son corps léger ?

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Chers lecteurs, ou est la poésie ? Quand l’avez-vous entendue ou lue pour la dernière fois ? Est-ce que pour vous, la poésie est restée cette curieuse littérature mathématique à base de vers, de sonnets et autres alexandrins que l’on vous forçait à apprendre par cœur à l’école ?

A l’heure où notre société est plus que jamais accaparée par les soucis économiques et politiques, que la culture est devenue un objet de consommation courante, que tout problème, toute question doit être analysée, décortiquée et justifiée, la poésie apparaît comme l’art le plus subversif, celui qui questionne tout, qui nous fait douter de tout et de nous, qui ouvre des portes inconnues à nos yeux et esprits fatigués de la banalité du quotidien. La poésie ne s’interdit rien, elle parlera à qui veut l’entendre et sonnera différemment à chaque oreille aventureuse. La poésie, c’est faire un pas de côté, et découvrir un océan de possibilités…

gherasim_luca2(« Le plus grand poète de langue française vivant », disait en 1973 le philosophe Gilles Deleuze à propos de Gherasim Luca)

Gherasim Luca (1913-1994) est un poète roumain dont la majeure partie de son œuvre a été écrite en français. Extrêmement déstabilisante, sa poésie est souvent taxée de « surréaliste », une définition qui fait pâle figure par rapport à la singularité de l’art de ce poète qui a exploré des sentiers pour le moins tortueux. Passionné depuis longtemps par cet homme, l’artiste Thierry Küttel (de la compagnie Olibrius) a monté un projet novateur qui a intéressé de nombreux acteurs tel que la Médiathèque et la Mairie de Saint-Etienne-du-Bois, le Théâtre et la MJC de Bourg-en-Bresse et le conseil général de l’Ain.

Pour ma part, en tant que médiateur culturel à la médiathèque de St-Etienne-du-Bois, j’ai pu collaborer avec Thierry et Amanda Bouilloux, danseuse, à l’animation (lors des Temps d’Activités Périscolaires) d’ateliers poétiques avec de jeunes enfants. Le travail fut fascinant et très euphorisant, de part et d’autres. Les enfants s’emparaient (grâce à une élaboration astucieuse et ludique des artistes) des mots, des mouvements et des sons, pour créer des micros-poésies très touchantes. A ma connaissance, le travail effectué avec des enfants plus grands et des adolescents a été lui aussi très riche, ce qui a permis à tout un large public d’appréhender une nouvelle manière de penser la poésie !

(l’auteur récitant sa poésie dans le film « Comment s’en sortir sans sortir »)

Le point d’orgue de ce beau projet est le spectacle son corps léger ?, une forme théâtrale basée sur la poésie de Gherasim Luca, avec à l’interprétation Thierry Küttel, à la mise en scène Isabelle Randrianatoavina, et à la lumière Claude Husson assistée d’Alysée Barnau. Après une mémorable répétition publique à la médiathèque, le public était invité le samedi 15Mars 2014 à découvrir la première représentation officielle de ce spectacle singulier.

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Dans un cadre dépouillé et intriguant, Thierry Küttel rentre dans la salle, comme un visiteur égaré, regardant chaque visage avec un oeil curieux et amusé. Et soudain, la bouche s’ouvre et nous voici plongé tête la première dans la poésie de Luca. Les mots s’emparent de nous, nous bousculent, nous interrogent, nous chavirent, nous perturbent et nous questionnent. Puis le silence revient, le corps (de Thierry Küttel) nous quitte et découvre l’objet (en l’occurrence une contrebasse) et par-delà une nouvelle expérience, celle de la matière.

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La mise en scène ne cesse de créer des rapports envoûtants entre le silence et les mots, entre l’espace et le vide. Le jeu de Thierry Küttel est stupéfiant, sa bouche construit des cathédrales de mots qui s’effondrent dès qu’elles sont prononcées, qui se reconstruisent ailleurs, et autrement. Une phrase résonne en nous, nous émeut, mais trop tard, elle est déjà loin, le sens en chasse un autre, tout est vertige et perte de repères. Impossible de tout décrire, mais comment ne pas évoquer ce moment sublime ou le corps de l’interprète avance très lentement sur le côté de la scène, le visage pris par d’insondables tourments, éclairé par des éclats de miroir brisé, pendant qu’une voix féminine répète le poème « son corps léger? » ?

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Après cette intense performance, le public et les artistes purent tranquillement échanger leurs impressions autour d’un verre. Un public qu’il faut remercier mille fois d’être venu aussi nombreux participer à cette forme artistique aussi exigeante que singulière. Dans sa lettre d’adieu, Gherasim Luca a écrit qu’il n’y avait plus de place pour les poètes en ce monde, à nous de se battre pour lui prouver qu’il y aura toujours une oreille bienveillante et attentive pour écouter ces magiciens des mots.

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