Dans l’Ombre et le Silence du Japon

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Pour qui s’intéresse au Japon et plus spécifiquement à l’esprit japonais, il est absolument indispensable de lire le saisissant essai de 1933, Éloge de l’ombre, écrit par Junichirô Tanizaki. Démarrant son texte par la nostalgie de l’architecture des anciennes demeures japonaises, l’auteur nous fait pénétrer au cœur de l’esthétisme japonais, là où la pénombre et l’essentiel font paradoxalement apparaître le vide, et donc l’invisible. La chute d’une feuille à travers la fenêtre, le son discret d’une goutte d’eau, le frémissement d’un tissu… L’audition et la vue se relâchent en même temps que paradoxalement s’effectue dans l’esprit une grande attention aux moindres détails. Très loin d’être un discours pontifiant, Éloge de l’ombre est un texte à la fois profond et léger, où même les sanitaires ont droit à une réflexion aussi étonnante qu’amusante. Junichirô Tanizaki s’amuse de lui-même en nous décrivant ses désastreuses tentatives pour retrouver l’esprit japonais authentique, qui s’est dénaturé depuis l’ouverture du pays à l’occident. Et que ce soit la gastronomie, la luminosité ou les costumes pour ne citer que quelques exemples, rien n’échappe à la plume enlevée de l’auteur pour évoquer la déliquescence du raffinement japonais.

« Nous nous enfonçons avec délice dans les ténèbres et nous leur découvrons une beauté qui leur est propre. »

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De cet essai nous pouvons déduire que l’esprit japonais cache son secret dans l’ombre et le silence… Déjà en 1931, Junichirô Tanizaki avait sous une forme complétement différente évoqué les ténèbres japonais. Construit comme une reconstitution historique qui se transforme très rapidement en conte sombre, sexuel et violent, Histoire secrète du sire de Musashi va nous plonger dans la vie chaotique d’un prince nommé Hôshimaru (et qui changera plusieurs fois de nom au cours de sa vie). A l’âge de 13 ans, pris en otage dans un château, le jeune homme va assister en pleine nuit à un étrange rituel : trois belles et jeunes femmes agenouillées procèdent à un rituel bien précis visant à nettoyer et mettre en valeur les têtes décapitées dans la journée de valeureux guerriers ennemis ! Ce spectacle macabre sera le fascinant point de départ d’une vie toujours plus déviante et romanesque, où  Junichirô Tanizaki, grâce à une parfaite maîtrise de l’ellipse narrative, se jouera de nous tout au long de ce palpitant et cruel récit.

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Pénétrons maintenant dans l’histoire plus secrète du Japon, et notamment au 17eme siècle, lorsque le pays décida d’expulser tous les missionnaires catholiques européens. Ce fait historique peu connu sert de base à Shûsaku Endô pour son roman Silence, écrit en 1966. L’église de Rome, offusquée,  apprend que l’un de ses plus missionnaires les plus respectés envoyé au Japon, Christophe Ferreira, aurait renié sa foi suite à une torture insupportable nommée « la fosse ». Trois missionnaires portugais décident d’aller enquêter pour vérifier cette rumeur et porter malgré tout la bonne parole dans un pays qui ne veut plus d’eux. On pénètre dans cet étrange roman d’aventure comme les missionnaires pénètrent dans ce pays inconnu dont ils ne savent rien. Le désarroi et l’incompréhension transformeront ces hommes d’église dans leur âme et leur chair, mais l’un d’eux ira encore plus loin que tout, écrasé par le silence de ce Dieu qui ne répond pas à l’appel de détresse de ses fidèles martyrisés avec une cruauté insupportable. Le silence d’une âme déchirée, ruinée, fait voler en éclats toutes les tentatives spirituelles de compréhension entre deux cultures foncièrement différentes. Ce récit écrit comme un journal de bord nous saisit par la confrontation à la fois brutale et indicible qui existe entre deux civilisations.

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Pour conclure cette promenade obscure, nous recommanderons deux lectures aussi brèves que déstabilisantes, chacune à leur façon… La danseuse d’Izu de Yasunari Kawabata est un recueil de cinq nouvelles où mélancolie, cruauté, tristesse et évanescence s’entremêlent dans une danse troublante d’où nous ressortons confus et troublés…  Évoquons également le fameux Rashômon de Ryûnosuke Akutagawa où nous attendent quatre contes brutaux et effrayants d’où se dégage un irrésistible parfum de mystère insoluble. Décidément, plus nous cherchons à comprendre dans son intimité le Japon, et plus il nous échappe.

« Dans ma bouche de nouveau le sang afflue. Ce fut la fin. J’ai sombré dans la nuit des limbes pour n’en plus revenir… »

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Un commentaire pour Dans l’Ombre et le Silence du Japon

  1. francefougere dit :

    Merci pour tes analyses – Tout ce qui concerne le Japon me passionne – amicalement 🙂 – france

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