Le moine, Matthew Gregory Lewis

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Si vous aimez le cinéma fantastique, j’ose espérer que vous avez passé quelques nuits blanches devant les grands chefs-d’œuvre du genre, à savoir Dracula (Tod Browning, 1931), Frankenstein (James Whale, 1931) et Nosferatu (Friedrich Wilhelm Murnau, 1922).

Ces films fondateurs et fondamentaux du cinéma gothique ont su puiser avec brio dans leur source littéraire toute la noirceur larvée dans la nature, qu’elle soit humaine ou cosmique. La tragédie est enveloppée dans un épais brouillard, éclairée par une pleine lune spectatrice de ces cauchemars surréalistes et obsédants. Les romans de Bram Stoker et de Mary Shelley ont hanté ma jeunesse, je les ai lu et relu de nombreuses fois, autant par pur plaisir de plonger dans ces univers noirs et terrifiants que pour tenter de percer leur mystérieux envoutement littéraire…

RothwellMaryShelley(portrait de Mary Shelley, 1840, par Richard Rothwell)

Puis, après avoir lu Poe, Ghost Story de Peter Straub, Anne Rice et quelques autres auteurs et romans,  j’ai peu à peu délaissé la littérature gothique pour aller déambuler sur d’autres territoires littéraires. Et c’est en lisant l’excellent dossier du Magazine Littéraire sur le roman noir (n°552, Février 205) que l’envie de fricoter à nouveau avec les vieux châteaux abandonnés (ou presque…), les lugubres forêts silencieuses et les mystères cachés dans les cryptes secrètes se fraya un chemin en moi. Le hasard (?) m’a heureusement conduit au village du livre, à Cuisery en Saône-et-Loire, où je dénichais pour une modique somme une belle anthologie, la bien-nommée Romans terrifiants, publiée par Robert Laffont dans la collections Bouquins.

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Par où commencer ? Suivre scrupuleusement l’ordre de cette sélection, pour comprendre l’évolution chronologique du roman gothique ? Non, allons plutôt voir ce moine, et comprendre comment un homme au-delà de tout soupçon peut basculer dans un univers où tous ses penchants refoulés seront exposés et accomplis en plein jour, ou en l’occurrence en pleine nuit !

Michael_Pacher_004(Saint Augustin et le diable, 1471, par Michael Pacher)

Écrit en 1794 par Matthew Gregory Lewis, Le moine nous présente Ambrosio, un homme d’église vivant à Madrid, doté d’une telle assurance et d’un tel charisme que sa réputation et ses sermons provoquent l’émoi des femmes et le plus grand respect des hommes. Ce moine « parfait » a soigneusement évité toute sa vie de se confronter à la tentation, développant ainsi en lui une auto-satisfaction aveugle, une vanité catholique qui le pousse vers une extrême rigidité…

url(lithographie de Félicien Rops, 1860)

Mais arrivés à un certain point, les extrêmes se rejoignent et notre bon moine va découvrir que le pêché se cache au sein même de son abbaye. Cette tentation sera le point de départ d’un chemin sans retour pour Ambrosio, qui plongera en lui-même pour en extraire les pires horreurs de l’âme humaine. Le lecteur contemporain sera estomaqué par la puissance de la charge anti-religieuse contenue dans les pages de ce livre. L’extrême dévotion crée l’extrême perdition semble nous dire l’auteur M.G. Lewis. Le style de l’écrivain est fantasque, multipliant les histoires parallèles, les raccourcis souterrains, les cœurs en peine,  les corps en feu, les ambiances nocturnes, pour nous perdre dans ce dédale littéraire où la figure noire d’un personnage (que nous ne nommerons pas ici) tire les ficelles de cette histoire effrayante, palpitante et diablement excitante !

Le moine est en définitive non seulement une belle porte d’entrée pour découvrir les œuvres fondatrices de la littérature gothique, mais également un très grand roman au style certes précieux mais lui donnant aussi tout ce charme suranné qui fait un excellent contre-poids aux atrocités de ce moine sombrant dans la folie, embrassant la damnation éternelle avec une lubricité effarante.

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2 commentaires pour Le moine, Matthew Gregory Lewis

  1. L’ayant lu en français pendant mon année de 1ère au Lycée, année consacrée à la littérature romantique tournant surtout autour du Spleen (baudelairien ou autre), « Le moine » (connu surtout par la traduction d’Antonin Arthaud) fut un choc dont je ne me suis toujours pas relevé : bien que 22 ans soient passés depuis, je me souviens encore de certains passages, de ses cryptes où les bébés des nonnes ont été enterrés, arrachés à leur mère par une supérieure moins chrétienne que ne pourrait supposer sa fonction…

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