Destins tragiques de femmes

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La littérature classique française regorge de poignants récits où les femmes, prisonnières de terribles carcans sociaux et religieux, tentent d’échapper à leur condition par tous les moyens. En creux se dessine bien souvent un réquisitoire accablant sur la domination masculine qui, hélas, perdure encore aujourd’hui sous d’autres formes, qu’elles soient plus sournoises (le monde politique en a donné récemment de beaux exemples) ou plus agressives (la violence verbale au quotidien). Preuve s’il en était besoin de démontrer que lire des ouvrages écrits par d’illustres auteurs nous permet, au delà du pur plaisir littéraire, de comprendre plus profondément les mécanismes moraux et sociaux qui régissent notre société actuelle.

Les éditions Folio Classique ont eu l’excellente idée de regrouper en un seul volume onze nouvelles de Guy de Maupassant (1850-1893) traitant du thème de la prostitution. Il est vraiment dommage que le public associe trop souvent cet auteur à un souvenir pénible de lecture scolaire; c’est passer à côté de purs diamants brillamment ciselés d’où émane une puissante lumière perçant l’obscurité, le caché. Lisons ou relisons La maison Tellier ou Boule de suif pour se rendre compte du génie de l’écrivain qui n’a pas son pareil pour nous plonger en quelques lignes dans un univers haut en couleurs habillé de figures marquantes. Dès Mademoiselle Fifi, la première nouvelle qui ouvre le recueil Les prostituées, on est saisi par la férocité du texte qui installe immédiatement une atmosphère, un désordre social et moral, un éclairage là où personne ne veut poser les yeux en pleine lumière du jour. Et il en sera de même avec toutes les nouvelles de cet ouvrage, qui bien que différentes les unes des autres, confirme le regard lucide et cynique que porte Guy de Maupassant sur les prostituées et leurs clients (voir à ce titre la terrifiante Armoire).

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Que celles et ceux qui espèrent une lecture friponne passent leur chemin, car ici la séduction côtoie sans cesse l’horreur. Heureusement que l’humour est en filigrane bien présent également, et permet à l’auteur de dresser un portrait au vitriol d’une société férue de religion, et ce particulièrement dans la remarquable Maison Tellier. Petit aparté mais qui mérite l’attention au vu de la désastreuse préface de ce recueil, il est recommandé de commencer directement par la lecture du texte et non par la préface (et ceci vaut pour la quasi intégralité de la littérature de fiction) sous peine d’avoir un résumé inutile de chaque nouvelle et notamment de leur chute. Quand les éditeurs comprendront-ils que ce genre de texte n’a sa place que dans une postface ?

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Continuons ce bref aperçu de la tragédie féminine dans la littérature française avec un authentique chef-d’œuvre de noirceur réaliste, Thérèse Raquin de l’immense Emile Zola (1840-1902). Avec tout le génie qu’on lui connait, l’écrivain français va décrire patiemment et imperturbablement l’effondrement total d’une famille coincée dans une petite boutique perdue dans les boyaux obscurs de Paris. Thérèse, fille docile dont le destin a été conditionné par la volonté de sa mère et la maladie de son frère, va connaître une passion amoureuse dévorante qui la mènera jusqu’en enfer. A partir de là va se dresser une psychose engloutissant tout sur son passage, une détérioration morale et sociale qui sombrera dans les abîmes les plus profonds. On reste interdit et stupéfait par ce récit implacable où même les morts ne seront pas en paix, où les vivants sont jugés comme des êtres mous et lâches, ne prenant aucune hauteur sur leur quotidien, mais au contraire s’y enfonçant chaque jour davantage pour aboutir à une existence molle et terne. Emile Zola n’est pas homme à faire de concessions et envoie personnages et lecteurs dans la fange la plus repoussante de Paris. Un choc littéraire qui n’a pris une ride.

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Terminons notre sombre promenade avec un autre grand classique de la littérature, Madame Bovary, de Gustave Flaubert (1821-1880). Quel étonnant parcours que celui de cette femme que l’on place d’abord dans un couvent, et qui s’y ennuie après avoir vécu une forte dévotion chrétienne, et qui finit par épouser un homme qui compte si peu à ses yeux. Personnage rêveur et romantique, Madame Bovary se sert de la littérature pour imaginer une vie plus mondaine et plus haletante, mais qui en définitive n’arrive pas à construire ses désirs dans une réalité cloisonnée par ses soins.

Tout l’ennuie si vite, l’amour, l’art, son propre enfant… Elle n’aura de cesse de virevolter d’un homme à l’autre en croyant ainsi faire grandir son âme par une ascension sociale plus importante. Elle ruine son couple par l’acquisition de frivolités sous les yeux d’un marin éteint et sans envergure. Et c’est là, précisément dans ce rapport ténu entre une femme et son mari que réside une des clés du succès éternel de ce récit qui nous promène dans une charmante et douce destruction de l’âme humaine.

Mr Bovary, prisonnier depuis l’enfance de femmes tyranniques, ne rêve que de calme et de stabilité. Alors qu’il aurait pu mettre à n’importe quel moment un terme à la longue déliquescence morale de son épouse, il ne sortira jamais de sa lâche passivité. En ne faisant rien, il laisse entrer le malheur dans son foyer. Emma et Charles sont ainsi tous deux prisonniers de leur caractère. Si l’un sombre dans une mollesse d’esprit, l’autre se perd dans un labyrinthe de superficialité qui les entrainera jusqu’à la ruine. Quant aux autres personnages, ils ne sont guère mieux lotis par la plume acerbe de l’écrivain. Rodolphe est un ogre dévorant les jeunes femmes, l’apothicaire de Yonville est un monstre de cupidité dont le cœur de pierre semble le mieux taillé pour grimper rapidement les échelles de cette société. Seuls Hippolyte et Justin trouvent grâce chez Gustave Flaubert, sous la forme d’une certaine naïveté juvénile, mais qui seront tout de même blessés par la bêtise humaine, l’un dans son corps, l’autre dans son âme.

Et puis, bien sûr, tout finira par s’effondrer. Vivre une vie de mensonges et de regrets a un prix. C’est lors de la chute que l’on ouvre les yeux, mais il est déjà trop tard, beaucoup trop tard. L’étau se resserre. Et l’horreur commence. Et emporte tout. Même l’enfance.

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