Méditation pour une vie poétique

DSCN3663

Comme il est difficile aujourd’hui de résister à l’immense rouleau-compresseur des industries de la consommation et du divertissement. Les publicités actuelles atteignent le sommet de l’hypocrisie en nous assommant de messages sensés nous vanter la profondeur morale voire spirituelle de telle ou telle marque. On ne vend plus des produits, on vend du sens. En suivant cet endoctrinement matérialiste, on en vient non seulement à se définir par rapport à nos possessions, mais également à juger autrui par rapport à son apparence extérieure de richesse. L’incroyable manipulation des industries nous pousse à détruire notre singularité d’être humain pour le remplacer par un ersatz docile et sollicité en permanence, changeant de style vestimentaire ou musical au gré de modes choisies par des faiseurs de tendances aussi éphémères qu’inutiles.

Mais il y a peut-être pire encore, avec l’invasion des médias dans notre quotidien qui nous pousse à avoir un avis sur tout, tout de suite, sans prendre le temps d’une réflexion poussée et argumentée. Les partis politiques ne sont pas en reste avec une simplification malheureuse de leurs discours, entraînant au mieux un désintérêt de la vie citoyenne , au pire une radicalité simpliste de problèmes sociaux et culturels. Pour finir, Internet et son infinie accessibilité nous invite à voir tout plutôt que voir peu, mais d’étudier plus profondément tel ou tel sujet. A partir de ce triste constat, faut-il concevoir une vie d’ermite dans les bois afin de ne pas diluer son essence dans les différents pôles d’attraction qui nous sont proposés ? Certes non, mais veillons à ne pas dormir sur nos lauriers, à ne pas sombrer vers une douce passivité intellectuelle et choisissons quelques ouvrages en littérature qui peuvent nous guider sur un sentier arboré et ensoleillé…

sabato_y_matilde_al_lado_de_la_biblioteca_reformada

Et pourquoi pas démarrer avec Avant la fin, le magnifique livre de mémoires de l’auteur argentin Ernesto Sabato (1911-2011). Si l’ouvrage, écrit de main de maître, permet de suivre la vie de l’écrivain, celui-ci est surtout une déclaration à l’intention des générations futures sur le danger que recèle la transformation du monde et l’aveuglement obstiné de la notion du progrès. Chaque chapitre de la vie de Sabato permet à celui-ci une digression intellectuelle et philosophique sur le cours du temps, sur les leçons, les avertissements que peuvent nous enseigner l’histoire. Nous sommes là en présence d’un bouleversant testament spirituel, terrifiant de lucidité et pourtant portant en son sein une éternelle lueur d’espoir pour tous ceux et celles qui le liront.

« Comme l’a bien noté Berdiaev, le paradoxe des temps modernes réside en ce que l’humanisme s’est retourné contre l’homme. La sacralisation de l’intelligence nous a poussés au bord du précipice, et le logos, une fois qu’il eut dominé le monde,  a en vain prétendu répondre à ce qui ne s’affronte que comme une énigme ou une plainte. Nous avons atteint l’ignorance à travers la raison. »

christian-bobin-chez-lui-a-saint-firmin-en-saone-et-loire_1292791

A partir de là, cheminons un peu plus loin à la rencontre du poète Christian Bobin. Nous sommes déjà venus explorer les terres profondes et colorées de ce magnifique auteur à plusieurs reprises, ici et , nous y reviendrons d’ailleurs prochainement, mais savourons un bref instant de littérature avec son poème écrit en prose, L’équilibriste (1998) :

« Je pris le poème des mains de mon ami. Pour lire un roman, il faut deux ou trois heures. Pour lire un poème, il faut une vie entière. J’étais loin d’avoir une parfaite intelligence de ce texte, mais il n’est pas indispensable de tout comprendre d’une chose pour l’accueillir entièrement. Il me sembla que pendant ma lecture beaucoup de nuages roulèrent dans le ciel, beaucoup d’étoiles apparurent et disparurent, plusieurs jours et plusieurs nuits passèrent. Quand je relevais la tête de ma feuille, mon ami n’était plus là. Je l’appelai, je le cherchai partout, en vain. Le pré était vide. Je devinai que c’en était fini de nos entretiens et que je ne le reverrais plus. »

Cet immense auteur nous pousse à réfléchir à notre regard porté sur le monde. Est-ce bien le nôtre ou est-ce celui forgé par d’autres ? Immense question qui nous oblige à fouiller dans notre jardin secret, à en remuer la terre, à arroser par ci, à désherber par là. La poésie apporte la résistance la plus forte à l’impérialisme de la raison technologique. Elle le submerge par sa finesse et sa sensibilité, elle arrête le cours du temps, nous offrant un moment d’éternité. Elle fait appel à notre intériorité la plus profonde, celle où aucune entreprise ne pourra jamais y mettre les pieds. L’acte poétique est une transcendance de la réalité.

81EPkEXFOlL

Mais poursuivons notre beau et périlleux chemin avec deux ouvrages de François Cheng, l’homme aux multiples talents littéraires : calligraphe, poète, essayiste, romancier et traducteur. Le premier que l’on lira, Cinq méditations sur la beauté, est un admirable essai sur le sens profond de la beauté. Là encore, marquons une pause pour faire la différence entre une beauté auto-suffisante (et donc stérile) qui règne sur notre société et la beauté profonde qui anime chaque fleur, chaque création artistique, qui donne un sens à l’existence. La beauté n’est pas un état, c’est un cheminement intérieur conduisant l’être vers une transcendance de lui-même, vers sa singularité la plus profonde, la plus essentielle.

« Concernant la beauté, nous observons objectivement que de fait, notre sens du sacré, du divin, vient non de la seule constatation du vrai, c’est-à-dire de quelque chose qui effectue sa marche, qui assure son fonctionnement, mais bien plus de celle du beau, c’est-à-dire de quelque chose qui frappe par son énigmatique splendeur, qui éblouit et qui subjugue. L’univers n’apparaît plus comme une donnée; il se révèle un don invitant à la reconnaissance et à la célébration. »

On finira ce parcours avec, du même auteur, Et le souffle devient signe, un brillant essai intime sur l’art de la calligraphie, richement illustré par les œuvres personnelles de François Cheng. Ce livre est un murmure nous invitant à pénétrer au cœur de la réflexion poétique, artistique et philosophique qui anime cet homme passionnant. Imprégné de taoïsme, son propos irrigue notre âme par sa bienfaisance et sa recherche du sacré.

« Chaque calligraphie est pour moi l’occasion d’une recherche pour atteindre une réalisation vraie et personnelle. C’est dire que mon exercice est toujours inspiré, non par un esprit de convention, mais d’inventivité et de création.

Il convient cependant d’ajouter aussitôt que je pousse rarement dans le sens d’un déchainement gratuit. Car la calligraphie, tout en étant un art formel, est une pratique signifiante; c’est même là son originalité. Toute enflure ou exagération, toute recherche d’effets voyants ou tapageurs, au mépris des lois fondamentales, ne font que ramener la calligraphie à un art décoratif. Je préfère donc l’authenticité aux visées purement démonstratives. Je m’efforce de laisser affleurer ce qui vient du plus profond, véhémence et tendresse confondues. Pour moi, la calligraphie est saveur et chant; elle se doit de créer un espace de communion. »

Terminons là notre promenade par cette belle réflexion sur l’art de la calligraphie. Au fur et à mesure de ce remarquable ouvrage, notre œil se surprend à distinguer ici et là telle profondeur de trait qui l’attire ou l’apaise, c’est un enchantement de successions d’idéogrammes, de réflexions de l’auteur et de proverbes chinois ancestraux.  On le voit encore ici, puiser dans notre intériorité est la clé nous permettant de nous connaître, de nous comprendre et de nous dépasser. Mais pour cela, il convient d’être vigilant, et de savoir quand fermer les vannes de certains aspects inutiles de la vie quotidienne. La quête de soi est une ouverture sur le monde.

DSCN3664

Publicités
Cet article, publié dans Littérature, Poésie, Réflexions, Spiritualité, est tagué , , , , , , , , , , , , , , , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s