Joyland, Stephen King

Très belle couverture française qui illustre parfaitement l'ambiance du livre

Très belle couverture française qui illustre parfaitement l’ambiance du livre

Fêtes foraines et parcs d’attraction sont des lieux de fausseté consacrée et acceptée par tous, où derrière les manèges se cachent des mécanismes usés, sous les peintures de clowns des hommes fatigués, sous la peinture criarde de la tôle rouillée. Le fantastique trouve là un lieu idéal pour servir de révélateur, tel un miroir déformant faisant bizarrement apparaître les verrues que nous essayons de cacher tant bien que mal.

Freaks, chef-d’œuvre absolu qui ne peut laisser personne indifférent

Freaks, chef-d’œuvre absolu qui ne peut laisser personne indifférent

Une nouvelle réalité apparaît alors, avec ses propres règles, ses propres corps, le plus souvent difformes ou abîmés. Le grotesque et l’inquiétant deviennent les nouvelles normes. Cette double lecture d’un même lieu apporte ainsi une tension visuelle et imaginaire très intéressante entre le dedans (la fête, les forains, les autres) et le dehors (les visiteurs, les sédentaires, nous). Si de nombreuses œuvres se sont illustrées dans ce domaine, il convient d’en citer au moins deux : Freaks de Tod Browning  (1932) et La caravane de l’étrange (2003-2005). Si le premier est connu de tous comme (à raison) l’un des films les plus forts jamais réalisés sur la monstruosité (physique, sociale et psychologique), il est plus rare que les amateurs de fantastique aient vu cette série TV créée par Daniel Knauf qui, en deux saisons, a su, en termes esthétiques et narratifs, nous immerger dans le quotidien grotesque et halluciné d’une troupe de forains parcourant les États-Unis dans les années trente avec à la clef un passionnant combat spirituel entre des forces mystiques.

La caravane de l'étrange est une série remarquable qui s'arrêta hélas après deux saisons

La caravane de l’étrange est une série remarquable qui s’arrêta hélas après deux saisons

A ma connaissance, Stephen King ne s’était jamais plongé dans le monde de la fête foraine le temps d’un roman. Bien sûr, nous avons tous en tête le terrifiant clown de IT (Ca dans la version française) mais ce dernier n’était qu’un costume cachant tout autre chose et ne prenant pas ses racines dans l’univers forain. Joyland arrive donc à point nommé pour nous embarquer dans un récit qui va démonter tout ce que l’on attendait d’un roman fantastique situé dans un parc d’attraction.

Étonnante affiche "Pulp" pour l'édition américaine qui parut en livre de poche

Étonnante affiche « Pulp » pour l’édition américaine qui parut en livre de poche

Exit créatures déformées cachées dans des roulottes insalubres, clowns au sourire aiguisé et mains gantées tâchées de sang, course-poursuite hallucinée dans une maison hantée, rien de tout cela ou de tout ce que vous pouvez imaginer n’arrivera dans Joyland. Stephen King, avec toute l’intelligence qu’on lui connaît, va déjouer tous les clichés en faisant du parc d’attraction non pas le lieu diffuseur d’étrangeté mais plutôt le le lieu réceptacle des turpitudes du monde « extérieur ». Ainsi le parc d’attraction devient le refuge physique et spirituel de personnes blessées par la vie.

Une couverture aguicheuse qui s'éloigne beaucoup du roman

Une couverture aguicheuse qui s’éloigne beaucoup du roman

Devin Jones est un jeune homme d’une vingtaine d’années, déprimé et solitaire qui profite de son été pour travailler dans Joyland, un parc d’attraction vivant ses dernières années à Heaven’s Bay. A l’aide de deux amis rencontrés sur son lieu de travail et d’un petit garçon condamné par la maladie, Devin va tenter d’oublier la rupture provoquée par sa petite amie et s’investir pleinement dans son nouveau job.

(une playlist créée pour l’occasion et qui recense les titres évoqués dans le roman)

Il y a bien des manières d’appréhender Joyland et son récit mélancolique bercé en sourdine par les vagues de l’océan s’échouant sur le sable. L’une d’elles est de voir Joyland comme la suite spirituelle et l’antithèse totale de Christine, roman du même auteur. Nous quittons les rivages du monde adolescent pour dériver sur les eaux adultes d’un futur forcément incertain, il ne s’agit plus de se rebeller contre ses parents surtout quand ceux-ci sont morts, le rock hystérique des années 60 laisse sa place aux sombres incantations de groupes des années 70 comme The Doors ou Pink Floyd.

Stephen King himself

Stephen King himself

Joyland est au fond un livre de deuil. Si son apparence extérieure est simple et modeste (un spectre hante le train fantôme d’un parc d’attraction), sa mécanique intérieure, voire souterraine, diffuse une ambiance crépusculaire et nostalgique qui nous enveloppe et nous immerge dans les pensées d’un jeune homme qui ne voit que la mort autour de lui. Il n’est pas malaisé de considérer Joyland comme un roman mineur dans la bibliographie de Stephen King, mais il peut être également avisé de voir dans ce récit flottant et émouvant une réussite totale dans son genre, qui assoie un peu plus le King sur son trône de fabuleux conteur.

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