Rubber

La fin des années 90 est marquée par l’explosion internationale de la « French Touch », cette nouvelle génération de musiciens français qui donna un coup de fouet commercial à la musique électronique. Fer de lance de ce raz de marée, « Homework » de Daft Punk porta un coup terrible à une scène rock pantouflarde et incapable de s’extraire de ses clichés. Le public français découvrait alors que la Techno n’était pas la musique abrutissante que les médias présentaient comme telle, mais bien une forme musicale hybride et décomplexée faite d’artistes jouant et déjouant les codes de leur ainés.

La French Touch a la particularité d’avoir intégré un savant  mélange de funk, de disco, d’électro et de hip-hop dans le bouillon de la musique électronique. De plus, loin de l’imagerie futuriste généralement associée à la Techno, une génération de graphistes français allait également bousculer les codes assez sombres qui étaient en vogue à cette époque. Et puis, une nuit sur M6, quand cette chaîne n’était pas encore une vitrine commerciale de tubes abrutissants, un morceau complétement loufoque, assorti d’un clip aussi absurde que drôle, envahit nos oreilles :

C’est ainsi que débarqua Mr Oizo; l’auteur de cette électro cabossée, drôle et régressive est également connu pour ses délires visuels qu’il signe sous son vrai nom, Quentin Dupieux. Il prit un malin plaisir à saccager le cinéma avec l’inénarrable Steak, qui sous son aspect de comédie niaise avec Eric & Ramzy cache un véritable OVNI cinématographique. Une vision iconoclaste qui pousse le bouchon encore plus loin avec son film suivant, Rubber.

Rubber est donc l’histoire d’un pneu serial-killer et télépathe…Oui, oui, vous avez bien lu ! Dupieux démontre encore une fois par l’absurde que l’art créatif n’a pas besoin de moyens financiers pour exister mais plutôt d’idées originales, aussi délirantes soient-elles. On imagine aisément un film complétement déjanté, mais le réalisateur va prendre un malin plaisir à dérouter son public d’une manière aussi ludique que moderne.

Car Rubber est en vérité une méchante mise en abîme de notre regard et de nos attentes de spectateur. A l’intérieur du long-métrage, outre le pneu psychopathe, s’installe une troupe de spectateurs regardant le film à travers des paires de jumelles. Et si l’idée paraît absurde, alors que penser de notre curiosité à l’égard de ce pneu assassin ? Rubber pose malicieusement la question de savoir jusqu’où peut aller notre envie de cinéma.   Telle la dinde empoisonnée dévorée par la foule vorace dans une scène évoquant furieusement le Zombie de George Romero, sommes-nous prêts à avaler n’importe quoi pour assouvir notre cinéphilie ou notre besoin de se laisser « consommer » par les images ?

C’est ainsi que Rubber dévoile ses intentions, celui d’être un objet cinéphile et absurde se moquant de lui-même, et donc par ricochet du cinéma et des spectateurs. Les références abondent, un style de cinéma américain y est passé joyeusement à la moulinette, le tout avec le culot d’une réalisation impeccable filmée avec un appareil photo numérique !

Quentin Dupieux utilise à merveille la suspension d’incrédulité propre au cinéma pour nous faire vraiment croire que ce foutu pneu est non seulement vivant, mais également agressif et libidineux ! Rubber regorge de petits moments de folie douce, accompagnés d’une bande-son très réussie signée par Mr Oizo et Gaspard Augé du groupe Justice. Après un OVNI tel que celui-là, la question se pose de savoir si le réalisateur osera aller encore plus loin dans son prochain film, au risque de flirter sur le terrain glissant de l’abstraction. En attendant, on peut plonger dans sa déviante discographie, avec notamment l’étonnant Lambs Anger (paru sur Ed Banger Records), un album de funk électronique idéal pour les hôpitaux psychiatriques !

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