Le métier de vivre, Cesare Pavese

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Le journal intime est une expérience littéraire fascinante. Il y a souvent un moment dans la vie où on prends l’idée de tenir un journal de bord de ses pensées, et puis le temps passe, on oublie ce cahier souvent encombrant par son contenu, on s’en débarrasse même fréquemment pour ne plus avoir à subir la relecture de ses remous intérieurs.

Alors, on fait plutôt des listes des choses à faire impérativement, on achète un agenda pour être sûr de ne rien oublier, on écrit utile. Mais il se peut, qu’au détour du voyage de nos vies chaloupées, un enchaînement d’événements fasse voler en éclat notre belle organisation immuable, nous fasse passer sans prévenir par dessus bord et nous emporte dans un tourbillon mental dont on ne sait comment s’en échapper. C’est souvent dans ces moments-là que l’achat d’un cahier et d’un stylo se fait pressant, car certaines interrogations ne peuvent être dites à voix haute, ne peuvent être confiées à des proches et ne peuvent être réfléchies que sous la forme littéraire. C’est ainsi (mais pas toujours) que le journal intime fait son apparition, et qu’il faut tout faire pour ne pas s’en débarrasser, mais au contraire le ranger précieusement et le ressortir en de rares occasions pour vérifier à quel point notre pensée a évolué, et que des problèmes à priori insolubles ont été vaincu à force d’abnégation.

Chacun écrit sur son cahier comme il le souhaite, et c’est toujours une expérience intéressante pour un diariste de lire un  autre journal intime pour y découvrir des similitudes troublantes ou de très grandes différences de pratique.

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Lire Le métier de vivre, de Cesare Pavese (1908-1950) est un exercice intellectuel dont il est difficile de ressortir indemne. Qu’on connaisse ou non la production littéraire de ce grand écrivain italien n’empêche nullement de se plonger avec grand intérêt dans cette incroyable œuvre, même si les connaisseurs apprécieront immanquablement les références évoquées tout au long du livre.

Le métier de vivre. Quel titre magnifique pour un journal intime qui va explorer douloureusement les méandres de la condition humaine et de la création artistique. On ne peut être que saisi par la force brutale des pensées couchées sur le papier de Cesare Pavese (traducteur en 1932 d’un certain Moby Dick).

La création d’un poème est ici analysée avec une remarquable précision, très inspirante. Les diverses critiques littéraires sont puissantes et racées (voir son texte sur Balzac, p°87, éditions Folio). Les pensées intimes de l’écrivain sont terrassantes de beauté et de désespoir :

« 18 décembre 1937

Il y a une chose plus triste que rater ses idéaux : les avoir réalisés. »

Évidemment, comme tout journal intime, on est confronté à la partie sombre de l’esprit humain et l’auteur italien ne fait pas exception, notamment par une affligeante misogynie  et un passage sous silence de la deuxième guerre mondiale qui éclata lors de l’écriture de ce journal (1935-1950). On retrouvera d’ailleurs un autre journal de l’écrivain (qui fut antifasciste) dans les années 90 où son amour de la guerre et de la discipline laisse un goût amer dans la bouche. On voit là que nous avons affaire à un homme éminemment complexe.

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Bourré de fulgurances littéraires sur l’art d’écrire ( « Ce que nous sommes en train d’écrire est toujours aveugle. »), Le métier de vivre parle également du terrible tourment existentiel que vit l’écrivain, tourment qui le poussera au suicide en 1950. Les deux dernières années d’écriture de l’écrivain sont à cet égard très éprouvantes à lire, on sent un homme arrivé au sommet et revenu de tout, qui ne voit qu’un échappatoire à sa douleur existentielle, qu’un amour insatisfait viendra probablement alourdir et pousser dans ses derniers retranchements.

« 8 mai 1950

La cadence de la souffrance a commencé. Chaque soir, quand il commence à faire sombre, mon cœur se serre – jusqu’à la nuit.

16 mai 1950

Maintenant, la douleur envahit aussi le matin »

On le voit, Le métier de vivre de Cesare Pavese est une œuvre littéraire complexe, sombre et aride. C’est également le témoignage inestimable d’un grand écrivain sur sa conception de l’art d’écrire et de penser la littérature. C’est un livre bouleversant qui ne peut que donner envie de découvrir (si ce n’est déjà fait) les œuvres de l’écrivain, et de commencer (si ce n’est déjà fait) l’écriture de son propre journal intime.

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Un commentaire pour Le métier de vivre, Cesare Pavese

  1. Pour aller un peu plus loin, je vous recommande un excellent documentaire : https://www.youtube.com/watch?v=UPVq9DpjW7Q

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