreté des amours adolescents jusqu’à la crise existentielle du milieu de vie. L’été nous est ainsi montré sous un double jour : celui du rapprochement du corps et des cœurs et de la réinvention de soi, parfois voulue, parfois involontaire.

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Quittons Rome pour Parme, pour rencontrer La fille à la valise (La ragazza con la valigia), réalisé par le rare Valerio Zurlini en 1962. Interprétée par l’époustouflante Claudia Cardinale, Aida sera notre guide, notre fil conducteur, dans cette histoire à priori toute ordinaire débutant par une rupture brutale sur un ton léger. L’ingénue Aida va alors tout faire pour récupérer son amoureux, quitte à utiliser un adolescent aux allures d’ange, pour parvenir à ses fins. Mais le jeu sera plus compliqué que prévu, car ce jeune garçon n’est autre que le frère de l’amant d’Aida, se gardant bien de lui dissimuler sa véritable identité afin d’avoir une chance de séduire la magnifique italienne, complétement prisonnière de la confusion de ses sentiments, et agissant constamment sous le coup de l’impulsion.

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L’impulsion guide d’ailleurs le film, et chaque personnage, vers le néant où chacun sera éconduit par un autre. Le récit étonne par sa transformation discrète d’œuvre légère et estivale en requiem émotionnel confondant de désillusion. L’ange, le diable et la sainte s’incarnent progressivement dans ces personnages ne parvenant pas à donner un sens à leur vie.

Réalisé la même année, en 1962, Elle est terrible ( malheureuse traduction de La voglia matta), de Luciano Salce, va pousser cette destinée du hasard à son paroxysme avec l’improbable rencontre entre Antonio, la quarantaine, chef d’entreprise orgueilleux et suffisant, et Véronique, adolescente délurée et fantasque. Cette fracassante réunion entre deux générations complétement différentes va révéler les failles de chacune. D’un côté, l’arrogante jeunesse ne vit que dans l’insouciance puérile de l’instant et la destruction systématique de toutes les règles de savoir-vivre en société, et de l’autre, un monde adulte matérialiste et moralisateur qui a oublié ses rêves sur le chemin de la vie.

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Le film concentre ce qui fait souvent la force du cinéma italien, à savoir parler de sujets profonds sur un mode très léger (et vice-versa). L’humour, constamment présent, est puissamment révélateur de la vacuité dans laquelle s’enfonce chaque protagoniste de l’histoire, et cela sans jamais forcer le trait. Brillamment interprété par Ugo Tognazzi, Antonio va nous faire passer par toute une galerie d’émotions à son égard : l’antipathie, le mépris, la compassion, jusqu’au bouleversant final, sublime moment de grâce où en une scène, on mesure tout le poids du temps qui passe et qui ne reviendra jamais.

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Une certaine conception de l’élégance masculine

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Chez les hommes, cultiver son élégance est un acte fort, une affirmation de soi. Quand on évoque l’élégance, c’est la tenue vestimentaire, la coupe de cheveux, le rasage, bref c’est l’allure générale qui vient immédiatement à l’esprit. Tous ces signes extérieurs de représentation sociale, s’ils sont dénués d’un perfectionnisme fatiguant et d’une obéissance aveugle aux dictats de la mode, peuvent être travaillés dans une recherche stylistique où la forme rejoindrait le fond dans une osmose sans cesse à redéfinir.

Si cet aspect a déjà été évoqué dans l’article « Au temps de l’élégance », intéressons-nous aujourd’hui à l’essence de l’élégance, à son esprit pourrait-on dire. La deuxième pensée qui peut venir à l’esprit quand on parle d’élégance est le luxe, et bien souvent le luxe est associé à la richesse, et donc à une certaine classe sociale, et in fine à un certain mépris de personnes qui ont simplement moins d’argent pour s’offrir une vie qui correspondrait à leur envies. Si cela est bien sûr réducteur, nous connaissons tous des personnes dont le manque de limites (qu’elles soient financières, morales ou philosophiques) nous offre un consternant panache de mauvais goût tout en cultivant une attitude méprisante et hautement détestable vis-à-vis d’autrui. Partons alors du postulat que nous avons tous des moyens conséquents de mener une vie luxueuse. Comment faire pour, à notre tour, ne pas sombrer dans un ridicule snobisme de pacotille ?

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L’essai de Peter Mayle, « Chic : le manuel du luxe au masculin » (Presses de la cité, 1992) nous apporte un premier élément de réponse, limpide et salvateur : l’humour ! A travers une vingtaine de thèmes différents, allant de Noël à l’écriture en passant par le choix des costumes, l’écrivain anglais nous livre un savoureux mélange de conseils et d’expériences personnelles sur différents aspects du luxe masculin. Et ce qui pourrait n’être qu’un livre de « recettes » supplémentaire sur les bons choix à faire pour être distingué se révèle être en secret un hilarant pastiche à l’humour anglais aussi subtil que détonnant ! Il faut lire les solutions prodigués par Peter Mayle au sujet des domestiques pour éviter que ceux-ci envahissent la vie de leur maître pour mesurer le degré de causticité de l’ouvrage. Ainsi, l’humour apparaît donc comme la manière la plus salutaire de remettre les pieds sur terre et de se moquer de tout ce luxe ostentatoire qui, s’il aide à vivre dans des conditions très confortables, entraîne l’heureux détenteur de tout cet argent à ne jamais rechercher ce qu’il est, mais plutôt à compter ce qu’il a.

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La deuxième clé pour appréhender une idée de l’élégance masculine qui se défait de signes extérieurs de richesse pour explorer une intériorité de l’élégance va nous être donné (une fois de plus!) par l’inestimable et éternel Marcel Proust. Paru en Juillet 2015 dans l’excellente collection L’imaginaire chez Gallimard, « Chroniques » est un recueil des articles écrits par Marcel Proust de 1892 à 1921 dans le Figaro, La Nouvelle Revue Française et autres journaux. Ces articles (regroupés en quatre catégories) nous permettent de renouer avec l’esprit sensible et la plume élégante de l’auteur français qui se délecte de relever toutes les impressions que lui ont laissé aussi bien la visite d’un salon parisien très huppé que le souvenir d’une église d’enfance. De brillantes réflexions sur le génie total des cathédrales françaises ou le style de Flaubert nous laissent entrevoir toute la souplesse intellectuelle de l’écrivain qui utilise la même hyper-sensibilité pour évoquer ces sujets. Mais pour en revenir à notre sujet, ce qui frappe également à la lecture de ces articles, c’est cette impression diffuse d’un très léger sourire au coin des lèvres de l’auteur lorsqu’il écrit ces textes. L’humour est encore loin d’être absent, et cet humour si subtil offre à Marcel Proust le recul nécessaire pour penser les choses et les personnes. Voici donc la deuxième clé, après l’humour, le recul. Le recul qui apporte la distance et donc la réflexion.

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Ceci étant dit, nous pouvons donc déclarer que l’élégance de l’esprit masculin invite à fréquenter la beauté, à admirer le sublime et le sacré. Cette dynamique intellectuelle et émotionnelle nous transforme, nous conforte dans l’idée que la vulgarité gratuite et la bêtise violente que nous ne cessons de croiser au quotidien est la preuve que l’élégance fait peur, car elle appelle l’effort de toutes ses forces, et invite à transcender l’individu gavé de médiocrité. L’humour et le recul s’incarneront dans cette dernière partie de l’article dans le réjouissant ouvrage de l’académicien Jean d’Ormesson, « C’était bien »( Gallimard, 2003). Souvent dénigré par une partie du public et des écrivains, l’auteur ne se laisse pas démonter et poursuit en toute quiétude son œuvre littéraire unique en son genre, au croisement du roman, de l’autobiographie et de l’essai philosophique et littéraire. Comme souvent, tout démarre par des brides de souvenirs exaltants ou douloureux qui s’entrecroisent avec des réflexions sur la nature humaine. Et puis, porté par une écriture riche, aérienne et libre, l’ouvrage va se transformer l’air de rien, comme ça, dans un souffle. Et toujours l’air de rien, nous allons frapper à la porte des grandes questions : qui sommes-nous ? Mais à peine notre cerveau se réjouira de ce régal littéraire, que viendra d’autres questions sur notre monde, puis le cosmos, puis enfin le temps, ce mystère insondable à l’origine de tout… Jean d’Ormesson ou l’art du modeste qui joue au faux modeste qui joue au modeste ! A chacun, selon sa culture, d’y piocher ce qu’il a envie, mais impossible de nier désormais l’évidence : l’élégance apporte du sens ! L’élégance de l’esprit est un long processus appelant une construction de soi rigoureuse et aventureuse.

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L’écriture poétique ou révélation de soi

Alphonse de Lamartine

Quand délivrera-t-on la poésie du carcan infâme dans laquelle on l’a condamné ? Dès le début de notre scolarité, nous avons appris à être repoussés par cette étrange forme littéraire que l’on nous obligeait à apprendre par cœur. Les poèmes avaient alors la même saveur que les sacro-saintes tables de multiplication. Et cette délivrance du savoir poétique brillamment orchestrée par les plus grands esprits de l’éducation nationale continua à infliger à la fragile poésie des heures de dissection laborieuse, d’études de texte visant à vider la substance de chaque mot afin d’exposer aux élèves le cadavre encore chaud d’un poème.

Insurgeons-nous contre cette boucherie des mots institutionnalisée ! Il ne s’agit pas de nier tout un pan de la poésie qui trouve sa fonction dans une utilisation formelle et stylistique de l’écriture pour aboutir à un poème savamment élaboré, mais d’apprendre que depuis les révolutionnaires et admirables Méditations poétiques de Lamartine (publiées en 1820), la poésie s’est trouvée être l’écrin le plus juste et le plus profond pour exprimer toute la profondeur si singulière de chaque âme humaine.

Comme pour tout exercice spirituel tel que la prière ou la méditation, l’écriture poétique va demander un patient travail de « lâcher-prise », une acceptation progressive de ses propres faiblesses, une lente maturation intérieure qui délivrera son hôte des carcans mentaux avec lesquels il a l’habitude de s’exprimer. Ainsi la poésie sera pleinement vécue. N’ayons pas peur d’écrire des lieux communs, des aberrations littéraires, ne cessons pas de puiser en nous, le puits est profond. Et plus nous creuserons, plus s’ouvrira en nous des richesses insoupçonnés, des douleurs secrètes, des espoirs révélés.

Légère brise amicale ou ouragan menaçant, la poésie emporte notre vision du monde (et donc de notre propre personne) vers des territoires inconnus et singuliers. Et c’est une fois en paix (mais l’est-on jamais ?) que nous allons pouvoir travailler à l’exactitude stylistique de chaque mot, afin d’exprimer au plus juste la matière de nos pensées, de nos émotions.

On conseillera aux professeurs de littérature mathématique de se plonger dans l’œuvre dense et profonde de Charles Juliet (Prix Goncourt de poésie en 2012) en commençant peut-être par Moissons, remarquable anthologie de 2013 où on ne peut qu’être admiratif et ému par ce résumé d’une vie commencée dans les ténèbres les plus profonds pour aboutir très lentement à une révélation de soi proprement déchirante. Pour avoir rencontré l’homme récemment lors d’une rencontre littéraire, on ne peut être que séduit par la simplicité avec laquelle il parle de son art, se définissant au fond plus comme un artisan que comme un poète. Ici, point de formules alambiquées pour composer un fastidieux jeu littéraire, seulement une recherche stylistique absolue pour écrire le mot juste, celui qui convient.

Ecrire ses pensées, ses émotions, voilà par quoi on devrait commencer pour expliquer la poésie. Elle est en chacun de nous, elle est notre regard sur le monde, notre ressenti de l’existence, le cheminement vers la clairvoyance.

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The Witch, Robert Eggers

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Depuis la nuit des temps, l’homme aime avoir peur. Son imagination le conduisit à créer des contes terrifiants qu’on se chuchotait à l’oreille le soir, moment propice pour se laisser bercer par les ténèbres. Sorcières, loup-garous, vampires et fantômes (pour ne citer que les entités maléfiques les plus répandues) déferlèrent dans les chaumières, se glissèrent dans les cultures populaires et perdurèrent sous de nombreuses formes artistiques, comme la peinture, la sculpture, la littérature et le cinéma.

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Aimer le conte fantastique, c’est désirer pénétrer dans une situation confortable, qui nous est déjà étrangement familière et qui, peu à peu, va nous faire perdre nos repères les plus fondamentaux pour nous engloutir dans une autre réalité, où la peur est une matière tangible. Ces récits contiennent en outre en leur sein une morale révélant une problématique de la psyché humaine. Ainsi, nous voici en présence récurrente de quête initiatique, où le héros de l’histoire, souvent jeune (symbolisant une idée de pureté ou de virginité spirituelle) se transcendera à travers une série d’épreuves qui le plongeront dans les ténèbres.

Le cinéma de peur, malgré son enrobage moderne, s’appuie complètement sur cette forme narrative pour embarquer un personnage sur un territoire qu’il ne connait pas et maîtrise encore moins. Inévitablement, cet art dépendant fortement de facteurs industriels et économiques a vu sa source originelle se vider de sa substance pour accoucher bien trop souvent de coquilles vides où la finalité tient plus d’un manège à sensation (on paie, on consomme, on sort, on oublie) que d’une réflexion spirituelle sur notre monde (notre psyché) et ses zones d’ombre. Bien sûr, de très nombreuses œuvres viennent démentir ce sinistre état des lieux (citons par exemple Jeepers Creepers, Darkness, ou beaucoup plus récemment le très réussi Mr Babadook) mais force est de constater que la puissance matricielle et souterraine du conte effrayant a été complètement délaissé.

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Pour toutes ces raisons invoquées, The Witch s’impose comme une date historique dans l’histoire du cinéma fantastique. Les ressources artistiques du cinéma ont été pleinement exploité par le réalisateur Robert Eggers pour revenir aux sources de la peur. Et par peur, nous entendons une disposition intellectuelle, spirituelle et sensitive qui va lentement mais sûrement faire vaciller les fondements de notre réalité. Le choix temporel de l’intrigue permet au récit de se débarrasser instantanément du superflu (qui nous empêche de nous pencher sur notre nature profonde) et d’offrir un élan artistique sublime de retenue et de sobriété. Nous voici en plein cœur du mal. Le montage se découpera alors comme une page de livre qu’on tournera doucement, afin de se délecter de cette inquiétante ambiance naturaliste, où les éléments les plus évidents cachent les plus profondes terreurs.

Scandée par la musique incantatoire de Mark Korven, The Witch  nous renvoie à l’enfance, où tout est si évident et compliqué à la fois, où la forêt semble cacher de sombres mystères que les adultes ne peuvent voir, empêtrés qu’ils sont dans leur rassurante certitude morale. The Witch nous rappelle également la pureté et la noblesse du mal, qui sous ses aspects les plus retors et abjects, démontre toute l’absurdité de vouloir imposer une direction spirituelle à qui que ce soit, et encore moins au nom du bien. Enfin, pour toutes raisons, The Witch est une œuvre séminale qui prouve que le cinéma fantastique, débarrassé de ses oripeaux modernes (abus des images de synthèse, montage épileptique, traitement superficiel du surnaturel), peut encore s’inscrire comme un genre novateur en retournant à la source, aussi impénétrable et ensorcelante soit-elle…

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