Pour une érotique du bonheur

De nos jours, l’érotisme est synonyme de banalité, voire de concept désuet et archaïque. On préfère la sensualité exhibée du corps, on parle de sexe à la télévision sans se soucier que les horaires de diffusion peuvent choquer les enfants devant l’écran (à moins qu’ils ne soient en définitive les cibles visées), les images retouchées de mannequins (hommes et femmes) deviennent les nouveaux standards de beauté, l’idéal à atteindre.

786062LesMarseillaissontderetoursurW9apartirdu13mai

Tout est dans la finesse…

Si on définit l’érotisme comme une troublante variation d’un temps et d’un lieu causé par un ensemble de facteurs (corps, tissu, lumière, températures, couleurs, sons…), on conviendra que ce trouble rejoint en quelques aspects l’état poétique, et donc artistique. Si montrer des seins de femme ou le torse musclé d’un homme n’a pour but que de stimuler l’excitation des spectateurs-voyeurs (qui n’ont aucun effort intellectuel à fournir, simplement à se laisser guider par leur instinct), la recherche de l’érotisme prend en compte notre intelligence et notre sensibilité pour créer une singularité du réel qui va nous chavirer doucement. Il ne s’agit pas de jouer les prudes en reniant tout besoin ou excitation sexuelle, mais comprendre que le sexe est actuellement récupéré par les industries comme une espèce d’apothéose sociale, totalement dénuée de volonté propre. On notera d’ailleurs avec quel aplomb des stars féminines de la musique proclament leur féminisme en montrant leurs fesses, un message reçu cinq sur cinq au vu des ventes de disques considérables de genre d’artistes. Ne parlons même pas des émissions de télé-réalité, où des clones relookés selon les besoins ne cessent de prôner des vertus d’amitié et d’authenticité tout en s’éliminant semaine après semaine dans des bocaux ultra-colorés et bardés de caméras. Cette intrusion dans les corps est le sommet anti-érotique de notre société.

Des paroles subversives : « J’emmerde les filles toutes fines, j’emmerde toutes les filles fines dans la boîte ! Je veux voir toutes les filles avec un gros cul dans la boîte. Nique toi si tu fais partie des filles plates, qu’est-ce que t’as ? J’ai un bon gros cul ! Allez ! »

Heureusement, il existe de nombreuses propositions contemporaines pour contredire cette ignorance crasse. En attendant de trouver dans le jeu vidéo une véritable création érotique (car jusqu’à maintenant, c’est le grand vide, nous sommes plus dans le domaine de la stimulation sexuelle plus ou moins appropriée), tournons notre regard vers la brillante série télévisée Mad Men (2007) . La finesse et la puissance de l’esthétique de la série est certainement le fruit d’une longue recherche de la part du créateur Matthew Weiner, le résultat sur l’écran dégage incontestablement une forte charge érotique. Dans une société étriquée dont le premier aspect se voit par ses tenues vestimentaires soignées et parfaites, les personnages de la série vivent dans des uniformes qui ne demandent qu’à exploser pour libérer tous ces carcans moraux, sociaux et sexuels qui les empêchent d’exprimer leur moi profond. Tout se joue sur le contraste, et si le vêtement représente chez chaque personnage sa fonction sociale, il est très souvent à l’opposé des expressions intérieurs qui les habitent. Ce contraste saisissant, ce jeu vertigineux entre le corps et l’esprit, entre la chair et l’habit crée un trouble diffus, une palpitation esthétique que l’on peut qualifier d’érotique.

2015-05-22-1432279926-4538389-madmen

Mad Men : la rigueur esthétique dissimule de nombreux secrets

Dans un tout autre esprit, remontons en 2008 pour assister à la reconnaissance publique de Sébastien Tellier, un musicien français iconoclaste et talentueux, qui aidé à la production par une moitié des Daft Punk, nous a offert Sexuality. Cet album, savant mélange de pop, de musique électronique et de musique de films, nous entraîne dans une vision à la fois grave et légère de l’amour, de l’érotisme et du sexe. On repense à la légèreté des années 80, aux bandes originales de films érotiques des années 70 et surtout on revit nos premiers émois adolescents. Car c’est bien d’insouciance dont il s’agit dans cet album, mais une insouciance racontée par un homme pour qui tout cela s’éloigne paisiblement. Encore une fois, c’est le contraste, cette recherche intellectuelle entre deux éléments qui créent un état du trouble. Sans humour, ce disque serait un déchirement, mais l’humour et l’hédonisme de Sébastien Tellier fait que l’on tient là un bijou pop-électro des années 2000.

 

Le succès littéraire de 50 shades of grey nous laissera de marbre, surtout en observant que le postulat de départ est quand même la domination sexuelle d’un mâle socialement plus élevé que la jeune femme qu’il va rencontrer. On recommandera au lecteur curieux de se replonger plutôt dans le gargantuesque Nana d’Emile Zola. Paru en 1880, le roman semble avoir été écrit pour notre époque tant il dépeint l’oubli de toute moralité et spiritualité devant les avances du sexe. Porté par la plume fiévreuse, précise et cinglante de l’écrivain, le récit nous entraîne à la suite de la spectaculaire ascension sociale de Nana, la fille de Gervaise, l’héroïne de L’assommoir.  Si on reste effaré devant la bassesse de tous ces hommes agglutinés autour de Nana, comment ne pas avouer à notre tour le désir brûlant de ne pas la rencontrer au détour d’une soirée. Car c’est bien là le génie de Zola, de nous confondre avec tous ces personnages dans cette fresque de la condition humaine qui n’épargne personne, pas même le lecteur !

Nana, 1877 (oil on canvas)

Nana, peinture deEdouard Manet (1877)

Revenons un peu plus tôt dans le temps avec le bref et intense Le diable au corps de Raymond Radiguet, écrit en 1923. La relation entre cette jeune femme et le narrateur, un adolescent d’une quinzaine d’années, est extrêmement troublante, car toujours vue par celui qui l’a initié, vécu et emmené à son terme. L’érotisme n’est ici que diffus, le rendant encore plus désirable, et faisant également apparaître toute l’hypocrisie de notre société si bien-pensante mais également les méandre de notre psychologie confrontée aux vertiges des sens. On le voit, l’érotisme, dans sa forme la plus haute, n’est jamais une fin en soi, elle englobe le monde avec elle, crée une résonance inédite pour les yeux et l’esprit. L’érotisme est la sexualité de l’intelligence.

aff_diable_au_corps-01

Affiche de l’adaptation cinématographique de 1947

 

Cet article, publié dans Littérature, Musique, Réflexions, est tagué , , , , , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

2 commentaires pour Pour une érotique du bonheur

  1. JpbS dit :

    Il est vrai que l’érotisme n’a des fois pas grand chose à voir avec le sexe explicite ou avec les parties du corps connues communément comme des objets sexuels : il faut se souvenir qu’à certaines époques, la vision d’une nuque, de cheveux, d’un lobe d’oreille et de chevilles suffisaient pour faire monter la température ambiante. Aujourd’hui, on retrouve un certain érotisme dans les productions japonaises de style « Fan service » : tout est suggéré, montré sans l’être, des bouts de tissus plus ou moins échancrés cachant l’objet du désir.
    A notre époque où le sexe est aussi simple qu’un clic (pornographie, site de rencontre…), il est important de se rappeler que le désir peut s’appréhender autrement, plus subtilement.
    Merci pour ta recherche d’une vie esthétique plus raffinée et de nous la faire partager.

  2. Merci pour ton commentaire Julien. Si le « fan service » sert surtout à montrer des jeunes filles aux poitrines opulentes, il est vrai que l’animation japonaise se situe à un niveau nettement supérieure que les productions américaines ou européennes concernant l’érotisme.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s