L’écriture poétique ou révélation de soi

Alphonse de Lamartine

Quand délivrera-t-on la poésie du carcan infâme dans laquelle on l’a condamné ? Dès le début de notre scolarité, nous avons appris à être repoussés par cette étrange forme littéraire que l’on nous obligeait à apprendre par cœur. Les poèmes avaient alors la même saveur que les sacro-saintes tables de multiplication. Et cette délivrance du savoir poétique brillamment orchestrée par les plus grands esprits de l’éducation nationale continua à infliger à la fragile poésie des heures de dissection laborieuse, d’études de texte visant à vider la substance de chaque mot afin d’exposer aux élèves le cadavre encore chaud d’un poème.

Insurgeons-nous contre cette boucherie des mots institutionnalisée ! Il ne s’agit pas de nier tout un pan de la poésie qui trouve sa fonction dans une utilisation formelle et stylistique de l’écriture pour aboutir à un poème savamment élaboré, mais d’apprendre que depuis les révolutionnaires et admirables Méditations poétiques de Lamartine (publiées en 1820), la poésie s’est trouvée être l’écrin le plus juste et le plus profond pour exprimer toute la profondeur si singulière de chaque âme humaine.

Comme pour tout exercice spirituel tel que la prière ou la méditation, l’écriture poétique va demander un patient travail de « lâcher-prise », une acceptation progressive de ses propres faiblesses, une lente maturation intérieure qui délivrera son hôte des carcans mentaux avec lesquels il a l’habitude de s’exprimer. Ainsi la poésie sera pleinement vécue. N’ayons pas peur d’écrire des lieux communs, des aberrations littéraires, ne cessons pas de puiser en nous, le puits est profond. Et plus nous creuserons, plus s’ouvrira en nous des richesses insoupçonnés, des douleurs secrètes, des espoirs révélés.

Légère brise amicale ou ouragan menaçant, la poésie emporte notre vision du monde (et donc de notre propre personne) vers des territoires inconnus et singuliers. Et c’est une fois en paix (mais l’est-on jamais ?) que nous allons pouvoir travailler à l’exactitude stylistique de chaque mot, afin d’exprimer au plus juste la matière de nos pensées, de nos émotions.

On conseillera aux professeurs de littérature mathématique de se plonger dans l’œuvre dense et profonde de Charles Juliet (Prix Goncourt de poésie en 2012) en commençant peut-être par Moissons, remarquable anthologie de 2013 où on ne peut qu’être admiratif et ému par ce résumé d’une vie commencée dans les ténèbres les plus profonds pour aboutir très lentement à une révélation de soi proprement déchirante. Pour avoir rencontré l’homme récemment lors d’une rencontre littéraire, on ne peut être que séduit par la simplicité avec laquelle il parle de son art, se définissant au fond plus comme un artisan que comme un poète. Ici, point de formules alambiquées pour composer un fastidieux jeu littéraire, seulement une recherche stylistique absolue pour écrire le mot juste, celui qui convient.

Ecrire ses pensées, ses émotions, voilà par quoi on devrait commencer pour expliquer la poésie. Elle est en chacun de nous, elle est notre regard sur le monde, notre ressenti de l’existence, le cheminement vers la clairvoyance.

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5 commentaires pour L’écriture poétique ou révélation de soi

  1. borissentenac dit :

    La poésie n’est pas le poème. Le poème est la forme littéraire de la poesie. La poésie est la création, l’art. Ainsi elle est largement répandue. De fait on peut transcrire le regard, l’écoute, l’observation en poème. Mettre en avant le ressenti qui est à la source parfois bien cachée de toute réflexion intellectuelle. Elle se pose en vérité sur la réalité.

  2. hawavera dit :

    Merci le message est passé pour certain.
    Moi j’écris et je plains ceux qui pensent être
    sans talent, sans importance.
    Car ils ne savent pas que c’est pas une discipline
    Ca vient du coeur.

  3. « La poésie avant d’être des poèmes c’est une façon d’être, liée à une révolte, peut-être la plus humaine possible. Une révolte qu’on a tous connu étant adolescents qui est la révolte devant d’un coté l’immensité des désirs que chacun porte en lui et le peu que la vie permet de vivre. Je crois que la poésie, si elle ne porte pas cette conscience du malheur d’être homme eh bien elle n’existe pas. En même temps, la poésie c’est aussi ce qui permet de conjurer ce malheur justement en affirmant qu’un geste, un regard, un être, une passion peuvent faire que le monde réponde à l’immensité du désir. »
    — Annie Le Brun, interview chez Bernard Pivot, Apostrophes, 1988

  4. jobougon dit :

    Je n’en finirais pas de parcourir vos articles.
    Tout est tellement extraordinairement en résonance avec mon centre, ma nature.
    Merci d’offrir tant de perles à la lectrice éblouie que je suis en arrivant chez vous.

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