Voix américaines

Il est facile, surtout depuis l’élection de Donald Trump, monstruosité politique qui augure un sombre avenir pour les relations internationales, de décrire les États-Unis à travers toute une série de clichés : hamburgers, pollution, divertissement, luxe, racisme… Se dessine là en creux le portrait d’un américain moyen, culturellement pauvre, ne s’intéressant qu’à ses petites affaires. Ce serait terrible pour nous autres, européens, de ne pas mettre en lumière toutes ces voix d’intellectuels et d’artistes qui pensent chaque jour à construire un monde meilleur pour leur pays. Des voix qui ne seraient pas au dessus des autres, mais avec elles, au sein de la ville comme de la nature la plus sauvage. Des voix qui parleraient du quotidien pour en extraire toute la beauté, même là où l’humanité tente de survivre comme elle peut dans un système social écrasant et impitoyable.

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Si Raymond Carver (1938-1988) est surtout reconnu pour ses nouvelles, il serait fou de passer à côté de son recueil de poèmes publié aux éditions Points et intitulé sobrement Poésie. Réunissant Where Water Comes Together with Other Water, Ultramarine et A New Path to the Waterfall, ce précieux recueil est déroutant de prime abord car on n’y trouve point de poésie comme on l’entends au sens commun. Raymond Carver puise sans réserve dans son quotidien le plus farouche pour en extraire la moelle, aussi dure à mâcher soit-elle. On est carrément proche de la micro-nouvelle tant ces morceaux de vie parfois ingrate sont retranscrits sans artifice. Déconcertant certes au premier abord, mais après quelques pages, quel plaisir de comprendre que Raymond Carver presse le quotidien pour vivre la poésie qu’elle contient, même lorsque la vie s’acharne sur lui. La mémoire du poète fuse dans les recoins de l’homme pour y puiser des souvenirs sexuels, des instants suspendus dans le temps, de moments de plaisir simple. On s’accroche aux mots de l’écrivain, on partage des sentiments forts (« Je t’aime, frangin, t’as dit. Et puis un sanglot est passé entre nous. J’ai serré le combiné comme si c’était le bras de mon pote. Et j’aurais voulu pour nous deux pouvoir refermer mes bras sur toi, mon vieux copain. Je t’aime aussi, frangin. J’ai dit ça, et puis on a raccroché. »), on vit avec lui sa vie tout simplement (« On avait envie de tomber à genoux et demander pardon pour nos pêchés, pardon pour nos vies. Mais c’était trop tard. Trop tard. Plus personne pour nous entendre. Nous avons dû assister à la démolition de la maison, le terrain a été remis à plat, et puis on nous a dispersé aux quatre vents. »). C’est cela, la poésie de Raymond Carver, de la réalité à l’état brut. Dans cet enfer social où la mort, l’alcool et la solitude rôdent comme des vautours affamés, le poète se raccroche à la littérature, à un morceau de jazz entendu à la radio, à une partie de pêche (« Et cette rivière soudain devenue noire et rapide. Je pris une inspiration et jetai quand même la ligne. Priant pour que rien ne morde. »), à une nuit d’amour (« On dira que ce n’était pas mon jour. Mais au contraire! Et pour le prouver j’ai cette petite morsure qu’elle m’a fait la nuit dernière. Une marque qui rougit ma lèvre aujourd’hui, pour me le rappeler. »). Et puis au delà de tout émerge la tendresse, la douceur. L’amour.

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Publié en 1971 aux États-Unis (et en 1991 par Robert Laffont en France), Wolf est le premier roman de Jim Harrison  (qui nous a quitté le 26 Mars 2016) et une belle porte d’entrée pour qui veut découvrir l’œuvre de cet immense romancier qui préférait vivre au fin fond de la campagne plutôt qu’arpenter les trottoirs de mégapoles inhumaines.  Espiègle, le romancier nous explique en préambule que son roman est un vrai-faux journal relatant quatre années de sa vie. C’est donc à l’âge canonique de 33 ans que Jim Harrison publie ses mémoires ! Le récit va donc se scinder en deux parties, l’une va décrire l’écrivain (ou du moins son personnage) empêtré dans une virée en pleine nature sauvage, ce qui donnera lieu à des scènes croustillantes où les amateurs d’une beauté naturaliste et contemplative en auront pour leur frais, et l’autre où les souvenirs urbains affluent et nous promènent de bars miteux en zones d’ombres peu fréquentables. Et au milieu de ce chaos littéraire surnage un être cramé par l’alcool et les mauvais choix, qui préfère écumer les bas-fonds de la société et les forêts sauvages pour y trouver une vérité, aussi crue soit-elle. « Il n’y a aucun romantisme dans les bois, malgré ce que prétendent les imbéciles. Le romantisme est dans le progrès, le changement, la disparition d’une face de la terre au profit d’une autre. Nos indiens étaient, et sont encore, de grands anti-romantiques. Quiconque le conteste devrait être largué en parachute ou amené en hydravion dans le territoire du Nord-Ouest, histoire de voir si il trouve sa dose de romantisme. » Jim Harisson plonge le lecteur dans les méandres de son histoire où pleuvent les relations sexuelles plutôt glauques, où la violence des mots côtoie celle des gestes, où un pays ne veut plus se regarder en face, mais préfère cacher sa misère sous son paillasson. L’auteur gratte là où ça fait mal, submerge son auditoire de détails sordides parfois hilarants souvent tristes. Jim Harrison est un révolté, un cœur d’or caché sous l’apparence d’un ours mal léché qui ne prends pas de gants pour dire ce qu’il a à dire. « J’ai toujours pensé qu’on aurait dû appeler les  hommes de cinquante ans en premier sous les drapeaux, puis ceux de la tranche d’âge immédiatement inférieure et ainsi de suite. Laisser aux jeunes la chance de pouvoir vivre un peu, de goûter les choses, avant d’aller se faire descendre au fin fond de la jungle. Et on devrait aussi recruter systématiquement 25% du congrès. » Jim Harrison renvoie dos à dos la nature impitoyable et la société des hommes, qui dans sa grande folie mégalomaniaque, se croit supérieure au monde des végétaux et des animaux. Et derrière l’amertume et le cynisme, derrière l’épaisseur de la peau, se cache une blessure grave et profonde, que l’écrivain a su peut-être guérir grâce à son travail qui marque à tout jamais l’histoire de la littérature américaine.

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Publié en 2016 en France (aux éditions du Seuil) mais datant de 2004, le 2eme roman de Ron Rash, Le chant de la Tamassee (Saints at the river en V.O), permettra à tout lecteur de se rendre compte de la puissance narrative de ce grand romancier américain. Dans un style à la fois fluide et limpide, l’auteur va nous entraîner suite au décès accidentel d’une enfant dans une rivière protégée par la loi à la rencontre de toute une communauté qui se retrouvera malgré elle au centre de décisions qui auront des conséquences majeures pour l’avenir. Dès les premières lignes, on est happé par le récit qui va tranquillement et impitoyablement dérouler son ambiance si particulière, à la fois familiale et protectrice, mais aussi sourde et angoissante. Des âmes hurlent en silence, des hommes aveugles comptent de l’argent, des familles s’écroulent, des souvenirs ressurgissent, tout est diffus et pourtant bien présent, à fleur de peau. L’écrivain n’a pas besoin d’effets de style, il laisse toute la place à ses personnages pour exprimer leurs espoirs et leurs doutes. Il laisse également la place à toute l’horreur du quotidien, lorsqu’un seul petit moment d’inattention coûte cher, très cher, à nos proches. Il laisse également parler ceux qui voient la poésie de la nature s’exprimer en eux, qui la ressentent avec une douceur et une violence sans égale. Il y a une évidence minérale dans cette histoire sobre et implacable, un appel naturaliste pour qui sait l’entendre, un cri de détresse écologique d’un homme pour renouer avec notre humanité. On constatera ainsi que nombre d’écrivains américains se sont tournés vers la nature pour à la fois se détacher de la folie urbaine mais également prendre un recul salutaire sur eux-mêmes et donc sur nous.

 

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