13eme Festival du Film d’Amour

Pour la 13eme année consécutive, la ville de St-Amour accueille à la salle de La Chevalerie un festival de cinéma autour du thème de l’amour. Ce qui surprend le plus dans cet événement crée par le Comité d’Animation de St-Amour et l’Ecran Mobile de la Ligue de l’Enseignement est l’incroyable qualité de la sélection. Car plutôt de présenter des oeuvres taillées pour faire venir à tout prix le grand public, c’est un panel cinématographique pointu et exigeant qui fera frémir de bonheur tout cinéphile et amateur de cinéma d’auteur en général. Le choix de proposer une version originale sous-titrée pour les films étrangers confirme si besoin est que l’on a affaire à de véritables amoureux du cinéma. De plus, le prix minuscule des séances ne peut qu’inciter un public souvent assez frileux de tenter de nouvelles expériences cinématographiques ! Voici donc en toute subjectivité le parcours de ma semaine de festivalier !

Vendredi 24 Février

Après le discours de Najia Horb, présidente du Comité d’animation, de Gérard Jacquier, maire de St-Amour, des élus ayant participé au financement du festival et de la Ligue de l’Enseignement, nous avons pu découvrir La Fée, un film burlesque réalisé et joué par Bruno Romy, Dominique Abel et Fiona Gordon. Joli succès auprès du public, La Fée est un petit film épris de liberté semant poésie et scènes loufoques et qui puise notamment sa force comique dans l’interprétation très « gestuelle » de Fiona Gordon. Dommage que quelques ratés (la scène sous-marine, les plans interminables sur le bébé) viennent gâcher ce fourre-tout sympathique qui ouvre avec bonne humeur le festival.

The Future de Miranda Joly ne risque pas de me réconcilier avec le cinéma indépendant américain actuel. Affichant crânement une posture pseudo-intellectuelle , le film nous assène une quantité de symboles obscurs et assommants qui laissera assez dubitatif le public devant ce spectacle irritant mais traversé il est vrai de quelques fulgurances (les monologues du chat, la scène de la mer). Néanmoins, je conseillerais aux cinéphiles de plutôt se jeter sur le DVD de Donnie Darko (de Richard Kelly), un film fantastique sincère et émouvant qui joue également avec la notion du temps. Un débat très intéressant s’en est suivi, animé par Yasmine Abi Saab, réalisatrice de documentaires, et Emmanuel Dreux, spécialiste du cinéma burlesque. L’intervention tranchée du réalisateur Reza Serkanian muscla la discussion qui dura jusqu’à une heure tardive et aura passionné les cinéphiles restés jusqu’au bout.

Samedi 25 Février

Léa fut le premier choc du festival. Décrivant le quotidien noir et tendu d’une étudiante devenant stripteaseuse pour subvenir à ses besoins, Léa interroge notre société de consommation par le biais d’un corps qui souffre et qui s’endurcit (impressionnante Anne Azoulay) à chaque contact humain. La scène de striptease des trois « mariées » dansant telle des succubes devant une horde de mâles (zombies?) avides de chair fraiche est représentative de la qualité du long-métrage qui utilise la musique et la photographie d’une manière réaliste et fantastique pour décrire cet univers nocturne. A la fois charnel et émouvant, Léa bénéficia de la présence de son réalisateur Bruno Rolland, qui nous donna à l’issue de la projection nombre d’informations permettant d’approfondir la subtilité de ce très beau film.

Après avoir succombé à l’achat d’un petit livre nommé Le cinéma : naissance d’un art : Premiers écrits (1895-1920) sur le stand de la librairie La boîte de Pandore (à Lons-le-Saunier), la soirée continua avec Donoma, un film hors normes tourné avec 150 euros en poches ! Tour à tour perturbant, cru, poignant et drôle, Donoma est un uppercut émotionnel usant d’une réalisation ultra-réaliste et d’une recherche artistique singulière (musique, montage, structure narrative) qui ne se laissera pas appréhender en une seule vision. Dommage que le réalisateur Djinn Carrenard n’ait pu être présent pour donner des clefs de son oeuvre, même si les jeunes actrices du film, Salomé Blechmans et Laura Kpegli, ont délivré une somme conséquente d’informations sur l’aspect technique de l’interprétation. Pour conclure en beauté cette nuit de cinéma, la chanteuse du générique de Donoma nous gratifia d’un mini-concert plein de charme et d’espièglerie.

Dimanche 26 Février

Deep End a fait partie de mes films cultes à l’adolescence, ce fut donc une grande émotion de découvrir ce film au charme indéfinissable sur grand écran. Réalisé par Jerzy Skolimowski en 1970, Deep End narre la difficulté d’un jeune garçon à concrétiser ses fantasmes avec une charmante fille à peine plus âgée. Drôle et touchant, léger et grave, Deep End questionne adroitement la sexualité des hommes et des femmes. Au romantisme maladroit de Mike réponds une galerie d’adultes dont l’assouvissement sexuel s’exprime souvent de la plus étrange des manières. De magnifiques et brèves séquences oniriques emmènent le récit vers un ailleurs poétique qui laissa assez indifférent une partie du  public plus occupée à juger les personnages du long-métrage plutôt qu’à en saisir toute la complexité. Bravo à Yasmine pour ses commentaires très intéressants sur ce film charnière du cinéma indépendant.

Chico & Rita enthousiasma apparemment le public, ce qui fut loin d’être mon cas. Les références abondent, la musique est omniprésente, et pourtant Chico & Rita ne transpire pas à l’écran la musique qu’il est censé incarner. Ce film m’a fait étrangement penser au problème d’adaptation des bandes dessinées à l’écran : ce n’est pas parce que l’on adapte case par case une BD que l’on en retranscrit forcément l’essence à l’écran. Le même problème (ici musical) se pose à mon sens avec ce film, et ce n’est pas un scénario à la banalité affligeante qui va rehausser mon intérêt pour ce long-métrage un peu trop bien calibré à mon goût.

Lundi 27 Février

La semaine démarre fort avec le film de la réalisatrice Lynne Ramsay, We need to Talk About Kevin. Ce récit oppressant entre une mère de famille et son fils est habilement construit sur deux axes (l’origine du drame et les conséquences de celui-ci) dont aucun ne laisse passer la lumière de l’espoir. Questionnant intelligemment l’éducation et la communication au sein du modèle familial, We need to Talk About Kevin choque et interpelle chaque spectateur prisonnier de cet enfer quotidien que subit Eva (interprétation magistrale de Tilda Swinton). Bizarrement, des éléments du film suggèrent à l’inverse de son message que le comportement psychotique se transmettrait biologiquement de génération en génération; la réalisatrice a-t-elle été consciente de cette hypothèse intellectuellement dangereuse ou bien a-t-elle été dépassé par son sujet, la question reste posée. Ce long-métrage suscita un débat passionné et passionnant (provoquant même le départ fracassant d’une personne) , donnant ainsi une multitude d’interprétations parfois aux antipodes les unes des autres, ce qui prouve si besoin était l’importance de débattre d’un film après sa projection, surtout si celui-ci parle d’un sujet aussi intense.

Mardi 28 Février

On enchaîne sur les chapeaux de roues avec l’unique film de genre du festival, l’éblouissant Drive, un film virtuose de l’un des meilleurs cinéastes actuels, Nicolas Winding Refn. Désossant le film d’action jusqu’à l’extrême, l’habillant d’une esthétique puisant sa source dans le Miami vice des années 80 de Michael Mann et paré de superbes ritournelles de pop électronique (les amateurs reconnaitront des titres du label Italians Do It Better), Drive est un poème urbain contemplatif traversé de moments de violence aussi brefs que brutaux. Je conseille vivement aux amateurs de se ruer sur le DVD de son frère jumeau, le barbare et métaphysique Valhalla Rising du même réalisateur. A noter l’excellente intervention du critique Pascal Binétruy (journaliste au magazine Positif) qui porta le débat sur la grammaire cinématographique de ce bijou moderne. Pour le plaisir, voici la musique du début de Drive, on ferme les yeux et on s’imagine roulant la nuit dans Los Angeles…

Les cinéphiles nocturnes purent ensuite découvrir l’immense Shame de Steve McQueen. Une réalisation magistrale à la hauteur du jeu subtil et intense de Michael Fassbender, un thème difficile (l’addiction sexuelle) traitée d’une façon singulière, à la fois directe mais sans voyeurisme font de Shame une expérience bouleversante qui choqua quelques spectateurs. L’ambiance glaciale du long-métrage, au delà de son sujet, inspire un pessimisme profond sur les rapports humains dans notre société actuelle et hante longtemps après la projection. Une fois de plus, Pascal Binétruy livra quelques clés essentielles à une meilleure compréhension de Shame. Ce fut clairement pour moi la meilleure soirée du festival !

Mercredi 29 Février

Après ces grosses émotions cinématographiques, il était bienvenue de découvrir une sélection de six courts-métrages, tous auréolés de prix divers. Ouvrant le bal, Pacotille est un vrai régal, l’humour mordant monte en puissance tout au long d’une conversation surréaliste d’un jeune couple à l’intérieur d’une voiture, l’ambiance beauf des années 80 achevant de dérouiller les zygomatiques des spectateurs. Puis ce fut Aglaée qui nous charma par sa vision juste et sensible d’une adolescente handicapée, une jolie découverte. Le 3eme court-métrage est animé et se nomme O’Moro. La rencontre d’un imposant carabinier et d’une belle gitane se pare de couleurs magnifiques et d’une animation originale, une fable poétique et politique qui ne laisse pas insensible.

Sous le bleu fut la seule (relative) déception de cette sélection. Interprétation fade, réalisation peu avenante, ce court-métrage a pourtant gagné un césar en 2006, une récompense plutôt étonnante à mes yeux… Très court (8mn) et très drôle, Suiker est un petit condensé d’humour noir doté d’une réalisation que l’on espère retrouver pour un long-métrage. Enfin, le meilleur fut pour la fin avec l’hilarant Scotch. Se moquant avec délice de la vie de couple formatée et illusoire de la population française, ce court-métrage de Julien Rambaldi étonne par son scénario faussement simple qui utilise à merveille des acteurs confirmés (Yvon Back, Lionel Abelanski) pour illustrer une charge contre le conformisme social et sexuel culminant dans un épatant final à pleurer de rire !  En conclusion, cette belle sélection nous a permis de découvrir des petits trésors de cet univers si injustement méconnu du court-métrage.

Jeudi 1er Mars

Cette journée fut l’occasion pour les Ecrans Salamandre (association culturelle de Franche-Comté) de nous proposer Un monde sans femmes de Guillaume Brac, précédé de son prologue, un court-métrage intitulé Le naufrage. Voilà un film plein de tendresse envers son personnage principal, Sylvain (formidable Vincent Macaigne), un homme-enfant solitaire dont la bonté inspire drôlerie et mélancolie. Ce qui est formidable dans Un monde sans femmes, ce sont tous ces non-dits, tous ces petits silences, ces regards, qui en disent plus long que n’importe quel discours sur la profondeur des protagonistes. L’ombre d’Eric Rohmer plane sur ce film peignant la réalité avec un regard amusé et un peu triste. Malgré les problèmes techniques apparus durant  la projection, Guillaume Brac livra une généreuse quantité de détails sur le tournage et sa vision de cinéaste, assurément un réalisateur à suivre.

Vendredi 2 Mars

Une foule nombreuse s’est donné rendez-vous pour assister à Une séparation, un film iranien de Asghar Farhadi, couronné à juste titre de l’Ours d’or du meilleur film et exceptionnellement des Ours d’argent du meilleur acteur et de la meilleur actrice pour l’ensemble de la distribution. Mon premier contact avec le cinéma iranien est un choc absolu ! D’une force émotionnelle dévastatrice, doté d’une réalisation immersive au possible, Une séparation parle en profondeur de la société iranienne à travers un drame familial. Pas de démonstrations grossières, pas de discours tapageur, mais une étude précise de dysfonctionnements traités subtilement à l’intérieur du récit. Quelques spectateurs auraient apparemment préféré un film plus explicitement « iranien », pourtant la force de l’interprétation dépasse les frontières et bouleverse au plus profond, le regard de cette petite fille de onze ans à qui on fait porter des choix terribles sur ses épaules n’a pas fini de me hanter. Et ce n’est pas ce final insoutenable d’émotion contenue qui m’aidera à l’oublier. Pascal Binétruy comme à son habitude, nous délivra quelques éléments pour décrypter cette oeuvre sublime.

Samedi 3 Mars

Et voilà, alors qu’on est complétement immergé dans l’univers du 7eme art, voir submergé par cette avalanche soudaine de films qui donne à cette semaine un agréable côté surréaliste, il est déjà temps de faire ses adieux au festival. Après un sympathique pot de clôture, d’émouvants et sincères remerciements furent distribués de la part de tous les participants à cette belle édition 2012. Il était alors de temps de profiter de Le Grand’Tour, un film étrange et iconoclaste prônant un retour brutal à la nature pour se libérer de sa condition sociale et faire apparaître son moi profond. Une drôle d’errance qui rappelle, toutes proportions gardées, Les Idiots, l’incroyable ovni de Lars Von Trier. Après une première moitié rigolarde faite de copinage, de beuveries et de drogues, le film perd son côté documentaire pour prendre un chemin plus mystique qui fait de Le Grand’Tour une expérience singulière à saluer.

Le réalisateur Jérôme le Maire accompagné de trois acteurs du film déboula pendant le générique de fin avec perte et fracas mettant une sacrée ambiance dans la salle. Dommage que quelques propos politiques déplacés des deux côtés de la scène vinrent ternir le dernier débat d’un festival chaleureux. Peu importe, cette 13eme édition fut une belle réussite ! Au delà du plaisir de découvrir un cinéma qui sort des sentiers battus et qui fait l’identité profonde de cet événement, réside le ravissement de rencontrer chaque jour des cinéphiles avec lesquels ce fut un vrai plaisir d’échanger ses sensations et ses réflexions, le tout encadré par la bonne humeur de tous les professionnels et bénévoles à l’origine de ce festival qui se révèle être une éclatante déclaration d’amour au cinéma. Mon parcours ne reflète évidemment qu’une petite partie de la sélection gargantuesque (plus d’une trentaine de films), et je ne peux qu’inviter le public à venir encore plus nombreux pour l’édition 2013 qui aura à relever le défi de séduire de nouveaux spectateurs sans perdre de vue l’identité singulière du festival. A l’année prochaine !

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