Les griffes de la nuit, Wes Craven

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Le cinéma d’horreur américain a connu son apothéose commerciale dans les années 80 avec une ribambelle de films qui troquaient le réalisme glauque des années 70 (Massacre à la tronçonneuse, L’exorciste) contre une inventivité visuelle et scénaristique plus légère et assez époustouflante (Gremlins, Terminator). Parmi les cauchemars qui ont hanté les salles obscures durant ces années-là, revenons sur l’un des fleurons du genre, Les griffes de la nuit (A nightmare in Elm Street en V.O).

Ecrit et réalisé par le regretté Wes Craven (1939-2015), l’auteur de La colline a des yeux et de Scream, Les griffes de la nuit (sorti en France le 6 Mars 1985) connut dès sa sortie un succès critique et commercial fulgurant, faisant du croque-mitaine Freddy Krueger une icône absolue du cinéma d’horreur (au même titre que son comparse Jason Voorhes qui lui hante la saga Vendredi 13), et qui reviendra dans de nombreuses séquelles plus ou moins réussies.

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L’idée d’un tueur psychopathe s’introduisant dans les rêves pour y massacrer des adolescents est déjà assez géniale en soi, mais le talent de l’immense Wes Craven va pousser ce concept dans des retranchements aussi subtils qu’inédits.

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En effet, dans le cinéma de genre, les cauchemars sont souvent interprétés comme des séquences oniriques détachées visuellement de l’ensemble du long-métrage, où le cadrage et les couleurs soulignent bien le fait que nous nous situons dans une zone imaginaire. Wes Craven va prendre ce postulat complétement à contre-pied et faire du cauchemar une vision ultra-réaliste s’infiltrant dans les moindre recoins de la réalité, faisant ainsi perdre pied aux protagonistes de l’histoire, mais également aux spectateurs se demandant à quel niveau de réalité doivent-ils attribuer telle ou telle séquence du film !

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Cette porosité perturbante entre cauchemar et réalité est mise en scène de façon magistrale lors de scènes mémorables telle la percée du monstre Krueger dans le monde réel à travers sa forme qui tente de traverser le plafond de la chambre de Nancy Thompson ou bien encore ce passage dantesque où la même jeune fille, assoupie dans son bain, ne voit pas une main gantée de lames de rasoir sortir de l’eau, entre ses jambes ! Deux exemples parmi tant d’autres qui témoignent également de la formidable créativité de l’équipe artistique et technique du film.

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Cette scène du bain illustre bien la totale réussite du film dans le genre qui est le sien, à savoir un sous-texte halluciné et intelligent de la condition adolescente dans la société américaine. Dès le premier dialogue du groupe, le sexe est la principale préoccupation des protagonistes, qui ne savent pas comment gérer leurs pulsions sexuelles qui entraînent à leur tour un désir de liberté sociale et d’émancipation parentale. Les adultes, castrateurs en puissance des idéaux adolescents, vont passer tout leur temps et leur énergie à contenir ce débordement collectif à travers une isolation du corps et de l’esprit de leur progéniture.

Les adolescents du long-métrages, Tina, Nancy, Glen et Rod, sont ainsi coincés, compressés entre deux mondes, entre deux temps, celui de l’enfance, terre d’illusions, et celui des adultes, vernis trompeur cachant un paysage désenchanté et bourré de vices. Il ne reste alors que la nuit pour Nancy et sa bande pour échapper à la rigueur étouffante du monde adulte et laisser parler leurs désirs secrets. Hélas, même là, au cœur de l’obscurité, l’adolescence sera attaquée sauvagement  par un mélange détonnant et démoniaque de l’obscénité adulte et de la puérilité enfantine en la personne de Freddy Krueger.

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Homme, dieu, démon ou monstre, Freddy Krueger représente en tout cas le pire de la psyché humaine en tuant et violant des enfants, symbole fragile de pureté et d’innocence dans notre monde. Ses atrocités seront punies par un groupe de parents responsables qui iront jusqu’à le brûler vivant, faisant ainsi de la justice un acte de vengeance bestiale. On le voit ici, le réalisateur américain n’est pas tendre avec la mentalité américaine qui tout en prônant le bien au nom de Dieu ne fait en définitive qu’empirer la spirale infernale du mal.

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Ce mal rejaillit donc de la manière la plus secrète et spectaculaire dans les rêves de la descendance de ce groupe de justiciers honorables et va plonger la jeunesse de Elm Street dans un cauchemar industriel incompréhensible, où un homme effroyablement brûlé et armé d’un gant se terminant par des griffes de métal rouillé va prendre le plaisir le plus sadique à traquer et torturer avec une redoutable imagination morbide, donnant lieu à une succession de scènes dantesques.

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On est d’ailleurs estomaqué par la brutalité des meurtres dans leur mise en scène, et on reconnait bien là la patte du réalisateur de La dernière maison sur la gauche et de La colline a des yeux. Ce déferlement d’angoisse visuelle est magnifiquement accompagnée par l’inoubliable composition de Charles Bernstein, faite de sourdes tensions et d’implacables pics de violence. Lors d’un épilogue sarcastique, Wes Craven enfonce le clou en brouillant encore plus les pistes et emportant à tout jamais avec lui protagonistes et spectateurs  dans le cauchemar sans fin de Freddy Krueger, monstre parmi les monstres…

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2 commentaires pour Les griffes de la nuit, Wes Craven

  1. JpbS dit :

    Je me souviens pourtant bien du jour de sa sortie : âgé de 9 ans, levé tôt pour aller faire du ski dans le haut-jura, je vis la bande-annonce à la télévision lors de mon petit-déjeuner ; mais celle-ci me hanta jusque sur les pistes de ski où, me retrouvant seul à un moment donné, le blanc cotonneux de la neige se transforma en la mousse immaculée du bain, m’imaginant alors voir sortir de la poudreuse cette main gantée de griffes métalliques (je ne suis jamais allé aussi vite sur des skis, avant et après cette fois-là), ne savant pas à l’époque que les personnages étaient tués seulement parce qu’ils rêvaient.
    Un souvenir encore bien présent, aussi bien de la bande-annonce que de la frousse réelle de l’époque, qui ne m’empêcha pas, des années plus tard, de voir ce film et de l’apprécier pour l’originalité de son concept.

  2. Merci de partager cet incroyable souvenir Julien ! Moi aussi, la bande-annonce m’avait traumatisé, il me semble bien l’avoir vu dans Temps X lors d’un reportage sur le festival d’Avoriaz (le film avait obtenu le prix de la critique d’ailleurs), quel choc !

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