Lolita, Vladimir Nabokov

59846145

De façon magistrale, les films de Stanley Kubrick illustrent le déraillement d’un personnage. Qu’il soit écrivain, robot ou soldat, le héros kubrickien sort de la normalité en entrainant avec lui l’ensemble du long-métrage (voir à cet égard le tétanisant Shining, vertigineux film-labyrinthe). Cette posture artistique maîtrisée à la perfection possède en son sein une délicieuse ambiguïté : est-ce l’environnement ou le personnage à l’origine du dérèglement ? La vision répétée de la filmographie inépuisable de Kubrick fait varier les réponses selon que l’on s’intéresse à tel ou tel angle.

C’est pourquoi il est particulièrement intéressant de se pencher sur les livres qui ont inspiré le réalisateur américain pour saisir l’immense fossé qui les sépare de leur adaptation cinématographique. Prenons par exemple le cas célèbre du livre de Stephen King, Shining. Même s’il semble depuis revenu sur ses propos à l’époque à la sortie du film en 1980, Stephen King avait détesté le long-métrage, ne lui trouvant aucune correspondance émotionnelle avec ce qu’il avait écrit. Et pour cause, alors que dans le livre, on voit une famille heureuse s’effondrer au fur et à mesure, dans le film, la folie est là, dès la première seconde du film. De plus, Kubrick applique à chaque film ses écrasantes obsessions esthétiques et philosophiques, faisant apparaître une œuvre nouvelle et personnelle.

lolita-1373362376-12

J’étais donc curieux de lire le roman de Vladimir Nabokov, Lolita, écrit en 1955, à l’origine de l’adaptation cinématographique par Stanley Kubrick en 1962. Comme bien souvent lorsque qu’on lit le livre adapté après avoir vu le film, le cerveau tente maladroitement d’appliquer un « calque » sur l’œuvre littéraire pour y retrouver ses repères. Fort heureusement, cela ne dure pas, et au bout de quelques pages, on abandonne définitivement le réalisateur barbu pour se perdre dans ce roman très très étrange…

Author Vladimir Nabokov writing in a notebook on the bed.  (Photo by Carl Mydans//Time Life Pictures/Getty Images)

Author Vladimir Nabokov writing in a notebook on the bed. (Photo by Carl Mydans//Time Life Pictures/Getty Images)

Mesdames et messieurs, un peu d’indulgence que diable ! Vous qui pensez que les monstres sexuels sont des abominations de la nature, Humbert Humbert, le narrateur de cette tragique histoire, va tenter de vous montrer que ce ne sont que de pauvres victimes à consoler. Ça vous effraie? Attendez, vous n’avez rien lu. Nous mettant dans la peau de jurés à qui ce livre s’adresse, Humbert va, tout en racontant (presque) tout, tenter de nous faire changer d’avis sur notre positionnement moral ! Pauvre Humbert Humbert, « traumatisé » par un amour d’enfance, expliquant, justifiant, l’attrait irrésistible que va avoir sur lui une jeune fille âgée de 12ans, Dolores Haze, et qu’il surnommé « affectueusement » Lolita.

Vladimir Nabokov dictates while his wife Vera types, Ithaca New York, 1958

Ce noble professeur de littérature va alors utiliser tous les subterfuges possibles et imaginables pour attraper sa proie. Il ira même jusqu’à épouser sa mère, rajoutant au crime de la pédophilie celui de l’inceste ! Roublard avec son entourage, avec lui-même et surtout avec nous, pauvres lecteurs aussi amusés que consternés par le verbe châtié du personnage pour expliquer sa vision des évènements, Humbert Humbert est un personnage de fiction dont va se servir l’auteur pour jouer avec nos nerfs. Le pervers pourra ici passer son chemin, nous sommes à des millions d’années-lumières d’une apologie de la pédophilie et d’autres sexualités déviantes. Vladimir Nabokov déroute son lecteur en l’entrainant dans le cerveau d’un criminel érudit, à l’élocution aussi soyeuse que travaillée. Le pire étant que le personnage a beaucoup d’humour et on se sent « coupable » de rire de bon cœur à ses péripéties lamentables; malgré cela, au détour de quelques phrases qui semblent échapper à sa confession, on entrevoit toute la monstruosité de ce malade mental.

Lolita1

Quel tour de force de Vladimir Nabokov ! Quelle admirable prise de risque artistique et intellectuelle ! Pas étonnant que le réalisateur Stanley Kubrick se soit emparé de ce sulfureux matériel pour le retranscrire au cinéma (avec l’aide de l’écrivain). Mais, une fois n’est pas coutume, le livre est quand même largement plus intéressant que le film  en cela qu’il est carrément une expérience méta-textuelle, où la folie, la sexualité, le cynisme, l’humour et l’immoralité se télescopent avec une grâce stylistique sublime, faisant de Lolita une expérience littéraire indélébile

.

Publicités
Cet article, publié dans Littérature, est tagué , , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

4 commentaires pour Lolita, Vladimir Nabokov

  1. Amandine M dit :

    Je suis souvent déçue par les livres après avoir vu les films, mais là ton article me donne envie de tenter. Kubrick a une vision tellement différente de Nabokov !
    J’ai publié une courte analyse sur ce film, si la lecture t’en dit…
    http://wp.me/p6EZkB-1n

    • Tout à fait, ce sont deux expériences artistiques tout à fait différentes dans leur finalité.
      J’ai lu ton article, ton angle d’analyse est très intéressant et me donne envie de revoir le film riche de cette nouvelle donne. C’est d’ailleurs la beauté fondamentale de la plupart des films de Kubrick, celle de nous livrer des clés apparaissant au fur et à mesure de notre évolution intellectuelle.

  2. Ping : Lolita ou la non-communication intégrale | les Paradoxes de la Communication

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s