Sweeney Todd

L’un de mes meilleurs souvenirs d’enfance fut le moment ou mes parents me laissaient voir mes premiers films fantastiques au cinéma sans être accompagné. Ainsi s’inscrit au fond de moi cet amour du rituel solitaire face à l’immense écran blanc. Ce sentiment de douce solitude permet selon moi une immersion encore plus profonde dans un film. A cette époque sévissait sur les écrans français S.O.S Fantômes, Le Blob, la série des Freddy Krueger, etc. Parmi tous ces succès se glissa un drôle de petit film, Beetlejuice, qui prenait le postulat inverse de S.O.S Fantômes : les « héros » de l’histoire étaient des fantômes qui essayaient de chasser des humains de leur demeure. Réalisé par un jeune inconnu du nom de Tim Burton, ce film délirant changea complétement ma façon de voir le cinéma : qu’importe les menus moyens, pourvu que l’imagination règne et déborde de l’écran ! Une liberté folle se dégage de Beetlejuice, l’humour noir et grinçant se conjugue à une belle déclaration d’amour du droit à la différence et tire à boulets rouges (enfin, plutôt multicolores !) sur la bêtise du conformisme social. Puis c’est avec le sublime et émouvant Edward aux mains d’argent, l’un des plus beaux contes jamais vu à l’écran, que Tim Burton devint l’un de mes réalisateurs préférés. Ed Wood fut l’apothéose de sa filmographie, cette biographie du plus mauvais réalisateur de tous les temps lui donnant l’occasion de rassembler autour de lui toutes les personnes que la société bien-pensante considère comme bizarres, originales voir tordues.

(l’une des nombreuses créatures hystériques de Beetlejuice)

Et soudain arrive la catastrophe ! Choisi par un studio pour réaliser le remake de La Planète des Singes, Tim Burton se perd complétement dans ce blockbuster insipide, les fans retiennent leur souffle en espérant une simple erreur de parcours. Ici intervient précisément pour moi le moment ou Burton fait le choix dramatique d’utiliser son style et son art pour créer des blockbusters taillés pour le grand public, des films commerciaux ou les personnages principaux sont des « anormaux » qu’une morale bien puritaine fera rentrer dans le droit chemin. Bref, l’antithèse thématique et sentimentale totale de ses premiers films. Malgré cela, Burton fait le bon choix (financier) car Big Fish et Charlie et la Chocolaterie sont des cartons au cinéma et en DVD, les magazines écrivent des papiers élogieux sur cet étrange cinéaste, son nom est connu de tous, et les vieux fans n’ont plus que leur yeux pour pleurer en attendant un successeur digne de nous transmettre ce fabuleux mélange de candeur poétique, de romantisme loufoque et de fantastique débridé.

L’annonce de l’adaptation d’une comédie musicale gore, Sweeney Todd en surprit plus d’un. Un projet aussi peu commercial pouvait-il laisser espérer une respiration artistique bienvenue chez Tim Burton ? Après un horripilant générique, je ne pouvais que craindre hélas le pire et la première scène du film balaya en un instant mes doutes ! Dans un Londres lugubre à souhait, Johnny Depp, enfin débarrassé de tous ses tics grossiers accumulés dans Pirates des Caraïbes, nous invite à un festival de mélodies illustrant merveilleusement bien les tourments intérieurs de son sanglant personnage. Et lorsque se produit le premier meurtre, la stupeur est totale! Les scènes gore, loin d’être gratuites, expriment le déchainement du réalisateur, enfin libre de donner libre cours à ses pulsions profondes et de faire fuir par la même occasion son public fraîchement acquis !

L’histoire bouleversante de Sweeney Todd est portée par une musique déchirante, la réalisation met en valeur les impressionnants éclairages du film, les seconds rôles sont tous succulents, Tim Burton réussit à donner à la fois légèreté et gravité aux actes terribles du barbier  de Fleet Street. Alors, on se prends à rêver, on se dit qu’on aurait pas dû perdre espoir, que le réalisateur de Burbank est sorti pour de bon de ce bourbier artistique, et on découvre avec horreur la bande-annonce de son Alice au pays des merveilles, et on se dit que non, finalement Sweeney Todd sera un témoignage unique des possibilités du réalisateur et une belle giclée de sang sur le parquet désormais bien lisse de sa filmographie.

(DVD disponible à la médiathèque de St-Amour)

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