Sodome et Gomorrhe, Marcel Proust

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Avant la brève analyse du roman de Proust, permettez-moi de revenir quelques instants sur la merveilleuse exposition du Palais Lumière à Evian consacrée au peintre et écrivain Jacques-Emile Blanche. Cet homme du monde est célèbre pour avoir réalisé le seul portrait de l’écrivain Marcel Proust. Ce fut donc pour moi un moment privilégié de pouvoir le contempler durant un long moment au calme. Comment vous faire ressentir l’émotion qui m’a saisit à scruter les moindres détails du tableau, puis l’instant d’après de me laisser emporter par les sensations que me procurait ce magnifique portrait ? Aucune photo, aussi réussie soit-elle, ne peut rendre avec une telle grâce l’intériorité d’un homme ou d’une femme comme le fait la peinture. Me perdre dans ce tableau, c’est avoir la sensation pure de dialoguer avec l’écrivain, de pénétrer son intimité comme lui pénétra la mienne. Un moment bouleversant, inscrit à tout jamais dans mon âme. J’en profite d’ailleurs pour souligner l’admirable travail du Palais Lumière qui brille par son choix de sujet original allié à une scénographie ravissante et un cadre enchanteur. Je ne saurais que trop vous conseiller de visiter ce lieu admirable.

Marcel Proust

Mais revenons à nos moutons. S’inscrivant directement à la suite du Côté de Guermantes, le 4eme volume de la Recherche du temps perdu va une nouvelle fois nous faire vivre une expérience littéraire incomparable et indélébile. Nous retrouvons le narrateur épiant un bien curieux manège entre le baron de Charlus et Jupien. Séparés par une cour,  les deux hommes se toisent, prennent des poses ridicules avant d’engager un début de conversation qui se poursuit dans la boutique du giletier. Le narrateur, troublé et curieux, va se faufiler pour comprendre ce changement d’attitude chez ces deux personnes. Il entendra de l’autre côté du mur un tout autre genre de conversation, intime et brûlante. Ainsi s’installe de manière amusante et surprenante le thème qui régnera sur Sodome et Gomorrhe, l’homosexualité. Seulement, cette découverte ne sera pas la seule que fera le narrateur, car le docteur Cottard, en assistant à une danse joyeuse et frivole entre Albertine et Andrée, lui soulignera le caractère irrémédiablement lesbien des deux jeunes femmes. Ce sera un choc total pour le narrateur qui sapera toutes ses croyances et fera de lui un être jaloux, jouant avec Albertine à l’amant transi d’amour puis froid et distant l’instant d’après.

Peinture de Jean-Louis Forain

Peinture de Jean-Louis Forain

Le thème de l’homosexualité est donc, outre une formidable étude de caractères, un « prétexte » pour Marcel Proust pour tendre un miroir aux volumes précédents et réinterpréter les actions des personnages à l’aune de cette découverte. Encore une fois, la mémoire est soumise à une métamorphose constante par la compréhension d’éléments qui nous échappaient. A la fin du volume, dans un brusque revirement, le narrateur ira même jusqu’à prendre une décision à l’opposé de son cheminement intellectuel et affectif, nous laissant dans une attente folle de la suite des événements.

Portrait de Lucie lisant un livre, Jacques-Emile Blanche

Portrait de Lucie lisant un livre, Jacques-Emile Blanche

Mais revenons quelques instants sur Sodome et Gomorrhe. Ce volume fait la part belle à Mr de Charlus,  ce baron hautain au ton cassant, qui croit cacher son homosexualité à son entourage alors que celui-ci rit sous cape de ses manières. A travers l’évolution de ce personnage haut en couleurs et inoubliable par son attitude tranchante, Marcel Proust se livre une nouvelle fois à un véritable jeu de massacre du monde aristocratique, et on se délecte de la description ultra-détaillée de ces soirées mondaines où chacun critique l’autre avec de grands sourires cruels. Arrivé à ce point de La Recherche, on peut d’ailleurs se demander ce que cherche le narrateur dans cette fréquentation de la vie mondaine, car contrairement à lui, barons, duchesses et autres titres n’apprécient l’art que pour se faire voir et en parler de façon éloquente et péremptoire, quitte à se contredire dans la minute suivante. On remarquera que les deux seules personnes qui échappent aux critiques du narrateur (et donc de Proust) sont Swann (un juif mourant) et Saint-Loup (un individualiste charismatique), deux êtres qui contrairement aux autres protagonistes du roman, ne jouent pas le jeu de la vie mondaine et ont décidé d’être eux-même en toute honnêteté. Le narrateur avouera d’ailleurs que toute la magie de Balbec s’est perdue lamentablement dans la fréquentation régulière du salon de l’horripilante Mme Verdurin et de sa clique.

Sodome et Gomorrhe

On est littéralement étourdi par la prose précise et érudite de l’auteur. Chaque phrase est un diamant sur laquelle on n’a pas le temps de s’arrêter, pris que l’on est par la force tourbillonnante du récit. Combien de références artistiques, combien de pensées philosophiques nous submergent au fil des pages écrites avec un sens du détail qui frise le surnaturel ? S’abandonner à la lecture de La recherche, c’est se perdre avec délectation dans les circonvolutions d’un esprit brillant. Je n’ai désormais qu’une hâte, celle de débuter la lecture du 5eme volume au titre inquiétant de La prisonnière

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