Jeanne Dielman 23, quai du Commerce, 1080 Bruxelles, Chantal Akerman

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Le fait d’avoir fêté récemment mes 40ans me donne encore plus envie de me pencher sur les œuvres artistiques crées lors de mon année de naissance, 1975.  Se plonger dans son année de naissance n’a rien à voir avec la nostalgie de visionner à nouveau les dessins animés de son enfance, c’est plutôt pour moi une façon intime de comprendre dans quelle époque, quel environnement culturel je suis né. Évidemment, je choisis ce qui me touche artistiquement et cette exploration fait parfois office de révélateur.

1975, l’année du tube hédoniste de Donna Summer, Love to love you baby, une invitation torride à une sexualité décomplexée. Une année où les modèles sociaux sont remis en cause par tout un pan de la société. La critique passe par l’excentricité, la sexualité, les drogues, etc. Les couleurs sont vives, les cheveux longs et la musique psychédélique. C’est la critique par l’outrance. En 1975, un film de 193mn, réalisé par Chantal Akerman, va proposer une version absolument radicale de cette société en la filmant à l’intérieur du quotidien désespérant d’une femme, Jeanne Dielman. L’expérience peut commencer…

La réalisatrice Chantal Akerman

La réalisatrice Chantal Akerman

L’appartement de Jeanne est la représentation physique de son aliénation mentale. Le cadrage, glacial et terrifiant, n’a aucune pitié pour la femme qui se meut sans spontanéité. La caméra est fixe, immobile, peut importe si Jeanne (jouée admirablement par Delphine Seyrig) ne fait plus partie de la scène. La mise en scène ne se contente pas d’observer passivement, elle EST l’horreur du quotidien dans lequel il ne se passe rien. Les changements de plan, loin d’apporter une respiration, étouffent encore plus en démontrant que quelque soit le point de vue, la même répétition aura lieu, encore et encore.

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Le temps se dilate, devient insupportable de longueur, hurlant le poids de la routine et du conformisme. Chez Jeanne, tout est propre et net, l’avilissement à l’ordre est total. Un détail éloquent indique l’ambition du film : un grand chien de porcelaine est enfermé dans une armoire vitrée. Comme si cela ne suffisait pas que l’instinct soit gelé, anéanti, il vaut mieux l’enfermer et l’observer froidement, d’un œil aveugle.

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On suffoque, mais l’horreur du film s’accentue lorsque Jeanne quitte l’appartement. C’est un monde sans joie, efficace, rationnel, anguleux. L’aliénation est partout, constante, on ne s’en sortira pas. La fréquentation d’autres personnes n’apporte rien, n’ouvre aucune perspective créatrice, et donc libératrice. L’écrasement de l’individu est total. Le fait que le personnage principal soit une femme en rajoute sur la puissance de la critique sociétale : nettoie, fais à manger, baise et tais-toi, surtout tais-toi. Le silence tait les sentiments. Le peu de paroles prononcées volent à peine dans l’air avant de s’écraser lamentablement.

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Quand la première phase de répétition du film se termine et donc se répète, l’effet est terrible sur le spectateur qui prend conscience de la nécessité artistique pour la réalisatrice d’étendre dans le temps la « non-narration » des actions codifiées à l’extrême de Jeanne. Et plus le film avance, plus la sensation d’être inutile au film se fait intense; c’est un monstre qui nie l’humain. Et paradoxalement, c’est un tourbillon de pensées qui s’empare du spectateur tétanisé par cette expérience stérile de l’humanité, où l’obsession extrême de la répétition quotidienne purge l’individu de toute tentative d’épanouissement personnel et d’expression sentimentale et intellectuelle.

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Seulement, un minuscule grain de sable va enrayer cette machine trop bien huilée. En programmant par erreur une heure plus tôt son réveil, Jeanne va connaître deux notions qu’elle tentait de fuir malgré elle : l’attente et l’ennui. N’avoir rien à faire, c’est être obligé de penser. Et penser, c’est énervant, déstabilisant. Ainsi l’erreur est source de création, créant l’imprévu. Mais chez une personne annihilée par son quotidien, quelles peuvent être les conséquences ? Aller vers l’autre ? Mais si cet « autre » est lui aussi enfermé dans ses propres habitudes, vers qui se tourner ? Vers soi, ou plutôt en soi ?

« Je ne crois ni à ce que je vois ni à ce que je touche. Je ne crois qu’à ce que je ne vois pas et à ce que je sens »  (Gustave Moreau)

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