Grandeur et désespoir de la Foi

Appartenir à une communauté religieuse peut apparaître comme un choix étrange, voire incongru, pour les personnes qui ressentent dans leur intériorité l’appel sourd et intense de la révélation mystique. Comment imaginer que cette renaissance spirituelle puisse s’épanouir dans une série de dogmes ancestraux ? Pourtant, ces êtres si singuliers aux yeux des communautés religieuses aspirent souvent à partager leur Foi dans la beauté mystérieuse et impénétrable du cosmos, à ne plus subir une retraite verbale qui les isole dans leur rayonnement spirituelle. Gageons que cet appel mystique trouve malgré tout une oreille bienveillante et attentive chez de nombreuses personnes pratiquantes et tolérantes…

Mais passons du côté de l’homme pétri de Foi, et observons-le vaciller sur lui-même, en lui-même au plus profond de sa spiritualité. Obéissant scrupuleusement à des ordres établis depuis des siècles, comment imaginer que sa croyance si lisse, si policée, puisse le précipiter dans les abîmes les plus profonds, les plus désespérés ? Sous le soleil de Satan de Georges Bernanos répondra à cette question par un récit absolument terrifiant, où un homme d’église simple et empoté sera emporté sur la voie de la sainteté qui le mènera tout droit dans les bras gelés de Satan. Ce monument de noirceur mystique paru en 1926 n’a rien perdu de sa violence spirituelle, la Foi de l’homme d’église sera désossée et sucée jusqu’à la moelle, révélant derrière l’aveuglement chrétien une possible damnation éternelle. Dans les pages tourmentées de ce roman unique en son genre se cache un terrible duel, un singulier et fatal combat dont les coups retentiront à jamais dans les replis obscurs de nos âmes.

Ce diaporama nécessite JavaScript.

Mais quittons ces terres boueuses de la mortification physique et spirituelle pour aborder la question de la Foi « intime » face à la Foi « officielle » dans le gargantuesque et érudit roman du regretté Umberto Eco, Le Nom de la Rose. Une fois la dernière page de ce chef-d’œuvre de la littérature moderne refermée, on comprends mieux pourquoi l’écrivain italien a passé dix ans de sa vie à écrire et peaufiner ce joyau, qui sous la forme d’un thriller médiéval, abrite en réalité une foisonnante réflexion théologique sur l’origine et le sens de la Foi. Le Nom de la Rose doit être absolument redécouvert en roman pour tous celles et ceux qui n’ont connu que l’adaptation cinématographique de Jean-Jacques Annaud, certes excellente et toujours aussi passionnante à regarder, mais qui ne soutient pas une seconde la comparaison avec la profondeur mystique et historique de l’œuvre d’Umberto Eco.

81-lo3p6qll

Cette immersion dantesque dans les secrets d’une abbaye oubliée de tous nous sera contée par Adso, secrétaire docile et inquiet de Guillaume de Baskerville, un mentor qui refuse d’opposer la science et la Foi. Chaque découverte de ce duo sera une nouvelle épreuve spirituelle qui ébranlera chaque fois un peu plus les fondations de la Foi naissante ou bien installée dans le cœur de ces hommes d’église. Ce labyrinthe littéraire pétri d’érudition nous fera passer par tous les cercles de l’enfer,  dénonçant les postures intellectuelles passéistes qui sous prétexte de préserver les antiques traditions plongent les esprits dans une eau spirituelle stagnante, croupissante, et peut-être même empoisonnée…

160301_umberto_eco3

Mais ne terminons pas notre parcours sur une note trop sombre ! Portons notre attention sur un petit ouvrage de François Cheng, un essai intitulé Œil ouvert et cœur battant. L’académicien nous invite à une émouvante réflexion sur la beauté du monde. C’est dans cette contemplation cosmique que s’exerce et s’affirme la Foi de l’écrivain. Démontrant avec une belle élégance littéraire et spirituelle que la beauté est la preuve de la signifiance de l’univers, François Cheng nous offre une méditation où la Foi et l’art se rencontrent pour célébrer ensemble une compréhension du monde, où visible et invisible se mêlent inextricablement. Cette recherche du divin au cœur de la matière transcende en toute quiétude le regard que nous portons sur notre quotidien et provoque un souffle intérieur cherchant à pénétrer l’essence de la beauté.

Pour conclure cette réflexion, et ne pas opposer pratiquants religieux et « libertaires spirituels », posons nos yeux sur le bel ouvrage de Frédéric Dupont, La Prière Silencieuse. Constitué de photographies prises dans différents monastères de France, et sublimé par un magnifique texte du poète Christian Bobin, le livre fait naître en nous une profonde admiration pour ces moines qui se retirent du bruit du monde pour devenir des témoins vivants et silencieux de la Foi qui les habitent. Et c’est sans doute là, à des années-lumières des déclarations fracassantes et médiatiques qui obscurcissent les pensées et le progrès, que se situe la signifiance d’un dogme religieux : le recueillement collectif d’une intime sensibilité spirituelle partagée dans le silence..

Cet article, publié dans Littérature, Spiritualité, est tagué , , , , , , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s