L’art de (bien) vivre chez soi

10624965_750611938333489_5289364650631462700_n

La presse regorge de magazines de décoration, disséquant au fil des mois les nouvelles tendances, en nous expliquant combien il nous faut absolument adopter ce nouveau style qu’on pourra acheter dans des enseignes étalées en publicités dans ces mêmes revues.

Un design extrêmement léché pour un résultat déshumanisé.

Un design extrêmement léché pour un résultat déshumanisé.

Mais sortons un instant des modes et signes extérieurs de richesse pour se concentrer sur le lien unissant l’homme à son habitat. Inutile de revenir sur le besoin fondamental pour tout individu d’avoir un toit pour vivre décemment ni sur l’évidence d’avoir toutes les commodités qu’on est en droit d’attendre d’une habitation.

Penchons-nous plutôt sur une certaine philosophie de l’habitat, peut-être même sur les notions spirituelles qui habillent une pièce. Nous n’évoquerons pas ici des disciplines comme le Feng shui tant les ouvrages abondent sur le sujet, allant du plus instructif au plus ridicule.

Admettons d’abord qu’il est délicat de donner des sentences généralistes sur la façon d’harmoniser son intérieur tant cela dépend de la personnalité de l’habitant, l’un préférera une pièce épurée, l’autre se sentira bien au milieu de ses souvenirs.

Prenons alors le cas de Bilbo le Hobbit : qui pourrait imaginer ce personnage amateur de couleurs automnales et de confort très douillet vivre dans un studio anguleux habillé de meubles noirs et blancs ? A l’inverse, comment concevoir l’abominable Patrick Bateman, le serial-killer de Wall Street, évoluer paisiblement dans un petit salon d’inspiration orientale nappé de tissus chatoyants et de poufs bien moelleux ?

Voici donc que la littérature nous donne d’emblée un premier élément de réponse : l’habitat est la manifestation physique de l’espace mental de l’habitant. On pourrait appliquer cette affirmations aux tenues vestimentaires mais là n’est pas notre sujet.

A partir de ce premier constat, l’habitant, qui n’a pas une vision définie du style qui lui convient, peut commencer par s’imaginer être un personnage de littérature et décrire son habitation. Il ne s’agit pas ici de tomber dans la représentation caricaturale des signes de luxe (piscine ou bureau immense) mais de chercher quel agencement de matières, de couleurs et de lumières correspondrait le mieux à notre personnage de fiction.

Projet de construction d'un village de Hobbits

Projet de construction d’un village de Hobbits

Ceci étant fait, il est amusant de comparer le résultat obtenu avec son habitation réelle. Il est évident que selon le budget de chacun tout ne sera pas réalisable, ce n’est d’ailleurs pas le but, mais cela marque le premier pas d’un cheminement dans la réflexion du lien qui nous unit à notre habitation.

Très souvent, on s’installe lors d’un déménagement, on pose les meubles là où c’est le plus évident, le plus pratique, et finalement plus rien ne change mis à part quelques ajustements nécessaires. On fige ainsi l’habitat dans un premier jet à la fois instinctif et raisonné.

L’instinct et la raison : c’est justement ce que nous allons chercher à dépasser pour installer une nouvelle façon de penser l’habitat (et donc l’habitant).

Notons la tendance d'accumulation d'objets dans les décors d'appartements des sitcoms pour tenter de donner de la profondeur aux personnages

Notons la tendance d’accumulation d’objets dans les décors d’appartements des sitcoms pour tenter de donner de la profondeur aux personnages

Dans une maison, nous aimons faire des choses. Des choses qui parfois donnent même un sens à notre existence, une raison d’être. Dans ce cas-là, il faut impérativement consacrer un espace sacré à cette activité, aussi petit soit-il. Il est inconcevable que dans un habitat aucun emplacement ne puisse être disponible pour pouvoir cheminer vers la réalisation de soi. Si les autres membres de l’habitation ne peuvent comprendre ce besoin fondamental, c’est qu’il y a un grave problème de communication à résoudre. Évidemment, la situation n’est pas simple dans les petits espaces habités par plusieurs personnes, mais affirmons ici que chaque habitant doit pouvoir disposer d’un endroit sacré.

L'entomologiste Denis Lavoyer a transformé une partie de son habitation en musée des insectes

L’entomologiste Denis Lavoyer a transformé une partie de son habitation en musée des insectes

Ce deuxième constat mènera naturellement l’habitant à repenser toute son habitation, à ne plus voir les pièces comme des états figés dans le temps, mais au contraire à appréhender l’espace physique comme un lieu en devenir, qui changera au gré de notre évolution spirituelle. Pour cela, il est conseillé, comme dans l’architecture japonaise (lire à cet effet l’excellent 20 maisons nippones, un art d’habiter les petits espaces de Isabelle Berthet-Bondet) de ne plus voir sa maison ou son appartement comme un grand tout, mais plutôt comme une succession de micro-événements. Plutôt que d’appliquer une rigueur esthétique à l’ensemble des pièces pour créer une harmonie totalitariste, imaginons-les un instant séparées les unes des autres pour créer des espaces individuels répondant au bien-être spécifique attendu par chaque pièce. Ne craignons pas l’aspect patchwork de cette troisième affirmation, car les deux premières auront guidé l’habitant vers un sens esthétique et un goût de l’espace plus profonds.

La finalité de ces conseils sera éprouvée lorsque plusieurs habitants devront choisir ensemble le sens d’une seule pièce. Mais c’est justement là la beauté de vivre ensemble que de transcender les goûts de chacun afin de créer une unité inédite constituée d’échanges, d’écoute et d’essais. Car oui nous avons le droit d’essayer, de nous tromper et de recommencer. Si l’eau stagne, elle meurt à nos yeux, si elle devient tempête, elle nous violentera, mais si elle coule tranquillement, on pourra pêcher, se laver les mains et voir son reflet recréé par l’eau calme et apaisée.

Le bureau d'Ernest Hemingway

Le bureau d’Ernest Hemingway

Terminons cette réflexion par la notion de décoration. On conseillera à l’habitant la patience pour accumuler tout au long de sa vie des objets et des œuvres qui représentent un jalon dans sa quête, plutôt que de céder à la beauté vide de sens d’une babiole achetée dans un magasin de décoration. Pour avoir une idée du résultat obtenu, on lira par exemple avec attention Maisons d’écrivains (Éditions du Chêne, 1994), un bel ouvrage nous invitant à partager l’intimité des habitations de grandes plumes de la littérature mondiale ( de Marguerite Duras à Mark Twain en passant par Virginia Woolf). Enfin comme pour l’instinct et la raison, le confort et l’esthétique doivent servir la même cause et ne pas apparaître comme des finalités.

Chambre de Virginia Woolf

Chambre de Virginia Woolf

En définitive, nous n’aurons jamais d’espaces parfaits (la perfection est un immobilisme terrifiant) mais un lieu de vie adapté aux besoins de chacun, modulable avec le temps, nos changements d’état intérieur, un lieu physique qui nous comprend, nous invite au confort et au travail par la réflexion et nous représente in fine comme mémoire et comme futur.

Publicités
Cet article, publié dans Réflexions, est tagué , , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

2 commentaires pour L’art de (bien) vivre chez soi

  1. Ping : Au temps de l’élégance | C'est arrivé près de chez moi

  2. Pauline dit :

    Est-ce que tu connais cette émission « Une maison, un artiste » qui passe sur France 5 ? Je l’aime beaucoup, car elle permet de voir quel environnement se crée chaque artiste pour être bien et travailler. Et je trouve que ton article cerne bien ce qui ressort de cette émission 🙂

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s