Le temps de l’écriture

 

Sergeï

Quiconque a déjà testé en profondeur l’écriture de soi sait à quel point celle-ci peut être aussi exaltante que douloureuse. Après un certain temps, expérimenter cette forme singulière d’écriture amène à s’interroger sur la raison qui nous a poussé jusqu’à elle mais également sur la forme littéraire telle qu’elle se dessine chez d’autres écrivains, qu’ils soient professionnels ou non. Comment vivent-ils cette révélation de soi et donc du monde ?

Les œuvres sur le sujet sont légion, et comme c’est l’habitude ici, nous emprunterons plutôt des chemins détournés qui, nous semble-t-il, apporteront beaucoup plus de matière à réflexion suivant la sensibilité artistique de tel ou tel écrivain.

Manuel

Martin Page

Manuel d’écriture et de survie de Martin Page est un excellent roman qui, sous une forme épistolaire, va passer en revue toutes les problématiques sociales et pratiques de l’écriture au quotidien. Puisant directement sa structure dans Lettres à un jeune poète de Rainer-Maria Rilke (sur lequel nous reviendrons plus tard), cette correspondance entre l’auteur et une apprenti-écrivaine dénommée Daria est une très agréable porte d’entrée pour qui se pose des questions sur la vie créatrice et ses répercussions. Dans un style limpide et jubilatoire Martin Page délivre au fur et à mesure des lettres de nombreux conseils littéraires, qu’ils soient d’ordre pratique ou théoriques. Seul le courrier de l’auteur apparaît mais on devine avec bonheur toute les joies et les doutes qui habitent cette jeune auteure plongée dans les affres de la création et dont nous allons suivre indirectement  le processus littéraire, de la création à la publication.

Qu'ai-je donc fait

Jean d Ormesson

Avançons de quelques pas si vous le voulez bien dans le salon si raffiné, parfumé de mille odeurs délicates, de l’éternel Jean d’Ormesson. L’écrivain mondain et existentialiste, avec Qu’ai-je donc fait ?, signe un essai philosophique qui ne dit pas son nom. Se présentant au départ comme une agréable promenade dans les souvenirs de l’illustre académicien, l’ouvrage interroge son auteur, sur sa vie, ses racines, sa constitution intellectuelle, sociale et culturelle. Au fur et à mesure de la lecture truculente et érudite, et sans rien perdre de sa légèreté (faisant ainsi apparaître la puissance cachée du style de l’écrivain), cette déambulation littéraire va se transformer en un questionnement vibrant d’humanisme sur le mystère de l’homme, du temps et de l’univers.

« A la différence de tous les phénomènes dont il est le véhicule, il est difficile de supposer que le temps soit le fruit d’une évolution. Est-il possible de concevoir qu’il se soit mis en place tout seul ? Serait-il une propriété de la matière, une illusion de l’esprit, un fantasme, un jeu de mots ? Ou serait-il la marque imposée à l’univers par une puissance extérieure ? »

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Jean-Claude Pirotte

Continuons notre visite et pénétrons dans la pièce la plus sombre avec l’ultime ouvrage, le testament littéraire du poète Jean-Claude Pirotte, qui nous quitta en 2014. Connu du grand public pour sa chronique poétique publiée chaque mois dans le magazine Lire, le poète, se sachant condamné par le cancer, revient sur ses journées cernées par la maladie, la solitude et la littérature dans l’éprouvant Portrait craché. Là aussi, mais par brides brusques et sans vernis, l’auteur plonge dans sa mémoire et fait remonter à la surface des moments de vie qui compterons dans sa construction intime. Déchirant de désespoir, jusqu’à l’insoutenable, Portrait craché est écrit avec beaucoup d’amertume et de tristesse, mais n’en recèle pas moins de vibrants hommages à l’amitié, la vérité et surtout à la poésie. Jean-Claude Pirotte souille de sa plume cette société techno-moderne, crache à la figure de l’économie, de la raison et de la machine, et oppose à cette déshumanisation programmée le cœur, l’esprit et la vérité poétique.

« Il faut mourir un jour. Cela aussi, à condition d’y arrêter sa pensée, est rassurant. Le scandale serait celui d’une vie interminable, dégradante et dénuée du moindre attrait, de l’heureuse incertitude qui fait de la surprise devant un instant de beauté le prix d’un moment, et la valeur de la mémoire. »

Noireclaire

christian-bobin-par-manuel-braun

Nous voici donc au cœur du monde, au cœur de la poésie. Arrêtons-nous un instant, ou une vie, et savourons la lecture de Noireclaire, le dernier ouvrage de l’immense poète Christian Bobin. Pour qui s’intéresse au cheminement intérieur de cet auteur dans le temps, ce recueil de poèmes parvient encore à transcender l’art si fin et presque impalpable du style unique de son écriture. Revenant sur la perte du grand amour, les mots se font plus rares, plus touchants, plus fragiles et plus forts à la fois. Dans un geste littéraire sublime d’amour et de mort, le fond et la forme se sont retrouvés et hurlent de concert la beauté du monde d’une voix apaisée. Tout au long du recueil, le sentiment d’assister à une apogée littéraire est constant et nous transperce l’âme par sa délicate et infinie transparence.

« J’ouvre un livre et c’est le ciel que j’ouvre : les fantômes chinois marchent sur la plage en effaçant leurs pas. Ils ne sont plus eux-mêmes mais confidences de rivières, soies de feuillage, rumeur de nuages blancs.

Je veux tuer  Christian Bobin. »

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Rainer Maria Rilke, 1906

On le voit, l’écriture de soi revêt bien des formes et des tonalités différentes. Concluons cette visite avec l’inestimable Lettres à un jeune poète de Rainer-Maria Rilke. Hésitant entre une carrière militaire et l’art poétique, Franz Xaver Kappus va solliciter les conseils de l’écrivain allemand. Celui-ci va, en dix lettres allant de 1903 à 1908, donner des réponses à l’aspirant écrivain qui resteront comme des modèles absolus pour qui s’interroge sur la portée de son art par rapport au monde qui l’entoure. Les dix lettres sont des trésors à conserver précieusement pour toutes les âmes fragilisées par leur art et la difficulté d’exprimer son moi profond dans la société. Oublions les ouvrages débordant de conseils pratiques, Rainer-Maria Rilke puise à la source de la création, plonge dans les profondeurs de l’être créateur et en fait jaillir toute la beauté dans un geste littéraire et spirituel de toute beauté.

« Votre doute lui-même peut devenir une bonne chose si vous en faites l’éducation : il doit se transformer en instrument de connaissance et de choix. Demandez-lui, chaque fois qu’il voudrait abîmer une chose, pourquoi il trouve cette chose laide. Exigez de lui des preuves. Observez-le : vous le trouverez peut-être désemparé, et peut-être sur une piste. Surtout n’abdiquez pas devant lui. Demandez-lui ses raisons. Veillez à ne jamais y manquer. Un jour viendra où ce destructeur sera l’un de vos meilleurs artisans, le plus intelligent peut-être de ceux qui travaillent à la construction de votre vie. »

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