Au temps de l’élégance

Gustave Doré

Gustave Doré (1832-1883)

(Un peu de musique pour accompagner cet article et se mettre dans l’ambiance)

Pour qui s’intéresse un tant soi peu à ce sujet, le début du XXeme siècle demeure un exemple inépuisable d’élégance. Cette notion peut se décliner de bien des façons dans les différents aspects de la vie quotidienne.

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Charles Conder (1904), par Jacques-Emile Blanche

En premier lieu, il y a bien sûr l’élégance vestimentaire, qui consiste à créer (insistons sur ce terme) à l’aide de différentes couleurs, matières et coupes une tenue visant à une représentation esthétique de soi. Il va de soi que suivre bêtement la mode comme une vache suit ses congénères brouter la même herbe n’a rien à voir avec une recherche toute personnelle consistant à relier le fond et la forme. Est-ce à dire qu’il faut répugner les tendances, les fuir comme la peste ? Certes non, on se saisira de toutes les opportunités qui sont en résonance avec nos goûts pour les faire nôtre, les digérer, les retravailler jusqu’à les faire plier par la force de notre personnalité.

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Maurice Barrès (1891), par Jacques-Emile Blanche

On est en droit de trouver cette recherche complètement futile, voire puérile, mais on rétorquera à ces âmes en peine que réfléchir à sa tenue n’est pas une perte de temps, bien au contraire, c’est donner à sa journée une direction et à ses interlocuteurs une indication.

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Mais creusons encore plus loin, et allons voir du côté de l’esprit. Si nous ne reviendrons pas sur la mise en scène et le confort de l’espace intérieur (ceci a déjà été évoqué ici), certaines œuvres peuvent nous aider à s’imprégner d’un sens esthétique, d’une forme de beauté du langage. Sur ce sujet, on reviendra par exemple sur l’inépuisable Recherche du temps perdu de Marcel Proust.  Prenons le 5eme volume, La prisonnière, magnifique roman immobile, figé dans la jalousie maladive du narrateur, qui épingle l’amour et le laisse dessécher, perdre tout son précieux nectar pour ne laisser qu’une obsession de la propriété du corps de l’autre. Ce chef-d’œuvre de la littérature française  fait vivre et subir à ses personnages des montagnes de jalousies, des torrents de mensonges et tout un dédale de traquenards sociaux aux codes obscurs mais sans jamais se départir d’une élégance absolue de l’esprit.

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Marcel Proust (1892), par Jacques-Emile Blanche

Prenez l’édition Folio Classique à la page 120 et lisons ensemble le savoureux passage où Albertine fait l’éloge des sorbets à un narrateur passablement excité :

« Mon Dieu, à l’hôtel Ritz je crains bien que vous ne trouviez des colonnes Vendôme de glace, de glace au chocolat ou à la framboise, et alors il en faut plusieurs pour que cela ait l’air de colonnes votives ou de pylônes élevés dans une allée à la gloire de la Fraîcheur. Ils font aussi des obélisques de framboise qui se dresseront de place en place dans le désert brûlant de ma soif et dont je ferai fondre le granit rose au fond de ma gorge qu’elles désaltéreront mieux que des oasis (et ici le rire profond éclata, soit de satisfaction de si bien parler, soit par moquerie d’elle-même de s’exprimer par images si suivies, soit, hélas ! par volupté physique de sentir en elle quelque chose de si bon, de si frais, qui lui causait l’équivalent d’une jouissance). Ces pics de glace du Ritz ont quelquefois l’air du mont Rose, et même, si la glace est au citron, je ne déteste pas qu’elle n’ait pas de forme monumentale, qu’elle soit irrégulière, abrupte, comme une montagne d’Elstir. Il ne faut pas qu’elle soit trop blanche alors, mais un peu jaunâtre, avec cet air de neige sale et blafarde qu’ont les montagnes d’Elstir. La glace a beau ne pas être grande, qu’une demi-glace si vous voulez, ces glaces au citron-là sont tout de même des montagnes réduites à une échelle toute petite, mais l’imagination rétablit les proportions, comme pour ces petits arbres japonais nains qu’on sent très bien être tout de même des cèdres, des chênes, des mancenilliers ; si bien qu’en en plaçant quelques-uns le long d’une petite rigole, dans ma chambre, j’aurais une immense forêt descendant vers un fleuve et où les petits enfants se perdraient. De même, au pied de ma demi-glace jaunâtre au citron, je vois très bien des postillons, des voyageurs, des chaises de poste sur lesquels ma langue se charge de faire rouler de glaciales avalanches qui les engloutiront (la volupté cruelle avec laquelle elle dit cela excita ma jalousie) ; de même, ajouta-t-elle, que je me charge avec mes lèvres de détruire, pilier par pilier, ces églises vénitiennes d’un porphyre qui est de la fraise et de faire tomber sur les fidèles ce que j’aurai épargné. Oui, tous ces monuments passeront de leur place de pierre dans ma poitrine où leur fraîcheur fondante palpite déjà. Mais tenez, même sans glaces, rien n’est excitant et ne donne soif comme les annonces des sources thermales. À Montjouvain, chez Mlle Vinteuil, il n’y avait pas de bon glacier dans le voisinage, mais nous faisions dans le jardin notre tour de France en buvant chaque jour une autre eau minérale gazeuse, comme l’eau de Vichy qui, dès qu’on la verse, soulève des profondeurs du verre un nuage blanc qui vient s’assoupir et se dissiper si on ne boit pas assez vite. »

Si à la première lecture de l’œuvre vertigineuse de Proust, on est amusé de ce passage extatique, une relecture plus appuyée nous éclairera sur le sens caché des paroles d’Albertine qui cachent bien d’autres plaisirs !

Un écueil peut être facilement réalisable quand nous recherchons à tout prix à nous démarquer des autres, à rechercher l’originalité pour l’originalité. Il n’est nul besoin de venir de la bourgeoisie pour tendre vers une idée de l’élégance, nul besoin de dépenser des sommes astronomiques dans des vêtements qui seront peut-être détruits ou perdus par les aléas de l’existence. Mais il est intéressant de se poser la question de notre éducation par rapport à notre relation avec la notion d’élégance. Notre famille nous a-t-elle prodigué dans ce sens ? Nos proches nous empêchent-ils par leurs doux sarcasmes d’être ce que l’on a envie d’être ? Pour rechercher son élégance profonde, il ne faut pas avoir peur de passer par un temps de tests divers et variés, car encore une fois, c’est bien en sortant de sa zone de confort culturel qu’on peut remettre en question ses acquis.

 

 

Pour approfondir l’art de vivre du début du XXeme siècle, on se penchera avec respect et admiration sur les peintures de Jacques-Emile Blanche (1861-1942). Ce peintre, écrivain et homme du monde eut droit à une superbe exposition au palais Lumières à Evian en 2015, on ne saurait que trop conseiller pour les personnes intéressées d’acquérir le magnifique catalogue édité pour l’occasion qui nous permet d’admirer les œuvres picturales de l’artiste mais également d’en savoir beaucoup plus sur l’homme. Laissons nous porter par la grâce de ces compositions, le ravissement des traits des costumes n’a d’égale que la subtilité de la palette de couleurs employée pour rendre toute l’élégance d’un certain art de vivre de l’époque.

On s’attardera bien volontiers sur les incroyables portraits d’un cercle littéraire des plus grandioses : André Gide, Jean Cocteau, Raymond Radiguet, Maurice Barrès et bien sûr, Marcel Proust. Car oui, le peintre est surtout célèbre pour avoir réalisé le seul portrait de l’écrivain de son vivant ! C’est un enchantement de découvrir toutes les facettes de Jacques-Emile Blanche, toutes ses contradictions évoquées par le contraste entre son goût pour les nouveautés artistiques et sa vision très conservatrice de la politique française.

A chacun de se construire ainsi sa propre mythologie de l’élégance…

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2 commentaires pour Au temps de l’élégance

  1. Ping : Le Temps retrouvé, Marcel Proust | C'est arrivé près de chez moi

  2. temps dit :

    Bonjour,
    Elégances et conventions,
    ou est le vrai, ou est le faux.
    Cordialement

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