Des âmes solitaires

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La littérature possède mille visages, aujourd’hui encore plus qu’hier, mais permettons-nous de scinder les auteurs en deux catégories (aussi réductrices soient-elles) : les écrivains du récit et les écrivains de l’intérieur. Les écrivains du récit sont ceux qui inondent les rayons des librairies et bibliothèques à l’heure actuelle, souvent pour le meilleur et très souvent pour le pire. Ces auteurs sont au service de leur histoire, même si celle-ci trouve ses racines dans la vie de l’auteur. Est-ce qu’il faut donc les dénigrer par suspicion de facilité ? Sûrement pas ! Car d’immenses auteurs se sont révélés par le récit, citons par exemple Stephen King, Charles Dickens ou Guy de Maupassant. Que ce soit au travers de vastes paysages imaginaires ou de personnages à la profondeur psychologique inouïe ou insensée, le roman de récit nous transporte ailleurs, nous fait incarner des êtres et nous en ressortons changés, marqués à tout jamais quand celui-ci fait preuve d’une véritable honnêteté et recherche artistique.

PARIS :  Patrick Modiano.

Mais il existe un autre type d’auteurs, où se côtoient poètes et diaristes, où des hommes se servent de leur vie comme matière première pour dessiner une œuvre toute entière. Quel courage faut-il avoir pour plonger en soi au risque de se confronter à ce qu’on a de plus sombre ! Mais quel résultat pour l’auteur et le lecteur de voir émerger une œuvre singulière, une écriture unique. On quitte alors les rivages de la lecture facile pour pénétrer dans des eaux troubles, où le lecteur devra accepter de se perdre pour trouver la clé du mystère. Prenons par exemple Un pedigree de Patrick Modiano; qu’il est difficile de prime abord d’apprécier ce texte froid et impersonnel. Le narrateur déroule l’histoire de sa vie comme s’il s’agissait d’un renseignement administratif, et puis après quelques pages cette phrase : « Que l’on me pardonne tous ces noms et d’autres qui suivront. Je suis un chien qui fait semblant d’avoir un pedigree. » Roman autobiographique écrit en 2005, Un pedigree évacue toute notion de nostalgie en décrivant les jeunes années de l’écrivain avec une rigueur déconcertante; rigueur dont on saisit au fur et à mesure du récit qu’elle a beaucoup à voir avec le manque d’amour du noyau familial.

« La neige, pendant six mois. Cette neige, je lui ai toujours trouvé quelque chose d’émouvant et d’amical. Et une chanson, cette année-là, dans le transistor: Non je ne me souviens plus du nom du bal perdu… »

 

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« Les petits livres sont plus durables que les gros; ils vont plus loin. Les marchands révèrent les gros livres, les lecteurs aiment les petits. Ce qui est exquis vaut mieux que ce qui est ample… Un livre qui montre un esprit vaut mieux qu’un livre qui ne montre que son sujet. »

Cette pensée de Joseph Joubert va comme un gant au dernier livre posthume du poète Jean-Claude Pirotte, Silence. L’auteur égrène ses souvenirs et réflexions au gré d’un vent maussade du Jura. Une écriture rurale et authentique couvre les pages de ce bref livre : « Le sentiment de naître nous étreint à certaines heures comme si nos souvenirs étaient neufs, comme si notre mémoire attendait que nous la remplissions d’une vie sans entrave, d’amours de légende, et de l’arôme des vins futurs. »

La poésie quitte ses doux salons feutrés et accompagne Jean-Claude Pirotte aux vendanges, au bistrot avec les amis, à bicyclette dans la forêt de Cîteaux. C’est toute son enfance et sa jeunesse qu’il esquisse avec une plume sublime mais jamais maniérée, l’auteur nous fait ressentir le temps d’une vie qui s’écoule en un instant d’éternité et au bout, tout au bout du chemin, le paisible silence, l’ami de toujours…

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« 13 janvier

La triste et banale histoire de tout amour: il commence dans l’avidité, se poursuit dans les habitudes et s’achève dans l’ennui. »

Cette 3eme entrée dans le 1er journal (1957-1964) de Charles Juliet donne le ton : rien, absolument rien ne sera épargné ni à l’auteur ni au lecteur qui va assister, impuissant, à une véritable descente aux enfers spirituelle de l’écrivain. Aux journées tétanisantes d’ennui se succèdent les rencontres embarrassantes  et les pensées suicidaires. « Je marche, marche… Je suis certain d’avoir tout raté, d’être un médiocre promis à une minable déchéance. Seule pensée qui me donne un peu d’apaisement, celle du suicide, qui vient pourtant tout aggraver. » La lecture de ce journal intime est réellement effrayante, d’autant plus qu’une certaine lucidité alliée à une impossible exigence  font que nous ne pouvons que comprendre cet homme pris dans les filets du désespoir. Comment ne pas être saisi d’effroi lorsque nous comprenons que le jeune écrivain passe des journées assis devant son bureau sans pouvoir écrire une ligne ? « Comment veux-tu pouvoir écrire ? Tu te hais. » Charles Juliet creuse en lui, au plus profond, il veut déceler son origine, son essence même. Cette obsession lui fait passer ou renier tous les instants de légèreté que la vie lui apporte. « Vivre aux aguets de soi-même, à l’écoute de sa lucidité, c’est arracher de soi les racines de la vie. » Mais ce journal est l’occasion de découvrir un immense poète à l’orée de sa vie artistique, et on est à chaque page estomaqué par les fulgurances qui traversent les pensées de l’écrivain:  » Seule une œuvre pourrait conférer ordre, sens et continuité à ma vie. » Et c’est dans les derniers pages de ce dense journal qu’on aperçoit enfin une clarté qui vient éclairer la vie de Charles Juliet, à son grand étonnement. Les racines sont là, une vie d’écrivain peut commencer. Mourir pour mieux renaître.

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« Angélique Arnaud, abesse de Port-Royal, morte le 6 Août 1661, passe devant la fenêtre du bureau où j’écris. »

Écrit en 2009, Les ruines du ciel de Christian Bobin étonne tout d’abord par le va-et-vient entre les réflexions intimes de l’auteur et les portraits de femmes et d’hommes qui ont subi de près ou de loin la destruction de Port-Royal par Louis XIV. Puis s’installe en secret un dialogue entre ces deux époques, accompagné par la musique de Bach : »Les pissenlits se multiplient devant la maison comme les notes dans les Variations Goldberg de Bach : d’abord quelques-uns, isolés, timides, et soudain une chaude pluie d’or partout sur l’herbe verte. »

Poète absolu, à la délicatesse foudroyante de beauté, Christian Bobin observe le monde avec une sensibilité rare et précieuse. Par la grâce de son écriture, l’écrivain nous permet de partager sa vision unique, où chaque détail est l’occasion de s’extasier sur le mystère de la vie. C’est un livre qui se déguste à chaque mot, dont on perçoit l’infini travail de ciselure d’un artisan de la littérature : « La sainteté  c’est juste de ne pas faire vivre le mal qu’on a en soi. »  Mais alors, quel rapport avec Port-Royal ? A l’époque de Louis XIV, ce lieu détonnait par son ascétisme, sa soif de savoir et sa quête de spiritualité, ce qui ne plaisait pas à celles et ceux qui voulaient continuer à profiter de l’absolutisme royal. Et c’est dans cette défiance qui plût tant au philosophe Blaise Pascal, dans ce combat pour la sagesse, l’intelligence et la bonté, que notre époque peut s’inspirer.

« Les livres écrits par les gens de Port-Royal sont innombrables : ils savaient que l’écriture construit les seuls palais durables. Les livres sont un acquis, une montagne dans laquelle se réfugier quand la plaine est inondée par un torrent d’images. Contrairement à la doxa je suis très espérant dans l’avenir du livre. Quelqu’un arrive en toute confiance, se remet entre vos mains, tourne vers vous son visage de papier et vous dit comment il voit la vie : cette figure-là est éternelle. Nous aurons de plus en plus besoin de l’humain et rien n’est plus humain que l’écriture. Un livre c’est aussi indestructible qu’un brin d’herbe. »

(extrait d’un entretien avec Christian Bobin pour la sortie du livre)

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