Jean d’Ormesson, Henry David Thoreau & Marguerite Yourcenar

J’adore passer du temps chez les bouquinistes pour y dégotter des petits trésors. Il y a dans ces lieux quelque chose de particulier qu’on ne peut trouver dans aucune librairie ou médiathèque. En effet, si nous devons veiller en tant que bibliothécaires à offrir au public une offre moderne représentant tous les principaux courants littéraires, le bouquiniste accumule compulsivement des livres de toutes les époques pour les proposer aussi bien au grand public qu’aux bibliophiles. Si vous êtes amoureux des livres comme moi, je ne saurais que trop vous recommander de faire un tour en Saône-et-Loire, dans le village de Cuisery, très justement nommé Village du livre car ce sont plus d’une quinzaine de boutiques dédiées au livre qui vous attendent ! Pour ma part, je fréquente quand j’ai un peu de temps la librairie L’athanor située à Louhans (71). Outre un accueil aussi discret que chaleureux, on y trouve une quantité phénoménale d’ouvrages anciens dans tous les genres possibles et imaginables. Etant amateur également de littérature japonaise, je suis à chaque fois comblé devant l’offre proposée dans ce secteur. Mais les amateurs de SF, de polars, de documentaires ou que sais-je encore trouveront largement de quoi les satisfaire. Et à l’heure de l’immédiateté, c’est toujours un plaisir de farfouiller à la recherche d’une petite pépite. Il m’arrive d’ailleurs de ne rien acheter (mais c’est rare!) mais juste de prendre le temps de parcourir les rayons et de rêver un peu devant tous ces écrivains, connus ou non, ces couvertures improbables ou sublimes et ces titres évocateurs…

C’est d’ailleurs dans cette même librairie que j’ai eu la joie de trouver une édition originale de mon auteur fétiche, Jean d’Ormesson, qui avait publié chez Gallimard en 1989, Garçon de quoi écrire, un livre d’entretien avec François Sureau. Pour les inconditionnels de l’écrivain, il est impensable de passer à côté de ce remarquable ouvrage. Sur un ton alerte et enlevé, la conversation entre ces deux hommes de lettres s’avère tout simplement passionnante à lire. On parcourt les onze chapitres sans jamais s’ennuyer tant Jean d’Ormesson prend un immense plaisir à disserter sur différents sujets : amour, écriture, politique, religion, voyage… et littérature bien sûr! On retrouve avec beaucoup d’émotion l’esprit facétieux et profond de l’aristocrate français qui ne se fait pas ménager par François Sureau grâce à des questions toujours finement amenées et relevant parfois d’une légère provocation qui enflamme notre académicien préféré. Ainsi, au-delà d’un parcours de vie, se dessine une philosophie de vie où la dolce vita se confond avec les essais de Montaigne dans un hédonisme profond et bienveillant. C’est peut-être là, entre l’addition des contraires, que réside la grande force de Jean d’Ormesson, celle de ne pas choisir son camp, mais de prendre le meilleur de chaque plan de l’existence.

Je suis totalement en phase avec cette vision du monde qui consiste à voyager dans les propositions philosophiques et littéraires pour en extraire le fruit d’une pensée qui nous servira ensuite à nuancer notre propre réflexion. Dans le futur, j’aimerais beaucoup me pencher par exemple sur la bibliographie du philosophe et poète Henry David Thureau mais en attendant, je me suis procuré aux éditions Mille et une nuits (pour la modique somme de 2,60€) La vie sans principe, un remarquable traité écrit avec conviction pour réveiller tout lecteur de son inertie et l’inviter à donner du sens à son existence. Rédigé en 1854, cet essai vivifiant et remuant est plus que jamais d’actualité en nous invitant à sortir de notre zone de confort matérielle et intellectuelle pour nous éprouver face à la vie. Suivi du texte Le Philosophe en liberté de de Thierry Gillyboeuf et d’une brève biographie, ce petit ouvrage fait partie de ces livres qu’on garde précieusement dans sa bibliothèque et qu’on feuillette de temps en temps pour se donner un bon coup de fouet !

Et puisque nous sommes dans les interrogations de l’existence, penchons nous pour terminer sur deux courts romans de Marguerites Yourcenar rassemblées aux éditions Folio, Alexis ou le traité du vain combat et Le coup de grâce. Après avoir été ébloui par Mémoires d’Hadrien, j’avais hâte de lire un nouveau texte de cette académicienne et je n’ai pas été déçu par le travail que l’auteure a effectué pour se mettre non seulement dans la peau de ses personnages, mais également pour s’imprégner d’une pensée au sein d’une époque. Alexis se présente sous la forme d’une confession qu’un mari écrit à son épouse. Même si le mot n’est jamais évoqué, c’est bien d’homosexualité dont il s’agit dans les propos de cet homme qui ne peut plus mentir ni à lui-même, ni à son entourage. Ecrit en 1929, Alexis nous fait entrevoir une vie faite de renoncements au nom de la norme sociale, et cela est d’autant plus déchirant à lire que l’auteure respecte tout à fait la pensée feutrée de l’époque. Avec Le coup de grâce, écrit en 1938, Marguerites Yourcenar place cette fois son récit (tiré d’une histoire vraie) juste après la première guerre mondiale. Des soldats allemands se sont réfugiés dans un château, cernés par l’armée russe. Dans ce décor sinistre et délétère sont réunis trois personnages, l’officier Erich von Lhomond, son ami Conrad de Reval et la sœur de ce dernier, Sophie. Là encore, le récit dramatique est écrit à la première personne, ce qui va mettre le lecteur dans la peau et la tête d’un soldat allemand dur et autoritaire, dont la personnalité latente exprime bien l’abîme dans lequel allait plonger l’Allemagne plus tard. Ainsi, un certain malaise parcourt le lecteur qui sent poindre une tension palpable qui ne pourra finir qu’en drame glaçant. Là encore, on ressent bien que cet homme viril et affirmé est passé à côté de sa nature profonde et a laissé développer en lui le pire sans même s’en rendre compte le moins du monde. Terrible miroir sans teint, Le coup de grâce nous invite avec sagesse à réfléchir à la nature cachée du mal.



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Légendes des Pays du Nord

Profitant d’un séjour familial en Haute-Savoie, je me suis rendu au Palais Lumière de la belle ville d’Evian pour profiter de l’exposition Légendes des Pays du Nord (visible jusqu’au 17 Février). C’est vraiment une excellente idée que les organisateurs ont eu en proposant cette thématique enchantée à ce moment-là de l’année. Si vous ne le savez pas, la ville d’Evian accueille chaque année les Flottins, de très grandes structures en bois représentant différents personnages que l’on trouve dans les contes et légendes : elfes, trolls, lutins,etc. Je vous conseille vivement si vous en avez l’occasion de découvrir ce spectacle féérique qui plonge les spectateurs dans une autre dimension, celle de l’imaginaire, et qui arrive à nous faire oublier le morne quotidien. C’est la nuit d’ailleurs que cet univers fantasmagorique prends toute son ampleur. Bref, l’exposition Légendes des Pays du Nord est absolument parfaite pour nous immerger un peu plus dans les contes glacés des pays nordiques…

Nous pénétrons ainsi dans un monde ancien, où la nature est omnipotente, mystique et influence la vie de chacun. Débutant par des peintures d’Aleski Gallen-Kallela (1865-1931), la ballade s’annonce époustouflante tant on est charmé par cette poésie picturale brute et faussement simpliste. Quel dommage de voir tant de spectateurs déposer le temps d’un battement de paupière un œil curieux sur ces œuvres finlandaises tant ces dernières méritent plus. En effet, si on s’arrête suffisamment longtemps, on voit apparaître l’incroyable travail de composition d’Aleski Gallen-Kallela, l’harmonie chromatique et la puissance symbolique de chaque peinture.

Le même ravissement nous attends avec les toiles de Joseph Alanen (1885-1920). Voir sous nos yeux se déployer des légendes ancestrales nous emporte vers un autre monde, où le souffle glacial du vent nous chuchote d’incroyables histoires à l’oreille, où les vagues de la mer apportent des déesses enchanteresses, où la forêt abrite des serpents géants. M’intéressant de près aux contes (j’en écris pour mon plaisir), je fus conquis par ce débordement d’imagination qui donne une furieuse envie de prendre la plume pour perpétuer la légende de toutes ces créatures surnaturelles.

Mais continuons la visite avec les illustration de l’artiste Rudolf Koivu (1890-1946). Dans un style plus moderne que nous connaissons mieux, le peintre célèbre la puissance symbolique du conte qui parle à tous, petits et grands. C’est d’ailleurs toute la force de cet art que de parvenir à donner une autre signification au monde, plus mystérieuse et ouverte, qui laisse la part belle à la sensibilité, à l’abstraction et aux éléments naturels. Ce sont les croyances qui forgent les peuples de ce monde (qu’elles soient religieuses, sociales, culturelles ou politiques), ce sont les sciences qui donnent foi à ces mêmes croyances si elles sont vérifiées, et c’est l’art qui permet à chacun de plonger dans son intériorité pour y découvrir sa propre croyance. Cette plongée nous ramène forcément à l’enfance avec son lot de songes et de terreurs, source matricielle de notre personnalité adulte. Martta Wendelin (1893-1986) choisit la voie du rêve et la beauté bienveillante de la nature pour composer ses illustrations et c’est sur cette note douce et nostalgique que s’achève pratiquement la visite.

Pour être tout à fait complet, je dois quand même parler des éléments qui m’ont déçu lors de la visite de cette exposition. Je n’arrive pas à comprendre le choix des organisateurs de projeter dans la petite salle le célèbre film de Méliès, Le Voyage dans la lune (1902), suivi d’un court-métrage de Michel Ocelot. Il ne s’agit pas de remettre en cause la qualité indéniable de ces deux films (revoir Le Voyage dans la lune est à chaque fois un plaisir incomparable) basant leur récit sur l’imaginaire mais de questionner leur utilité dans une exposition basée sur les légendes nordiques. Il aurait été préférable à mon sens de nous proposer un conte filmé ou un court-métrage en lien avec la thématique proposée, ou encore mieux (mais certainement beaucoup plus difficile à trouver si cela existe) un documentaire nous permettant de remettre dans un contexte historique et artistique les artistes présentés. Ceci étant dit, je conçois que le public visé est familial, il faut d’ailleurs souligner ce beau moment à la sortie de la projection où une conteuse racontait un récit à des familles enchantées dans un espace dédié et créé par Alexander Reichstein. Quelques mots également pour évoquer la déception causée par la dernière salle qui nous sort totalement de l’ambiance féérique proposée jusque là. En effet, même si l’histoire du manoir de Suur-Merijoki est stupéfiante, on ne peut que regretter qu’un film et quelques meubles clôturent ce beau voyage alors qu’on s’attendait à plonger littéralement dans un conte pour de bon par la grâce de peintures exceptionnelles. Enfin, petit détail que je relève étant donné que je suis très sensible à la qualité d’un accueil (je travaille également dans un établissement public), la visite de la boutique fut de très courte durée étant donné que la personne était plus occupée à jouer à un jeu sur son smartphone ( à un fort volume) que de répondre à mon bonjour. Une situation vraiment inconcevable en soi et encore plus pour ce lieu si prestigieux.

Mais que ces dernières lignes ne vous empêchent pas de vous rendre à Evian pour la visite de cette très belle exposition des Légendes des Pays du Nord. Décidément, le Palais Lumière s’impose comme un lieu incontournable pour tout amateur d’art et ce ne sont pas les prochaines annonces qui me feront dire le contraire : Les Derniers Impressionnistes en Mars 2019, L’expressionnisme allemand en Juin 2019 et Lumière, le cinéma inventé en Novembre 2019 seront des rendez-vous à ne pas manquer. A noter enfin que le Palais organise de nombreux événements en lien avec l’exposition : conférence, ateliers enfants ou adulte, concert, visites spéciales.

Sur ces quelques lignes, je vous souhaite, chers lecteurs, une magnifique année 2019, qu’elle vous apporte des rêves, de la magie et beaucoup de sourires !

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Proust Forever

Pour conclure cette année 2018, je vous propose un petit tour d’horizon sur mes dernières lectures autour de mon écrivain fétiche, Marcel Proust.

Commençons tout d’abord avec un petit ouvrage dégotté à la Bibliothèque Départementale de l’Ain, L’ABCdédaire de Proust, paru chez Flammarion en Octobre 1998. Si vous ne connaissez pas cette collection, sachez comme son nom l’indique qu’il s’agit d’un abécédaire sur un sujet donné dont les différentes notices explorent soit l’œuvre, la biographie ou le contexte pour au final proposer une synthèse globale richement illustrée qui plus est. Mais avant de rentrer dans le vif du sujet, cet ouvrage passionnant propose sur une quinzaine de pages un résumé intitulé Proust raconté, porte d’entrée idéale pour permettre au néophyte de prendre contact avec cet écrivain de génie dont le parcours fut aussi bref que surprenant. De Baudelaire à Wagner en passant par l’Italie, l’ABCdédaire de Proust nous offre de brefs et éclairants articles qui raviront les amateurs de l’illustre écrivain. Tout au long de ses 120 pages, ce documentaire est illustré de très nombreuses photographies ou reproductions de tableaux soigneusement sélectionnés, ainsi sa lecture n’en est que plus agréable. Un grand bravo à l’écrivain Thierry Laget, collaborateur à l’édition de À la recherche du temps perdu dans la bibliothèque de la Pléiade qui réussit là un tour de force à parvenant à résumer brillamment tous les tours et les détours d’un homme fascinant et d’une œuvre littéraire éternelle.

Continuons avec un ouvrage de poids, L’impressionnant Le Musée imaginaire de Marcel Proust, d’Eric Karpeles, publié en France par Thames & Hudson au premier trimestre 2009. Le titre original de ce beau livre, Paintings in Proust – A Visual Companion to In Search of Lost Time, indique parfaitement ce que nous allons découvrir au fil des pages, à savoir la reproduction intégrale de tous les tableaux évoqués dans les sept tomes qui composent A la recherche du temps perdu de Marcel Proust. Ce travail minutieux et passionné est l’œuvre du peintre Eric Karpeless, qui a également écrit sur la peinture, l’esthétique et la poésie. Sur chaque double page, nous avons donc d’un côté le contexte de l’extrait où est cité un peintre ou une peinture et de l’autre côté la reproduction de l’œuvre évoquée, le tout sur un beau papier glacé très agréable au toucher. Il va sans dire que ce livre est tout simplement indispensable pour les amoureux de A la recherche du temps perdu car nous avons là la possibilité exceptionnelle de visualiser toutes les références picturales qui abondent dans l’œuvre monumentale de Marcel Proust. Ce sont ainsi pas moins de 206 illustrations de tableaux qui sont à découvrir dans ce volumineux ouvrage, de Michel-Ange à Renoir en passant par Turner, on parcourt avec admiration et stupéfaction ce musée imaginaire qui a nourri les lignes écrites par Marcel Proust et renforcé la teneur visuelle de A la recherche du temps perdu. A noter que l’ouvrage débute par une passionnante introduction où Eric Karpeles revient sur le rapport de Proust à la peinture, et comment celle-ci est utilisée de différente manière pour servir son œuvre. Constitué de sept chapitres respectant chaque tome de A la recherche du temps perdu, Le Musée imaginaire de Marcel Proust bénéficie également d’un index et de notes très instructives. Vous l’aurez compris, cet ouvrage luxueux ne peut trouver qu’une place de choix dans la bibliothèque de tout amoureux de l’écrivain Marcel Proust.

Je vous propose à présent une petite digression avec la bande dessinée de Catherine Meurisse (dont j’avais beaucoup aimé La légèreté) paru chez Dargaud cette année, Les grands espaces. Avec beaucoup de finesse, de beauté et d’humour, l’auteure évoque son enfance champêtre et le lien qui l’a unit à la nature à travers l’amour familial. Cette bande dessinée est tout simplement un poème déguisé, une ode naïve et touchante au monde de l’enfance, un hommage aussi léger que sincère à la vie campagnarde. Mais quel rapport avec Marcel Proust me demandez-vous ? J’y viens, car la famille de Catherine Meurisse considère l’auteur comme l’ami de la famille tant sa présence s’illustre dans les pensées et les conversations de chacun. La littérature tient d’ailleurs une grande place dans les pages de cette bande dessinée, en particulier Emile Zola au détour d’un passage hilarant sur la description des fleurs. Le platane, plus vieil arbre de la maison, est nommé Swann, ce qui fait dire à la petite fille interrogée sur sa destination par sa maman: « Je vais du côté de chez Swann. » Sur la même page, on trouve cette merveilleuse citation de Marcel Proust que je ne résiste pas à vous retranscrire ici : « Si un peu de rêve est dangereux, ce qui en guérit, ce n’est pas moins de rêve, mais plus de rêve. » L’art tient également une grande place dans cette belle bande dessinée dont je vous recommande chaleureusement la lecture.

Pour conclure, j’invite tous les amoureux de Marcel Proust à visionner ce passionnant documentaire sur l’auteur qui a pour principal attrait de ne faire intervenir que des personnes qui ont connu l’auteur de son vivant. Si on peut craindre de prime abord l’aspect désuet de ce documentaire de 1962, je vous invite à faire l’effort de vous laisser bercer par les nombreux témoignages, souvent passionnants, qui nous permettent de mieux cerner la personnalité de l’auteur. Je crois savoir qu’au moment où ce documentaire passa à la télévision, Marcel Proust n’intéressait plus grand monde en France et était même plus lu à l’étranger. C’est donc en découvrant ces images que Proust reconquit le cœur des français. Je pense que le témoignage bouleversant de Céleste Albaret, la dévouée servante et secrétaire, n’y est pas pour rien car comment rester de marbre face à son récit qui nous restitue avec beaucoup d’exactitude et d’émotion retenue la fin tragique de l’auteur, cloué au lit par sa maladie et son œuvre ? La littérature, et par là même la figure de l’écrivain, n’apparaît plus comme une activité intellectuelle abstraite mais comme un combat acharné contre la mort, contre le temps.

Chers lecteurs de ce blog, c’est donc avec cet article que je conclue cette année 2018. J’espère que vous avez pris autant de plaisir à lire mes petites effusions culturelles que moi à les écrire, je vous souhaite de très belles fêtes de fin d’année et vous donne rendez-vous l’année prochaine.

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Indochine à la Halle Tony Garnier de Lyon

Comme nombre de personnes ayant grandi durant les années 80, j’ai été complétement happé par la folie Indochine. Je crois que ma première écoute de ce groupe fut la découverte du clip L’aventurier, peut-être diffusée dans l’émission Récré A2, le rendez-vous télévisuel incontournable de toute la jeunesse française.

Alors passionné des bandes dessinées, j’ai tout de suite trouvé incroyable l’idée qu’un groupe de rock puisse afficher son amour pour cet art et en faire un titre, et quel titre ! Avec une rythmique digne de Depeche Mode, une ligne mélodique qui rappelait Cure et une production qui oscille entre le post-punk et la new-wave, L’aventurier fut le début d’une grande histoire d’amour avec Indochine, un groupe sur lequel je dansais furieusement lors de pogos enragés dans des bals de villages lorsque j’avais 20 ans, et dont j’ai pu récemment me procurer en vinyle le mythique album 3, une machine à tubes absolument dingue, que je place clairement dans mon top 10 des meilleurs albums français.

Comme également beaucoup de français, je me suis désintéressé d’Indochine à la parution de Wax en 1996, alors que la musique connaissait un bouleversement sans précédent avec l’explosion de la musique électronique (de Daft Punk à Aphex Twin). Auparavant, le groupe aura sorti pourtant d’excellents albums (7000 danses, Le Baiser et Un jour dans notre vie), mais j’étais trop avide de nouvelles expériences musicales pour m’intéresser plus avant au sort de la musique pop/rock française pourtant très talentueuse (Daho, Bashung, Christophe…). Etant un fan de Nine Inch Nails et de la scène Métal Industriel (Ministry, White Zombie, Front Line Assembly…), je fus très surpris lors de la résurrection d’Indochine en 1999 d’entendre un son beaucoup plus musclé où les guitares et les synthés semblaient vouloir en découdre avec l’auditeur ! Ainsi donc, nos chemins se recroisèrent à nouveau et même si je dois bien avouer que je ne suis pas redevenu le grand fan que j’étais, c’était toujours avec grand plaisir que j’écoutais tous ces titres immédiatement accrocheurs, sincères et tellement rafraichissants dans le rock français trop souvent étriqué dans ses références américaines (J’ai demandé à la lune, Alice & June, College Boy…)

C’est véritablement avec la sortie du démentiel 13 que je suis retombé complétement amoureux du groupe. Pour moi, c’est clairement le meilleur album d’Indochine depuis 3, tous les titres sont incroyables, d’une puissance rythmique et émotionnelle implacable, on est pris dans un maelström électronique et rock qui propulse le groupe à un niveau inédit dans sa carrière. Que ce soit dans l’introspection, la colère ou l’amour, Indochine fait mouche à chaque fois ! Ecouter 13 à un très haut volume sonore est une expérience que je recommande chaleureusement tant cet album est fait d’émotions brutes qui ne demandent qu’à rugir. Bref, l’album idéal pour voir Indochine en concert !

Et c’est bien ce que j’ai fait le samedi 8 Décembre à la Halle Tony Garnier de Lyon. Dans un climat social ultra-tendu (le cri des gilets jaunes Vs le silence du président), le concert a débuté par une belle sélection des icônes du groupe (Bowie, Blondie, Bryan Ferry…) avant de bifurquer par une étonnante et excellente séance hachée de clips de groupes de filles nettement influencées par le grunge et le Noisy -Rock des années 90 (Nirvana, Sonic Youth, The Breeders…) pour conclure avec une bande-son carrément Techno qui n’avait pas l’air d’être très apprécié de tout le public. Pour ma part, je me suis régalé de cette 1ere partie très originale.

Mais voici que débute le concert… Au dessus de nos tête se dévoile une gigantesque soucoupe volante aux multiples écrans qui va nous envoyer littéralement dans l’espace ! L’effet est époustouflant, on est scotché, et soudain le groupe déboule et attaque furieusement avec Black Sky, qui souffle le public par sa puissance sonore. Mais comment vont-ils tenir tout un concert en démarrant aussi fort ? Et voici comment je découvre le véritable secret d’Indochine en les voyant pour la première fois en concert : la générosité. Nicola Sirkis, terriblement charismatique, et son groupe vont tout mettre en œuvre pour que les spectateurs vivent un moment absolument inoubliable. Le chanteur déploie des trésors d’énergie pour emporter le public dans un déluge fédérateur de chansons cultes qui sont réinventées pour l’occasion. Au niveau visuel, c’est l’explosion, chaque titre est accompagné d’un effet qui se déploie sur les écrans derrière la scène et sur l’OVNI. On est complétement saisi par l’émotion avec La vie est belle, on devient fou avec Song for a dream, on retient son souffle avec J’ai demandé à la lune, bref Indochine puise dans son gargantuesque répertoire pour aboutir à une Set-Liste qui fait la part belle au nouvel album sans oublier les années 80, 90 et 00. La scénographie permet au groupe de jouer avec l’espace pour notre plus grand plaisir, Nicola se fend même d’une promenade chantée au milieu de public, une sacrée performance ! Tout le monde irradie de bonheur, nous vivons un grand moment de communion avec un groupe qui a su traverser les époques pour arriver en 2018  à une entité électro-rock nimbée d’une pensée politique forte qui nous rappelle tous les dangers communautaristes qui nous guettent, même à l’intérieur de nous.

A l’heure où la France semble se fractionner irrémédiablement en de multiples points (culture, politique, écologie, société, racisme, sexisme…), qu’il est bon de tous se retrouver autour d’un amour commun, celui de la musique, surtout quand celle-ci est célébrée par un groupe tel que Indochine, raillé par la passé, et désormais maître absolu du rock français !



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Monstres et Cie…

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Depuis ma plus tendre enfance, j’ai une passion et une fascination pour les monstres. Qu’ils aient la peau verte ou violette, de grandes canines ou des doigts crochus, j’aime les monstres ! Je dois même avouer que tous mes goûts artistiques se sont créés autour de cette figure chimérique. Que ce soit le clip traumatisant de Thriller par Michael Jackson, la figurine démoniaque Skeletor issue de la gamme de jouets Les Maîtres de l’Univers ou bien encore le terrible Hulk qu’on trouvait en kiosque, je n’avais de cesse de vouer un culte à tous ces êtres hors du commun qui semblaient en dire plus sur notre humanité que tous ces gentils héros certes indispensables à toute bonne histoire mais d’une fadeur esthétique et spirituelle qui me faisait bailler aux corneilles !

Le monstre, c’est nous, c’est moi, c’est vous. C’est celui qu’on refuse de voir, qu’on cache sous des montagnes de bons sentiments, sous des océans de vertu, et qui réapparaît sans crier gare, toutes griffes dehors, avec une seule idée en tête, détruire nos certitudes ! Le monstre peut prendre mille visages, mille formes, et en cela il est inépuisable. On le trouve partout, dans l’art, dans l’actualité et dans toutes les cultures. Il règne dans le royaume de notre imagination depuis la nuit des temps, il s’engouffre dans nos rêves pour les transformer en cauchemars, il ravit les enfants et interroge les adultes. Je vous propose de nous pencher sur quelques figures de monstres issues de mes récentes lectures.

Si la notion de fantastique est intrinsèquement liée au monstre, ce dernier peut être affublé de ce sobriquet par tout un pan de la société absolument choqué de découvrir qu’un être ne respecte aucune convention en cours, ne fait preuve d’aucune décence et pire encore jubile d’être ainsi ! Prenons le cas de Philip Roth et de son incroyable roman paru en 1969, Portnoy et son complexe. Sa sortie avait déclenché une vague de protestations scandalisées au sein de la communauté juive en particulier qui se sentit visée par ce roman furieux et irrévérencieux au possible ! Interdit en Australie, censuré dans de très nombreuses librairies, Portnoy et son complexe est donc un roman monstrueux qui ne prends aucune pincette pour nous décrire la sexualité névrotique d’un jeune juif américain au sein d’une famille typique des États-Unis. Ce « monstre » de Philip Roth se sert des clichés autour de l’adolescence et de la culture juive pour exploser toutes les normes en vigueur dans la littérature mondiale. Provoquant, hilarant, cynique, Portnoy et son complexe ne recule devant aucun détail, que ce soit pour la masturbation obsessionnelle du « héros » ou ses délires intellectuels, pour attraper le lecteur et le propulser dans un maelstrom infernal digne d’un Woody Allen puissance 1000 ! On rit à en pleurer, on grince des dents de dégoût, mais au final on pense que le regretté Philip Roth avait sacrément raison en disant que se censurer soi-même en écrivant un livre était d’une bêtise sans égal.

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Mais avançons sur le terrain de la monstruosité avec le phénoménal Moi, ce que j’aime, c’est les monstres, un énorme roman graphique dont la 1ere partie a été remarquablement édité par l’excellent et exigeant Monsieur Toussaint Louverture. Ecrite et dessinée par Emil Ferris, cette bande dessinée est avant tout un choc graphique total car tout est dessiné au stylo bille !!! Cette patte unique nous saisit par sa démente virtuosité jamais démonstrative, bien au contraire, le style graphique s’associe parfaitement avec la vision de la jeune héroïne de 10ans, passionnée par les magazines d’horreur dont on retrouve de magnifiques couvertures à chaque chapitre. Cette œuvre tentaculaire nous emporte dans le Chicago des années 60, dans la psyché d’une petite fille qui préfère se voir comme un loup-garou détective privé, dans le mystère d’un meurtre non élucidé et dans l’Allemagne nazie! Comme vous le voyez, nous avons affaire là à un livre-monstre, hors-norme, qui n’a pas d’égal sinon peut-être les œuvres denses du grand Alan Moore. Si la seconde partie est à la hauteur de ce trip extatique, nul doute que nous tenons là un livre qui fera date dans l’histoire de la bande dessinée.

En parlant de bande dessinée, partons maintenant au Japon avec Nuisible, un manga paru en trois volumes aux éditions Kana. Dessiné par Yû SATOMI (qui n’avait réalisé jusqu’alors que des couvertures) et  écrite par Masaya HOKAZONO (qui a plusieurs titres d’horreur à son actif), Nuisible est une variation très réussie autour du concept de la femme-insecte. Le manga prend son temps pour poser son univers et imposer petit à petit l’horreur de la situation dans laquelle est prise un adolescent prisonnier de l’amour que lui porte une jeune fille pas comme les autres. Si comme moi, les insectes vous rebutent, alors vous trouverez là le livre parfait pour faire des cauchemars! Je n’en dirais pas plus sur l’intrigue mais en trois volumes, les artistes réussissent là un beau tour de force en exploitant pleinement leur sujet et en poussant au maximum les possibilités du récit. Et si après tout ça, vous êtes encore en manque de monstres, ne ratez pas le 5eme volume de L’Enfant et le Maudit, manga surnaturel de beauté et de mystère qui voit nos deux protagonistes se confronter l’un à l’autre dans une insondable tristesse. Le mangaka Nagabe nous plonge une fois de plus dans une poésie tendre et morbide qui arrive à suspendre totalement le temps pour cueillir des petits instants qui deviennent de très grands moments. On est surpris, charmé et terrifié par ce monde de l’intérieur peuplé de monstres pathétiques et terriblement…humains ?

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Nuit du Festival Lumière 2018: Le Seigneur des Anneaux

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Après nous avoir régalé de Nuits anthologiques les années précédentes (tel que La Nuit de la Peur ou La Nuit Alien), l’annonce de la cuvée 2018 du Festival Lumière à Lyon était attendue avec impatience par tous les cinéphiles. Et les organisateurs n’ont pas déçu en nous révélant que ce sera la trilogie (en version longue) de Peter Jackson, Le Seigneur des Anneaux, qui aura la faveur d’être projeté sur l’écran gigantesque de la Halle Tony Garnier le Samedi 20 Octobre de 19h à 8h du matin. Un choix vraiment pertinent tant on sait l’influence monumentale que cette saga épique a eu dans le monde, que ce soit au niveau du public qui se déplaça en masse à chaque volet de la trilogie, de la critique auparavant souvent condescendante avec le cinéma fantastique ou de l’industrie cinématographique (pour le meilleur et pour le pire). Peut-être faut-il revenir en quelques mots sur l’origine du projet car Peter Jackson était alors plutôt connu comme le meilleur réalisateur Gore au monde (même si Créatures Célestes et Fantômes contre Fantômes avaient démontré respectivement son talent pour l’émotion et le grand spectacle), et son idée de transcrire sur grand le roman réputé le plus inadaptable prêtait à sourire chez pas mal de professionnels, qui prédisaient même l’enterrement de New Line, la compagnie qui finançait ce projet titanesque. Mais c’était mal connaître Peter Jackson, ce passionné perfectionniste, qui s’entoura de la meilleure équipe imaginable pour réussir ce pari impossible. Que ce soit le casting, les effets spéciaux, les décors, les costumes ou la musique, tout fut pensé de A à Z pour faire surgir l’imaginaire foisonnant de Tolkien à l’écran de la meilleure façon possible. On connait la suite, tous les spectateurs du monde entier furent sidérés par ce déferlement poétique, épique et fantastique qu’on espérait pas aussi intense et habité, surtout après l’énorme déception causée par la nouvelle trilogie de George Lucas, Star Wars.

C’est donc avec une grande fébrilité que nous nous sommes retrouvés avec des amis ( accompagnés de 2 x 5000 personnes au total, une Nuit précédente ayant été proposé après la vente éclair de tous les tickets pour cette soirée) ce samedi 20 Octobre pour célébrer la saga sur le gigantesque écran de la Halle Tony Garnier à Lyon. La salle étant déjà presque pleine, nous devons nous assoir au 3eme rang, ce qui est vraiment très près pour un écran de cette taille. Nous croisons quelques fans en costume, l’ambiance est vraiment très sympathique, les bénévoles très souriants, nous faisons le plein de bières, de sandwichs et de confiseries avant d’embarquer pour la Terre du Milieu… Alors que pour les éditions précédentes, un maître de cérémonie prestigieux avait inauguré la soirée (Jean-Pierre Jeunet, Alain Chabat ou Alexandre Astier), ce n’était pas hélas le cas cette année. Une personne (qui ne s’est pas nommée mais qu’on imagine être un des organisateurs) est apparue sur scène pour un discours de 10mn dont la moitié était consacrée à lire un texte publicitaire d’Orange (le sponsor de la soirée) sur son smartphone. Si la présence et l’évocation  d’un sponsor n’est évidemment pas problématique en soi, ce moment assez gênant était inapproprié pour une Nuit de cette importance. Peu importe, les lumières s’éteignent, le public hurle de joie lorsque le titre Lord Of The Rings apparaît à l’écran.

 

J’ai une affection toute particulière pour le 1er volet, La Communauté de l’Anneau, sûrement parce que celui-ci est le plus contemplatif, poétique et fantastique de la saga. Si le dantesque prologue nous permet de cerner immédiatement les enjeux et l’importance de l’anneau, le début du film dans la Comté est absolument remarquable de simplicité, d’humour et de bonté. On se laisse porter par cette atmosphère campagnarde puis de liesse à l’approche d’une fête donnée par Bilbo Baggins et la présence débonnaire d’un vieux magicien au regard malicieux, Gandalf le Gris. On n’a qu’une envie, celle de rejoindre immédiatement ce monde si tendre et proche de la nature. Mais bientôt l’aventure se met en place et la noirceur du Mordor va peu à peu s’insinuer dans le récit. Le public fait un tonnerre d’applaudissements à chaque apparition (Legolas et Aragorn remportent la palme du public à ce jeu-là) des principaux protagonistes et on ne peut être qu’émerveillé de redécouvrir ce chef-d’œuvre de la Fantasy sur un écran qui rend honneur à la réalisation impeccable de Peter Jackson. Les basses vrombissent dangereusement lorsque la musique d’Howard Shore illustre avec maestria les attaques des forces de Sauron sur notre petite compagnie, un son tonitruant se propage dans toute la salle portée dès ce 1er film par la beauté épique qui se dégage de cette trilogie. Quelle émotion de redécouvrir la fragilité belliqueuse de Boromir, l’amitié débonnaire qui unit les hobbits, la beauté froide du monde des elfes, le caractère grognon de Gimli sans parler des blocs narratifs époustouflants qui construisent le récit. A titre personnel, c’est celui de la Moria qui reste le plus cher à mon cœur : la découverte de ce lieu époustouflant puis la bataille terrible qui s’en suit avant la course-poursuite hallucinante qui se conclue par la plus incroyable créature jamais vu sur un écran, le Balrog. La fin complétement déprimante de ce 1er volet est contrebalancée par l’espoir jamais anéanti des héros qui feront tout leur possible pour endiguer le mal qui prolifère sur la Terre du Milieu…

Après un entracte de 30mn indispensable pour se dégourdir les jambes et refaire le plein de café, il nous sera proposé un petit making-of promotionnel assez inutile de 5mn visant à vanter les mérites du 2eme volet. Quelle drôle d’idée de nous proposer cet interlude plutôt qu’une bande-annonce décalée qui aurait fait le bonheur des festivaliers comme cela avait été le cas par exemple pour la Nuit de la Science-Fiction. Une bande-annonce du dessin animé de Ralph Bakshi (Le Seigneur des Anneaux, 1978), d’un film de Peter Jackson ou même d’un film d’Heroïc-Fantasy comme Conan le Barbare aurait été plus original à mon goût. Bref, nous embarquons pour Les Deux Tours qui nous plonge directement au cœur de l’action avec la lutte finale entre Gandalf et le Balrog. Revoir cette scène mythique m’a fait frissonner de plaisir tant la puissance épique qui se dégage de cette étourdissante confrontation est colossale. Si La Communauté de l’Anneau possédait un spectre chromatique assez doux, qui allait du vert chatoyant de la comté au blanc spirituel de Fondcombe, Les Deux Tours est un film dont la tonalité graphique principale sera sombre et grisâtre. Nous découvrons alors le monde des Hommes, avec ce qui les caractérise, de l’honneur à la couardise, du sens du devoir à la traîtrise. Dès lors, les principaux protagonistes n’auront de cesse de convaincre et de parlementer afin d’engager les indécis et les indifférents à prendre part à la lutte contre les forces du mal. Et c’est là une grande force morale du film de Peter Jackson que d’accorder autant d’attention au sens des responsabilités de chacun. Que ce soit Aragorn, Frodon ou le peuple des Ents, chaque personnage a le devoir d’embrasser sa destinée, quel qu’en soit le prix. On ne peut, on ne doit pas rester indifférent au sort du monde. Chacun a le devoir de trouver sa place pour aider le monde à aller mieux. Si je ne peux énumérer tous les personnages marquants de cette saga, comment ne pas évoquer la magistrale incarnation du roi Théoden par Bernard Hill ? La trajectoire de cet homme prisonnier d’un infâme sortilège qui devra se libérer de lui-même et de ses peurs pour embrasser l’honneur de ses ancêtres est véritablement bouleversant à plus d’un égard. La bataille finale du gouffre de Helm est un monument de fureur guerrière qui n’a pas perdu une once de sa superbe, on reste tétanisé par la violence des Uruk-Hai, la déflagration des corps qui se fracassent les uns contre les autres ou les charges épiques de chevaux montés par des cavaliers survoltés de rage et de courage, le tout accompagné par la magistrale composition de Howard Shore.

Nous sommes déjà au beau milieu de la nuit, et il nous reste encore Le Retour du Roi, conclusion foudroyante de beauté épique de ce poème cinématographique. Le prologue relatant la transformation de Sméagol en Gollum est un petit bijou qui donne le ton de ce 3eme volet qui, même au sein de luttes gigantesques, prends le temps d’explorer l’émotion ressentie des protagonistes. La montée en puissance des événements est stupéfiante, on est scotché au siège, on vibre avec Aragorn qui embrasse enfin son destin, on souffre avec Frodon qui ploie sous le poids maléfique de l’anneau, on pleure avec Sam qui voit son meilleur ami le rejeter pour s’enfoncer dans les ténèbres avec Gollum; tous les personnages s’envolent vers leur destin, la trilogie atteint enfin son apothéose dans une lutte titanesque, nous vivons une véritable épiphanie. Que ce soit dans les scènes de guerre qui tiennent du jamais-vu (et qui n’ont jamais été dépassé jusqu’à présent) ou les moments d’introspection, Le Retour du Roi transcende son déroulement narratif par une incarnation visuelle d’une puissance et d’une beauté qu’aucun  spectateur n’aurait pu rêver. La salle applaudit à tout rompre à chaque moment de bravoure, et on finit ému aux larmes, comblé par une conclusion qui prends véritablement le temps de quitter comme il se doit tous ces personnages auquel nous nous sommes tant attachés et qui restent aujourd’hui présents en nous. Le tonnerre d’applaudissements qui se déclenche à la fin du film me confirme que nous avons tous  vécu un immense moment de cinéma, une communion qui nous a permis, à nous les amoureux de cette trilogie qui a changé nos vies, de nous retrouver une nouvelle fois propulsé dans l’univers de Tolkien revisité par Peter Jackson. Il ne nous restait plus qu’à nous diriger, hagards, heureux et courbaturés vers le petit déjeuner que le Festival nous offrait généreusement. Vers 7h30, dehors, une horde silencieuse et bienveillante sortit de la Halle Tony Garnier pour emporter avec elle un petit bout de la Terre du Milieu…

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Retrouvailles avec quelques connaissances d’Asie…

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Nous sommes au tout début des années 90. Le monde du cinéma vient de connaître un tremblement de terre avec un tout petit film indépendant réalisé par un ancien vendeur de vidéo-cassettes et cinéphile boulimique, Quentin Tarentino. Reservoir Dogs ouvre la porte à une décennie cinématographique riche de tous les genres qu’elle abrite: thriller, drame, horreur, science-fiction, comédie… Mais c’est également aux autres pays que les jeunes cinéphiles vont pouvoir s’ouvrir: le Danemark avec Lars Von Trier, l’Angleterre avec Danny Boyle, l’Espagne avec Pedro Almodóvar, le Mexique avec Guillermo del Toro… C’est donc dans ces années-là que je découvre avec un ami dans un petit cinéma de Lons-le-Saunier un film japonais réalisé par un certain Takeshi Kitano, Violent Cop. Quelle claque ! La réalisation est aussi sèche et brutale que la violence des protagonistes, l’humour décalé et la poésie urbaine des situations nous scotchent au siège, bref on vit un très grand moment de cinéma et on découvre un immense réalisateur ! La suite de la filmographie de Takeshi Kitano que je découvre au fur et à mesure sur Canal+ (du temps où cette chaîne avait encore une belle identité culturelle) fait que je tombe totalement amoureux de l’art de ce réalisateur iconoclaste et unique en son genre: A Scene at the Sea, Sonatine, Kids Return, Hana-Bi et L’Eté de Kukijiro sont également des chefs-d’œuvre que je regarde en boucle sur mon magnétoscope, subjugué par la poésie enfantine et violente du réalisateur, magnifiquement accompagnée par les mélodies belles à pleurer de Joe Hisaishi (qu’on retrouve également chez le plus grand réalisateur d’animation au monde, Hayao Miyazaki). C’est donc avec surprise et plaisir que je découvre dans le catalogue de la Bibliothèque Départementale de l’Ain, un petit recueil du réalisateur sobrement intitulé Boy (paru au Japon en 1987 et aux éditions Wombat en 2012). Il faut dire que Takeshi Kitano est un véritable touche-à-tout ! Tout d’abord connu au Japon comme animateur TV complétement déjanté, il cumule également d’autres talents comme la peinture, le jeu d’acteur (inoubliable dans Furyo), la sculpture et la poésie. Je ne peux que fortement conseiller aux fans du réalisateur de lire cet ensemble de trois courtes nouvelles car on y retrouve toute l’émotion contrastée, à la fois rugueuse et profonde, faussement simpliste, qui fait la force et la fragilité de ses films. Que ce soit Tête creuse, Nid d’étoiles ou Okamé-san, l’écriture de Takeshi Kitano capte quelque chose d’essentiel non seulement de l’enfance telle qu’elle est vécue mais également de la douce nostalgie lorsque nous replongeons avec tendresse ou amertume dans de lointains souvenirs. En ce sens, l’art de Takeshi Kitano est universel et il est difficile de ne pas être ému à la lecture de Nid d’étoiles, où deux frères tentent de s’échapper par l’astronomie d’une quotidien bien difficile… A noter que les excellentes éditions Piquier ont publié La vie en gris et rose, une autobiographie de l’artiste écrite en 1984; de quoi replonger encore avec délice dans l’univers essentiel de Takeshi Kitano.

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Attention, changement total d’univers ! De 1998 à 2003 paraît en France une série qui va révolutionner le monde du manga et de la science-fiction, BLAME!, du mangaka Tsutomu Nihei. Un récit complétement hermétique dont chaque tome apparaît comme une pièce d’un puzzle impossible à reconstruire dans sa totalité, un héros, Killy, aussi charismatique que muet (et accessoirement muni d’un pistolet provoquant une déflagration digne d’une petite bombe nucléaire, donnant ainsi son titre au manga), et surtout un graphisme complétement dingue, où on peut passer des heures sur chaque planche à découvrir des détails étourdissants qui puisent leur inspiration dans l’architecture moderne, H.R Giger, le cyber-punk et Bilal. L’atmosphère de cette ville (planète?) tentaculaire totalement envahie par la technologie est terriblement étouffante, comme les protagonistes on se perd complétement dans ce dessin tortueux et cette quête opaque et envoutante. Bref, vous l’aurez compris, je place ce manga très haut dans mon cœur. Après avoir suivi les parutions successives de l’auteur (dont un sublime art-book et une incroyable adaptation de Wolverine), j’ai délaissé sa dernière œuvre, Knights of Sidonia, quelque peu dubitatif de l’aspect plus commercial (enfin tout est relatif) de ce manga qui reprends des codes bien connus de l’animation japonaise, style Gundam et consort. Suite à une demande d’un jeune usager qui voulait des mangas S-F à la médiathèque où je travaille, j’ai fais venir les cinq premiers tomes de cette série que je me suis empressé quand même de lire à la suite de mon jeune lecteur ! Et grand bien m’en a pris, car là où Tsutomu Nihei se perdait en circonvolutions inutiles sur ses dernières séries, le cadre donné par sa nouvelle série lui permet de gagner en clarté scénaristique et de rendre la confrontation entre les habitants d’un gigantesque vaisseau spatial, le Sidonia, et de monstrueuses créatures, les Gaunas, absolument palpitante ! L’auteur en profite pour insuffler un humour involontaire à son personnage principal, permettant ainsi d’aérer le récit avant de replonger dans de grandioses confrontations proprement époustouflantes ! J’espère pouvoir lire un jour les 10 tomes restants pour suivre les péripéties de ces chevaliers du futur…

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A noter que le manga Blame (illustration ci-dessus) va être réédité en format Deluxe dès le mois de Novembre aux éditions Glénat, oh joie !)

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Bien, passons au coup de gueule maintenant ! Ayant depuis peu Netflix, j’ai été ravi de découvrir que deux de mes mangas préférés avaient été adapté en animé, à savoir BLAME! et Gantz (un incroyable manga de SF, mélangeant bastons homériques et scènes sexy) de Hiroya Oku. Je me doutais bien que pour BLAME!, le résultat ne pouvait pas être à la hauteur du manga, mais tout de même, je pouvais espérer une ambiance au scalpel dans un univers à la fois glauque et hyper-technologique. Résultat : j’ai réussi à tenir 15 mn avant d’arrêter cette bouse grotesque et surtout indigne de l’œuvre originale ! Animation décevante, récit bêtifiant, on oublie cette purge sans nom et on se rabat sur Gantz:0 qui prends le risque inconsidéré de démarrer son récit en plein milieu de l’histoire initiale !!! Autant vous dire que si vous ne connaissez pas le manga d’origine, vous risquez d’être sévèrement largué en plus d’être sacrément frustré ! Pour les fans, on pleure devant la misère de l’animation des personnages (ah ces scènes cinématiques dignes de la PS2 !) avant de prendre quand même son pied devant la ribambelle de monstres déments qui vont attaquer le groupe. Bref, heureusement que la touche avance rapide existe !

Mais ne terminons cet article sur une note négative, car sur Netflix, on peut retrouver aussi Okja, le dernier film de l’immense cinéaste sud-coréen Joon-Ho Bong qui nous avait ravi avec Memories of Murder, Mother ou l’incroyable film de monstre The Host. IL FAUT ABSOLUMENT VOIR CE FILM !!! Comment être plus clair ? A la fois terriblement émouvant, parfois hilarant, doté d’une force de frappe politique et écologique qui scotche littéralement le spectateur, et de prime formidablement bien interprété, Okja réussit le tour de force de prendre complétement aux tripes tout en offrant un champ de réflexion pour tout citoyen de cette planète devenue complétement folle. Je n’en dirais pas plus pour vous laisser la surprise, mais ce film est un bienfait pour l’humanité, rien que ça !

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Stranger Things

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Ah, les années 80 ! Né en 1975, j’ai totalement baigné dans la pop-culture de ces années-là; mon enfance, qui n’a été qu’une source de joie et d’émerveillement (il vaut mieux ranger au placard les vieilles frayeurs et poussiéreuses angoisses), s’est partagée entre les sorties entre copains (foot, vélo, promenades en forêt), les jeux (livres dont vous êtes le héros, jeux vidéo, de plateau ou de société), les jouets (Maîtres de l’Univers, MASK, G.I Joe, Transformers…), la lecture (BD franco-belge, comics de Marvel et DC, Pif Gadget, Le Journal de Mickey, Le Club des 5…), la télévision (dessins animés et séries), sans oublier le cinéma (Indiana Jones, Star Wars, Predator, Terminator, Gremlins, Les Griffes de la Nuit, Starfighter, S.O.S Fantômes, L’Histoire sans Fin…). Bref, l’imaginaire était au pouvoir et nous passions des journées à inventer des histoires incroyables. Pour ma part, cela s’est concrétisé à l’âge adulte par l’écriture de petites histoires effrayantes et un goût certain pour le fantastique qui n’a cessé de me suivre tout au long de ma vie. Mon enfance est véritablement un âge d’or, celui où, en plus d’une cellule familiale aimante, ma chambre constituait une chambre aux trésors où j’accumulais religieusement et avec passion quantité d’objets qui transcendaient le quotidien d’un petit garçon vivant à la campagne…

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Ceci étant dit, les années 80 ont par la suite été le sujet de farouches railleries, parfois justifiées, parfois condescendantes. Les années 90 ont été de mon point des vue les années de la désillusion et de la technologie, nous offrant des sommets comme Nevermind de Nirvana ou la Playstation de Sony avant que les années 00 ne sonnent comme le glas d’un monde moderne qui ne sait plus à quel saint se vouer. Entre les attentats terroristes, le passéisme musical et l’effondrement culturel général, cette décennie m’apparaît comme la pire de toutes celles que j’ai vécu. Heureusement, les années 10, malgré de dramatiques événements, sont venues égayer mon goût et mon appétence pour la curiosité avec la puissance d’Internet qui a permis à chacun de se construire (ou de s’annihiler!) selon ses propres critères. Moi qui suis totalement passionné par la musique électronique, j’ai pu découvrir une faune gigantesque dont je finis pas de découvrir de nouveaux horizons (du Dungeon-Synth en passant par l’Ambient japonais). Mais on dirait que ce monde moderne crée également une réaction épidermique : le conservatisme ! Outre une vision politique qui se résume à « C’était mieux avant », on a vu réapparaitre en France des artistes musicaux complétement has-been se lancer avec succès dans des tournées à guichet fermé. Je ne veux pas critiquer la fièvre nostalgique de ces personnes, je serais d’ailleurs très mal placé étant donné ma collection de vinyles des années 80 qui ne cesse de croître, mais j’ai constaté au fil de conversations qu’il y avait systématiquement un rejet du temps présent et principalement des nouveaux courants artistiques (qu’ils soient musicaux, cinématographiques ou plastiques).

Heureusement, on peut compter sur une ribambelle de jeunes talents qui ont pris le meilleur des caractéristiques des années 80 pour les réinjecter dans leur œuvre, créant ainsi un surprenant monde rétro-futuriste. Si J.J. Abrams avait déjà posé de solides bases avec Super 8, c’est bien dans la série Stranger Things que sera rendu le plus bel hommage aux enfants des années 80. Puisant sa source thématique et visuelle dans le cinéma de Steven Spielberg (E.T et Rencontre du troisième type en tête), la série des Duff Brothers, deux jumeaux  nés en 1984, va inonder de façon éhontée mais tout à fait cohérente et respectueuse les spectateurs de multiples références: Evil Dead, Jaws, Donjons & Dragons, Stephen King… En ce sens, Stranger Things est véritablement une série nostalgique pour ma génération en nous berçant de malicieux flashs visuels mais aussi sonores avec une B.O aux petits oignons. Car outre une compilation de tubes, la musique est surtout mémorable pour la composition (disponible en deux volumes) de Kyle Dixon & Michael Stein,  fortement inspirée par la synthwave, ce mouvement qui modernise de façon radicale ou respectueuse la musique synthétique des années 80.

Mais ce qui caractérise une bonne série moderne est avant tout l’attention portée aux personnages, et de ce point de vue, Stranger Things va rallier tout le monde, geeks branchés, nostalgiques barbus ou hipsters du dimanche ! Ce groupe de jeunes garçons autour duquel la série se déroule crée immédiatement une grande empathie sur le spectateur car au-delà du sexe et de l’époque, les Duffer Brothers ont su capter toute l’innocence sauvage de l’enfance, tout comme l’avait fait avec brio des bijoux  tel que le film Stand by Me ou le roman IT. De plus, la bande s’enrichit de toute une belle galerie de personnages, avec en premier lieu un shériff inoubliable qui passera à nos yeux de gentil beauf à héros inconsolable. Le récit en soi n’a rien de transcendant, on pourrait le rapprocher d’un excellent épisode de X-Files mais la puissance iconique et sentimentale de Stranger Things provient de ce contraste formidablement maîtrisé où le fantastique s’incarne dans le quotidien de façon très réaliste. Ici aussi, impossible de ne pas penser aux romans de Stephen King des années 80, où le maître de l’horreur n’avait pas d’égal pour instaurer un climat à la fois inquiétant et rassurant, des personnages facilement identifiables et très bien brossés, et instaurer une menace surnaturelle qui va s’insinuer crescendo dans le récit avant de faire basculer l’œuvre dans un combat épique du bien contre le mal.  Stranger Things est donc une réussite totale que je reverrais avec plaisir sur Blu-ray (si Netflix a l’idée de le sortir un jour) avec un volume sonore scandaleusement fort !

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Les Raisons de ma Colère

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Il y a des livres qui marquent à jamais la vie d’un lecteur pour de multiples raisons. Le Hobbit, American Psycho, Jessie, Livre de sang et Dracula sont des romans qui ont changé ma vie de jeune lecteur grâce à leur puissance stylistique et leur imaginaire débridé. Plus tard, jeune adulte, ce sont d’autres envies qui m’ont guidé vers L’art de la guerre, Hagakure, Le clan des Otori et La Religion, des œuvres où l’honneur viril était au premier plan. Puis ce fut il y a déjà une dizaine d’années, la redécouverte de Zola et de Maupassant qui opéra une profonde transformation dans mes goûts artistiques et culturels et dont la lame de fond se fait toujours sentir aujourd’hui. Ces deux auteurs, pour ne citer qu’eux, cultivent à mon sens, deux savoir-faire indéniables qui font les grands romans : l’esquisse psychologique des protagonistes et le climat social au sein duquel se déroule le récit. Ajoutez à cela un style d’écriture admirable et vous obtenez des chefs-d’œuvre indépassables.

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C’est toujours le même problème, abreuvés constamment par les nouveautés qui ne cessent de pleuvoir, saturés d’informations où le médiocre peut s’afficher royalement  face à la discrète qualité, nous ne savons plus faire machine arrière pour retrouver le goût de la découverte des très grandes œuvres, qu’elles soient musicales, cinématographiques ou littéraires. Soyons clair, il y a un indéniable nivellement culturel par le bas qui est en marche et il faut y répondre soit par un recul salutaire et un choix drastique soit par un retour à ce qui a fait notre histoire. Le problème étant que cette course folle vers l’avant nous pousse à ne pas se retourner, ne pas penser et perdre tout esprit critique. Mais c’est pourtant bien la mémoire de l’homme, de l’humanité, qui peut nous faire avancer sans refaire inlassablement les mêmes erreurs.

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Suis-je donc un vulgaire réactionnaire en bêlant bêtement que c’était mieux avant ? Bien sûr que non, mais à l’heure où la pensée capitaliste, sous couvert de nécessité et d’efficacité, construit une société complétement inhumaine où la solidarité devient un vain mot, où l’empathie est un défaut, à l’heure où le fanatisme religieux tente de nous imposer un modèle de société illusoire et totalitaire, il est bon de replonger dans l’histoire pour s’apercevoir que le drame que nous vivons à l’heure actuelle ne nous est pas tombé dessus par hasard. Comme beaucoup de cinéphiles, j’ai été tétanisé par le grand classique américain Les raisins de la colère réalisé par John Ford en 1941, qui nous invite à suivre l’itinéraire d’une famille à la recherche d’un travail durant la Grande Dépression. Et ce n’est qu’aujourd’hui que je me décide à livre le livre de John Steinbeck édité en 1939. Mon avis en une phrase : ce livre est un chef-d’œuvre absolu ! L’auteur, plaçant son récit au cœur de la misère sociale la plus absolue, va parvenir à éviter tout misérabilisme déplacé grâce à une écriture qui va rester viscéralement vissée à ses personnages. Pas de recul intellectuel ou sentimental, vous allez ressentir avec cette famille et vos tripes la destruction, la honte, la violence, l’incompréhension, la faim et la folie économiste.

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Les raisins de la colère est un parcours du combattant qui met K.O à chaque page. John Steinbeck, avec un sens du détail hallucinant, va décrire le délitement social, psychologique et physique de cette famille qui cherche juste un peu d’espoir. Chaque membre de la famille nous marque au fer rouge, avec une pensée particulière pour la mer, roc inattaquable de dignité. Cette traversée terrible des États-Unis sera l’occasion pour la fratrie (et le lecteur) de rencontrer une galerie de personnages qui auront tous un avis sur ce qui se passe dans le pays. Et c’est là que Les raisins de la colère prend une nouvelle dimension et emporte cette œuvre au sommet de la littérature. Chaque rencontre sera l’occasion de soulever une problématique sociale, économique, politique ou religieuse. Et face à la douleur infernale d’une famille qui meurt, que peut valoir ces belles paroles remplies de bon sens ?

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C’est en lisant ces pages sublimes et effrayantes que le parallèle se crée indubitablement avec notre monde moderne. Mise à l’écart des pauvres et des étrangers, efficacité économique au détriment de la solidarité humaine, pensée religieuse culpabilisante et autoritaire, inégalités sociales, tout est là, tout avait été écrit en 1939. Alors que faire ? Se moquer du monde moderne et vivre sa vie du mieux possible, rêver d’une autre société en hurlant sa haine, profiter du système en crachant sur les autres ? Toutes les formations politiques au pouvoir échouent à proposer une voie aux citoyens de ce monde, le désintérêt pour notre société crée au mieux une indifférence face à l’autre, au pire une radicalisation de la pensée qui peut prendre les pires aspects. Alors que faire ? S’investir à son petit niveau quel qu’il soit. Pour ma part, si j’ai choisi d’être bibliothécaire, c’est justement parce que je cherchais un sens à ma vie, et cela passait par rendre service du mieux possible à la population. Il m’a fallu du temps et des bonnes gamelles pour comprendre que ma passion pour la culture et mon goût de l’échange pouvaient être un atout indéniable pour aider des gens. Je sens parfois un léger parfum de condescendance lorsque j’évoque mon métier. On peut me voir comme un caissier qui passe des documents en prêt et en retour, un animateur pour enfants qui prend trois livres et deux marionnettes pour faire passer le temps, et pourtant s’ils savaient la joie dans mon cœur lorsque personnes âgées, parents ou enfants me remercient pour mon travail, mon implication et mes conseils. Il ne s’agit pas de gonfler mon ego mais de m’encourager à poursuivre ce projet de société que sont les bibliothèques, des lieux libres, ouverts à tous, où chacun est le bienvenu. N’est-ce-pas le rôle de notre société ?

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Twin Peaks, The Return

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(Cet article contenant de nombreuses révélations sur les 3 saisons et le film de Twin Peaks, j’invite les non-initiés à passer leur chemin en attendant de découvrir l’univers sombre et passionnant créé par David Lynch.)

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25 ans ! Il aura fallu attendre 25 ans pour tous les dingues (et j’en fais partie!) de la série Twin Peaks pour savoir ce qui est arrivé à l’agent Dale Cooper ! Petit rappel, Dale se fait posséder par Bob, Audrey Horne et Annie sont de sales draps, bref le dernier épisode de la saison 2 se finit vraiment très très mal, et laisse sur le carreau tous les spectateurs du monde entier. Le culte perdure et le monde entier (ou presque!) retient son souffle quand David Lynch annonce en 1992 la sortie d’un film intitulé Twin Peaks: Fire walks with me. Horreur et stupéfaction ! Alors que nous pension retrouver l’univers confortable et légèrement terrifiant de la série, le réalisateur nous balance le revers de la médaille en nous présentant un drame ultra-réaliste contenant d’immenses scènes oniriques hautement perturbantes !  Le film divise les fans et la critique: pour certains, Lynch a complétement raté sa cible en ne respectant pas le cahier des charges attendu par tous, pour d’autres (comme moi), le film est un chef-d’œuvre absolu et se positionne comme une œuvre majeure du cinéma américain contemporain. Eh oui, bien avant George Lucas, David Lynch s’était déjà essayé au difficile exercice de la préquelle et y a laissé des plumes ! Qu’importe, le réalisateur part gravir de nouveaux sommets cinématographiques avec Lost Highway et Mulholland Dive, avant de nous quitter avec le déroutant Inland Empire, empilement extrême, cauchemardesque et obsessionnel dont on sort dérouté et quelque peu dubitatif. Depuis Lynch touche à différents supports pour créer : musique, peinture, sculpture…

Et Dale Cooper dans tout ça ? Qu’est ce qui a bien pu se passer pendant tout ce temps ? On imagine bien ce Bob/Dale après l’euphorie de cette possession inattendue se jouer des habitants de Twin Peaks et semer la zizanie avant de répandre la terreur ! Quand Lynch et Mark Frost ont annoncé le retour de Twin Peaks pour 2017 (et avec pas moins de 18 épisodes réalisés par Lynch himself s’il-vous-plaît !), la communauté des fans a pleuré de joie, enfin nous allions avoir toutes les réponses à toutes nos questions, la boucle allait se boucler, à nous le café, les donuts et la tarte à la cerise ! Youpi, en plus tout le monde (ou presque) reprend du service pour la bonne cause! Allez allez on laisse tomber les reines de dragons et autres profs de chimie dealers de drogue, et on s’installe confortablement devant sa télé…

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25ans, c’est long, très long, Lynch en a conscience et va carrément jouer là-dessus. Le monde a changé, Twin Peaks a changé, les gens ont changé et on va vite s’en apercevoir. Pour tenter de comprendre la différence entre Twin Peaks saison 2 et Twin Peaks The Return, essayez d’imaginer que votre série préférée passe d’un seul coup de la saison 2 à la saison 25 !!! Oui, tout est là, mais rien n’est pareil. Twin Peaks s’est ouvert au monde pour le meilleur et surtout pour le pire. Les écrans sont partout, le mal s’est propagé partout, dans la rue et dans les foyers, la pensée néolibérale règne en maître dans cet enfer terrestre. Et la petite ville de Twin Peaks a vieilli avec ses habitants. Une nouvelle génération a vu le jour, moins patiente, plus violente, qui envoie valser toute l’ambiance que nous attendions bien sagement assis devant nos postes de télévision. Eh oui, David Lynch, tout comme il l’a fait avec le film tiré de la série, va complétement déjouer nos attentes, en laissant libre cours à son imagination surréaliste plutôt que de nous conforter dans une attitude béate de nostalgie. Aïe aïe aïe ça va encore grincer des dents !

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Vous vouliez du Dale Cooper ? Eh bien, raté les fans ! Il faudra attendre la fin de la série pour revoir l’agent du FBI en pleine possession de ses moyens ! Eh oui, on est loin des panels de scénaristes réfléchissant à la meilleure manière de faire une série (et donc de satisfaire le public), on est face à l’œuvre d’un artiste, d’un vrai, qui va produire de l’art sans se soucier de savoir quel impact cela aura sur tel ou tel public. Le personnage de Dale va en fait se scinder en deux personnalités aussi extrêmes l’une que l’autre. D’un côté, Dougie, représentant la part naïve et bonne de Cooper, de l’autre Mr C. (ou Evil Coop), un Dale/Bob vraiment flippant par sa sauvagerie complétement maitrisée. Les deux ont pour point commun d’être quasiment muets et de conduire les actions narratives de la série. Mais pour aller où? Et vers quoi ? Et c’est là où Lynch va encore exploser les codes de la série 25 ans après en nous proposant un puzzle qui tient du jamais-vu, fascinant, agaçant, stupéfiant, atomique ! L’œuvre est à ce point avant-gardiste qu’elle va permettre à chaque spectateur de supposer, de chercher et de rêver à sa guise ! Comme vous le voyez, on est à des années-lumière de ces séries géniales qu’on bouffe à longueur de journée. Lynch nous perturbe, nous interroge, et tant pis si cela ne nous plaît pas, si ce n’est pas ce que nous attendions, on n’est pas au McDo !

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Pour moi, la grande affaire de cette saison est le temps. Scènes dilatées jusqu’à l’exaspération, visages burinés par la vieillesse, acteurs au bord de la mort, retour vers le passé, moments suspendus ou violence fulgurante (la série est vraiment terrible à ce niveau-là), tout concourt après les espaces évoqués dans les précédentes saisons (que ce soit les bars, hôtels, forêts ou loges) à faire du temps le nouvel élément fondateur de la poésie de David Lynch. Le réalisateur va d’ailleurs en profiter pour réquisitionner son passé artistique (toute sa filmographie y passe) pour le redistribuer dans cette œuvre colossale et jusqu’au-boutiste.

Cette nouvelle saison s’annonce infinie car on pourra y trouver des pistes de lecture selon l’angle, l’état d’esprit et ce qui nous pousse vers elle. Par exemple, je m’intéresse beaucoup aux trous noirs en ce moment, et j’ai appris que loin de l’imaginaire collectif, ces ahurissants phénomènes cosmique sont en réalités sphériques ! En leur centre, le temps n’existe pas. Et boum, impossible pour moi de ne pas penser à Twin Peaks avec toutes ces sphères inconcevables qui tournoient autour de notre univers ! D’ailleurs, je trouve que cette nouvelle saison s’aventure encore plus loin du côté de la science-fiction avec certains décors, certaines rêveries… Même le mal spirituel y est montré comme la conséquence possible de la bombe nucléaire dans un épisode 8 absolument phénoménal !

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J’avoue que j’ai été quelque fois vraiment agacé par la série, mais elle m’obsède totalement désormais, je ne sais plus si elle vit en moi ou si je vis en elle. Et que dire sur cet épisode final complétement nihiliste ? Dale Cooper se réveille tel une icône, fonce à toute allure, sans marquer de pause, action, action, action, pas le temps de réfléchir les gars, on a perdu 25 ans, faut foncer ! Et boum Bob, ça c’est fait, et hop, retour dans le passé pour sauver Laura et en plus on va se faire cette vilaine entité maléfique (cachée dans Sarah Palmer ?),et…Et…NON ! NON ! NON ! Pas ça, tout mais pas ça ! Pauvre Dale, condamné pendant 25 ans à errer dans la loge, et au moment de son triomphe, arrive le pire : prisonnier d’un nouvel espace-temps qu’il a lui même conçu en pensant manipuler à sa guise des forces qui le dépassent…

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Des âmes égarées, voilà ce que nous sommes à présent… Nous ne sommes plus possédés, nous sommes perdus dans le temps. C’est terrible. Et inconsolable. Nous avions peur des nouveaux espaces, et c’est le temps qui nous a tué, cet ennemi invisible. Et là, ça fait très très peur, parce qu’on peut comprendre que Dale Cooper a mis les pieds dans un engrenage métaphysique dont il ne pourra jamais sortir vainqueur. A moins qu’il arrive à vaincre l’espace-temps… David, tu fais une saison 4 s’il-te-plaît ? Tu va pas nous laisser comme ça hein ? Coincé dans nos vies, nos souvenirs.

Nous sommes avec Dale Cooper.

Nous sommes Dale Cooper.

 

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