Les passeurs de Mots

PARIS/DALAI LAMA A APOSTROPHES            4PP    2C

Dans une société telle que la nôtre où l’image, l’écran noir, devient la référence absolue, le vecteur médiatique incontournable, faisons comme à notre habitude un pas de côté pour interroger les mots et le langage. Les défenseurs acharnés de la modernité ont bon proclamer, avec des trémolos dans la voix, que l’écriture n’a jamais autant été pratiqué grâce à l’émergence des SMS puis l’explosion des réseaux sociaux, on leur répondra avec pondération que tout de même, mise à part de nombreuses exceptions certes, les mots sont utilisés comme une ultime simplification primaire de la pensée, et absolument pas comme une savoureuse construction intellectuelle enrichissante pour celui qui l’écrit comme celles et ceux qui la lisent. Sans une certaine éducation culturelle et intellectuelle, les plus jeunes générations sont livrées à des outils technologiques qui les asservissent et les avilissent, sans remettre en question leur fonctionnement ou comment ces outils pourraient être utilisés afin de formuler d’une nouvelle façon la complexité de leur pensée.

Hors, ce que bibliothécaires, enseignants et autres professions en contact avec les enfants et adolescents constatent, c’est que le niveau culturel de notre beau pays s’effondre inexorablement. Dire cela peut paraître totalement réactionnaire, voire insultant pour les jeunes qui liraient ce texte, mais posons-nous la bonne question : comment se fait-il qu’avec toute la technologie (et donc le savoir) dont nous disposons à l’heure actuelle, les jeunes générations n’établissent-elles pas un renouveau intellectuel et culturel ? Entendons-nous bien, il y a actuellement des centaines de mouvements de pensée innovants, qu’ils soient politiques, culturels et intellectuels. Mais ceci ne doit en aucun cas cacher ce qui se passe dans des milliers de foyers en France, sinon ce serait de la malhonnêteté intellectuelle que par souci de ne heurter personne, nous n’évoquions pas ce problème majeur. Et c’est là que les plus anciennes générations peuvent se poser des questions, car en croyant que les plus jeunes sachent parfaitement se servir d’un outil sous prétexte que cet outil technologique est assez récent, nous laissons nos enfants dériver sur un grand océan, alors que notre rôle est celui de servir de phare, de guide, non pas pour imposer, mais proposer et accompagner le développement des jeunes cerveaux pour les inciter à trouver leur singularité dans ce monde.

Ceci est donc une invitation, et non un pamphlet, pour redécouvrir quelques personnes qui ont pu nous guider sur le chemin des mots, de l’amour de l’art et de la pensée. Ecrit en 1990, Le métier de lire est un livre d’entretien où le célèbre journaliste Bernard Pivot répond aux questions précises et pertinentes du sociologue Pierre Nora. Après quinze ans de loyaux services (d’un temps où le service public télévisuel était d’une autre tenue), l’émission littéraire Apostrophes s’arrête. Pierre Nora a alors la brillante idée de demander sur le vif à Bernard Pivot tous les secrets de fabrications qui entourent l’émission et qui ont participé à sa notoriété. Le résultat est absolument fascinant et délicieux à lire, d’autant plus que le sociologue, très critique envers le dispositif télévisuel, n’hésite pas à piquer le professionnalisme de Bernard Pivot, ce qui nous donne droit de lire de savoureux et passionnants échanges. On se remémore alors avec plaisir ce portrait d’une France amoureuse de la littérature, où artistes, intellectuels et grand public se rejoignaient le temps d’une émission télévisée, tous les vendredi soirs en 2eme partie de soirée. En creux se dessine également le portait d’un homme, lecteur public, qui participa à l’exercice de démocratisation de la culture et qui fait se poser d’importantes questions aux lecteurs de cet ouvrage : que lisons-nous ? Pourquoi ce livre et pas un autre ? Nos lectures sont-elles livrées à notre instinct par souci de distraction ou bien le choix d’une réflexion dans le but de nous faire évoluer spirituellement, humainement ou intellectuellement ? Et surtout, que faire de tout cela, comment le transmettre ? A cette dernière interrogation, l’enjoué Bernard Pivot propose un éventail de réponses : en étant extrêmement rigoureux et ouvert au monde, en décloisonnant les styles et les genres et en créant des rencontres multi-culturelles inédites.

Et il y les voix. Des voix pures et profondes, qui vous prennent par la main pour vous guider vers d’obscures vallées de mots, et vous faire découvrir des trésors enfouis, des secrets perdus. Telle est la voix du comédien Michael Lonsdale. Son pouvoir d’évocation qui passe par une voix aux résonances telluriques emporte les phrases vers des montagnes immenses et des abîmes sans fond pour faire in fine passer le texte au plus près de notre âme, au creux de notre corps de poète. Paru en 2003 aux éditions Pauvert, Visites n’est pas une autobiographie de l’acteur, mais une succession de moments et de personnes qui ont marqué sa vie, tel Samuel Beckett et Marguerite Duras. Fondant sa Foi et son art dans un même élan spirituel, Michael Lonsdale nous fait prendre conscience de la beauté de la vie à travers sa profondeur. Défricher, expérimenter, atteindre la quintessence, ne point céder aux sirènes grossières et hurlantes, voilà un chemin de vie exemplaire auquel s’astreint l’homme et l’artiste. Michael Lonsdale habite le silence, si gênant de nos jours. Il nous propose de nous retrouver dans l’écoute d’une œuvre, d’un récit qui porte en lui l’expérience si intime et singulière de la vie. On conseillera plus que vivement l’écoute en livre audio de la lecture que fait l’acteur du livre de Khalil Gibran, Le Prophète. En voiture ou au casque, ce ne sera tout d’abord qu’un doux murmure qui vous chatouillera l’esprit, puis la spiritualité du texte et de la voix deviendra une puissance incantatoire qui vous illuminera avec toute l’intensité dont vous serez capable. Vous vivrez alors une expérience poétique qui vous emportera au creux du monde et dans le mystère des étoiles.

Pour conclure, portons notre regard vers un homme aussi discret que rigoureux, qui aura vécu une partie de sa vie contre lui-même afin de se révéler dans sa singularité, Charles Juliet. Le poète (que nous avons déjà évoqué ici) se livre dans un recueil d’entretien, Charles Juliet en son parcours, avec l’écrivain Rodolphe Barry (dont l’émouvant  Raymond Carver est encore dans nos mémoires), et nous conte ainsi son passé, son entrée douloureuse dans l’écriture et son rapport à l’existence. La lecture de ce livre remarquable et bouleversant à bien des égards nous fait prendre conscience que la vraie sagesse, rugueuse et farouche, se trouve peut-être ici, dans ces lignes dont on a envie de souligner la moindre phrase tant Charles Juliet parvient à évoquer avec tellement de justesse la problématique existentielle que nous sommes tous plus ou moins amenés à connaître un jour. Extraits, textes inédits et photos agrémentent de belle façon cet ouvrage paru en 2001 aux éditions Les Flohic.

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A travers ce portrait se dessine l’expression de nos vies et la compréhension de nos actes. L’art, la culture ou les voyages ne sont jamais que des moyens d’explorer et de creuser le mystère de notre être, de notre singularité. En ce sens, les passeurs de mots sont les révélateurs de notre essence.

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4 commentaires pour Les passeurs de Mots

  1. JpbS dit :

    Superbe !!!

  2. La lecture de ce billet savoureux m’a convaincu. Je suis aussi lecteur de Charles Juliet. Je l’abonné à votre blog. Bonne journée

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