La Mort dans tous ses états

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L’idée de notre mort prochaine, inéluctable, est bien souvent une pensée que l’on éloigne le plus loin possible de notre quotidien. Nous refusons de nous laisser sombrer dans la morbidité de notre destin, futile et éphémère. Nous refusons l’idée de la vieillesse, de la maladie, de l’affaiblissement inévitable de nos compétences physiques et mentales. Et pourtant, ce point final et définitif peut être vécu au contraire comme un guide précieux, le phare éternel de nos pensées brouillonnes et de nos actions confuses. Car penser à sa mort, c’est au fond penser à sa vie, à ses derniers instants de souffle créateur. Penser à sa mort, c’est réfléchir à sa vie. Qu’en faisons-nous ? Nous laissons-nous bercer par les eaux douces et calmes du quotidien ? Est-ce notre instinct qui guide nos choix, construisant ainsi une vie faite de pulsions ? Ou bien encore pouvons-nous déterminer nos choix et nos actions par rapport à ce fameux dernier jour d’existence ? Car c’est dans cette dernière possibilité, extrême mais rigoureuse, austère mais vivifiante, que se trouve la balance, l’implacable instrument où sera pesée la nécessité de nos actions face au poids idéal du dernier jour de notre vie, fait de nos aspirations les plus profondes, les plus essentielles.

Grand roman crépusculaire et immobile, Albertine disparue,  6eme et avant-dernier volume de A la Recherche du temps perdu de Marcel Proust, s’interroge sans cesse sur la mort et ses conséquences sur ceux qui restent en vie. Le narrateur, choqué et anéanti par l’annonce de la perte de son amour, explore avec une infinie précision les souvenirs de cet amour perdu à tout jamais. Et revenir ainsi dans sa mémoire met en lumière des zones obscures, des gestes et des paroles oubliés, qui non seulement apportent des éléments de compréhension supplémentaires, mais in fine, participent surtout à réinventer le passé, qui n’est qu’une vision tout à fait subjective de notre histoire. Ainsi, passé le choc violent et frontal de la perte d’un être cher, le deuil est une étape essentielle pour se reconstruire à nouveau, en donnant un nouvel éclairage à notre vie. Et cet éclairage ne peut que nous transformer à notre tour dans le présent. Ainsi se fait le travail de deuil, ou même de double-deuil devrions-nous dire. La perte de l’autre crée la perte d’un moi qui va se redéfinir. Ceci nous démontre que, là encore, même dans la souffrance la plus absolue, la mort est un travail de création.

Grâce à la mort, nous prenons conscience de la valeur inestimable de chaque minute de notre vie. Se pose alors à chaque individu un dilemme inexorable, doit-on se laisser glisser dans le grand courant du temps, ou bien tenter contre vents et marées de mener sa barque comme on le souhaite ? Pour tenter de répondre à cette question existentielle, penchons-nous sur le premier roman de Guy de Maupassant, Une vie. Jeanne, élevée dans un monastère, à l’abri de la rudesse et des perversités du monde extérieur, a cultivé un tendre regard poétique sur la vie et la beauté de la nature. Elle est dans l’acceptation la plus simple, la plus totale. Cette sorte de perfection de l’âme humaine tant désirée par son père ne lui sera hélas d’aucun recours quand elle rencontrera le beau Julien, un homme qui se révélera perfide, avare, égoïste et infidèle. Jeanne, complétement démunie, n’aura d’autre choix que celui d’accepter son sort, et ainsi se vider de sa propre essence spirituelle. Ce court roman, sombre, implacable et cruel, outre de révéler le génie littéraire absolu de Maupassant, fait réfléchir quant à la tournure de nos destinées. Vouloir vivre en harmonie avec soi et le monde est-il vraiment le chemin de la sagesse ? Ne peut-on pas emprunter une route plus étroite, plus pentue et caillouteuse, faite de souffrances et de renoncement au consensus sociétal, pour au bout espérer parvenir au plus haut accord avec soi-même ? Encore une fois, c’est dans les dernières années de sa vie, quand on plongera notre regard sur nos vies passées, que l’on jugera de la qualité de la route empruntée.

Choisir sa vie, c’est choisir sa mort. Et c’est arrivé au seuil que l’on se retournera vers les êtres qui nous ont accompagné pour comprendre qui nous avons été. Louis, le héros silencieux du film de Xavier Dolan, Juste la fin du monde, va ainsi revoir sa famille et son ancienne vie pour un dernier adieu avant de mourir. La violence émotionnelle du récit est entièrement contenue dans une sourde tension palpable entre une personne qui a fait le choix de la singularité, et les membres de sa famille, qui sont à différents niveaux englués dans le quotidien de leur existence. S’affranchir de son vécu, de ses relations amicales et familiales demande un sacré courage que beaucoup ne peuvent comprendre, prenant contre eux ce changement féroce  qui démontre qu’accepter son destin, c’est justement de ne pas l’accepter. Mis en scène avec une grande élégance par le jeune réalisateur québécois, Juste la fin du monde raconte l’impossible communication entre ceux qui subissent leur vie et celui qui regarde vers sa mort. Ne subsiste alors plus, perdus dans une tempête familiale, que des regards qui suspendent le temps et dévoilent l’éternité de nos existences. Vivre dans le passé (c’est-à-dire sans aucune remise en cause), c’est refuser le risque, c’est faire le choix d’une stagnation sociale, intellectuelle et spirituelle dévastatrice. Balayons avec force tout ce qui nous encombre, et réinventons-nous, pour que le jour de notre mort soit le plus beau jour de notre vie.

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4 commentaires pour La Mort dans tous ses états

  1. petitsboutsdevie dit :

    Très beau article! Très intéressant!

  2. Ping : Le Temps retrouvé, Marcel Proust | C'est arrivé près de chez moi

  3. temps dit :

    Bonjour,
    Proposition intéressante.
    Nous sommes toujours libre, croire que nous le sommes pas, est un choix aussi.
    Même si aujourd’hui nos enfants doivent affronter les formatages des machines comme de microsoft et google.
    Cordialement

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