Le Temps retrouvé, Marcel Proust

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Nous voici arrivé à la fin du voyage. Ou plutôt devrait-on dire d’un voyage, car ce que nous découvrons dans le dernier volume de A la recherche du temps perdu est que  tout reste à lire et à écrire. Nous comprenons que nos vies se scindent en deux époques, celle de l’apprentissage et celle de la vocation. Ces deux blocs temporels sont reliés par un autre Temps, extrêmement court celui-ci , doté d’une puissance phénoménale et transcendantale, celui de la Révélation. Toute notre vie suit un cheminement dont nous ne maîtrisons pas la trajectoire, dont nous ignorons les soubassements; cette matière confuse de lieux, d’événements et de personnes va nous construire pour in fine nous révéler à nous-même. Et bien souvent, contre toute attente, la Révélation prendra une forme complétement contraire à cette lente maturation qui nous a conduit à cet instant crucial.

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L’homme au balcon, Gustave Caillbotte

Chef-d’œuvre absolu de Marcel Proust, Le Temps retrouvé possède les mêmes attributs que la conclusion d’une importante série d’ouvrages philosophiques sur le même sujet : ce n’est qu’en lisant l’intégralité  du cheminement intellectuel, forcément littéraire et souvent ô combien périlleux  des sept volumes de A la recherche du temps perdu que l’on sera en mesure de comprendre en profondeur la réflexion finale à laquelle l’auteur tente de nous faire accéder.

Cette immense fresque littéraire, esthétique et philosophique nous aura accompagné durant des années, à raison de deux ouvrages par an (espacés de six mois). Cette discipline rigoureuse, parfois frustrante, nous aura permis de laisser mûrir nos réflexions et nos sentiments, et surtout de retrouver à chaque fois un narrateur aussi différent et semblable que lors du volume précédent, et au narrateur de retrouver également un lecteur aussi différent et semblable que lors de sa dernière lecture ! Ainsi, cette façon de lire A la recherche du temps perdu permet à l’œuvre d’inscrire son ambitieux processus narratif et philosophique dans notre pensée et notre cœur. Nous ne lisons plus une œuvre d’art, nous sommes dans l’œuvre d’art.

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Le Guépard, de Luchino Visconti, outre le fait d’être un chef-d’œuvre absolu du cinéma, est la plus belle adaptation non officielle de l’œuvre de Marcel Proust de part son ambiance, son esthétique et sa sensibilité. 

L’horreur absolue de la Première Guerre mondiale oblige Marcel Proust à modifier la fin de son roman. La guerre vue des salons parisiens où se fréquentent désormais bourgeois et aristocratiques donne toute la mesure de la médiocrité intellectuelle qui anime les paroles creuses et vaines des uns et des autres. La superficialité de leur position sociale donne à cette classe une détestable passivité ironique à propos d’événements dramatiques,chacun préférant perdre son temps à contempler l’autre, l’évaluer et le juger, à placer l’apparence au centre des préoccupations de la vie quotidienne.

Paraître plutôt qu’être. Voilà un choix que le Temps ne pardonne pas, impitoyable qu’il est à faire mollir les chairs et les esprits. L’apparence n’est alors plus qu’une triste et cynique caricature de l’être, qui tente vainement de s’attacher aux rameaux d’une gloire à jamais passée.

La mélancolie des jours passés est un terreau inestimable qui nous invite à prendre conscience de nous-même pour nous extraire de notre condition première. Il y a en nous une sensibilité si fragile que nous avons longtemps ignoré quoi en faire, comment l’exprimer dans un monde qui veut nous entraîner à chaque instant dans sa folle danse désarticulée. Il y a en nous une vocation secrète pour exprimer cette sensibilité si singulière, il y a en nous un désir enfoui qui n’apparaitra qu’au bout de longues années, suivant les aléas de la vie. Il y a en nous la force d’être vraiment soi, hors de notre soi habituel, si paresseux. Il y a en nous un être secret qui sommeille, qui est né avec nous, et qui ne demande qu’à se révéler au monde.

C’est entre autre de cela que parle Le Temps retrouvé, Albertine disparue, La Prisonnière, Sodome et Gomorrhe, Le côté de Guermantes, A l’ombre des jeunes filles en fleurs et Du côté de chez Swann. Marcel Proust défie le Temps pour livrer au monde une œuvre littéraire infinie et éternelle. Sacrifiant sa vie à l’élaboration de cette vertigineuse cathédrale littéraire, l’écrivain est devenu malgré lui un modèle absolu, terrassant et fascinant d’abnégation d’un créateur face à son œuvre.

L’art nous façonne, et nous détruit.

Mais peut-on imaginer une plus belle mort ?

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