Essais de vie, pour une sincérité littéraire

« Parmi la multitude de biographies produites, seules une ou deux se révèlent bien ce qu’elles prétendent être. Dès qu’ils se confrontent à leur propre spectre, même les plus audacieux d’entre nous prennent la fuite ou détournent les yeux. Et c’est ainsi qu’à la place de l’honnête vérité qui nous intimerait le respect, on ne nous offre que ces timides aperçus biaisés qui prennent la forme d’essais, et, pour l’essentiel, sont dépourvus de cette vertu cardinale qu’est la sincérité. »

Cette sentence intemporelle est extraite d’un texte de Virginia Woolf intitulé Décadence de l’essai (que l’on retrouvera dans le recueil Essais choisis aux éditions Folio). L’écrivaine révèle l’enjeu fondamental qui accompagne une réflexion littéraire, et particulièrement les essais. Si ces derniers ont pris un essor quantitatif ces dix dernières années, on ne peut pas en dire autant de leur qualité. La sincérité se fait pilonner sur l’autel de la provocation et de l’agressivité. Les philosophes, politiques et journalistes, autrefois garants d’une saine effervescence intellectuelle, se livrent à coups de fracassantes déclarations médiatiques à un nivellement culturel par le bas en agitant de désuètes rengaines nationalistes, voire racistes ou en attaquant sauvagement des pensées philosophiques ou sociales. Il ne s’agit pas de mettre tout le monde dans le même panier, mais force est de constater que les plus grosses ventes et les éclairages médiatiques surabondants sont issus de la part la plus perfide de la pensée française.

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Face à ce déferlement, on cherchera ce qui fait la force et la fragilité d’un essai, la sincérité, c’est-à-dire l’expression d’une expérience vécue dans tout son être. Cette masse émotionnelle et intellectuelle sera ensuite mise à distance par le travail d’écriture qui permettra d’étendre une réflexion au delà de son cadre initial. Prenons par exemple le texte Des professions pour les femmes par Virginia Woolf. Nous n’avons pas affaire là à un texte purement théorique, il prends sa source dans une expérience vécue. Cette singularité est la source même de la réflexion littéraire qui en découlera.

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Autre exemple, plus contemporain cette fois-ci, avec Le silence même n’est plus à toi d’Asli Erdogan. Condamnée à la prison par le gouvernement turc, l’écrivaine et journaliste n’a cessé (et ne cesse) dans ses écrits de rendre compte de la réalité d’un pays avec une puissance émotionnelle qui nous touche au plus profond. Aucun documentaire, aussi bien réalisé soit-il, ne peut rivaliser avec cette écriture à la fois si grave et si poétique, où les atrocités perpétrées par un gouvernement belliqueux sont exposées ici en plein jour sous la plume outrée et courageuse d’Asli Erdogan. Ce recueil de chroniques est à lire absolument pour non seulement comprendre l’intimité d’un être plongé dans un état de guerre, mais également pour soutenir cette littérature engagée dont la beauté formelle n’a d’équivalence que l’indignation humaniste qu’elle provoque en nous.

« Ecrire, c’est se laisser faire par l’écriture. C’est savoir et ne pas savoir ce que l’on va écrire. Ne pas croire qu’on le sait. Avoir peur. On voit dans quelle direction on va. On a des repères très simples. On se dit: « Aujourd’hui, la femme que je décris sortira de sa maison et rentrera au crépuscule. ». Mais une fois la femme sortie, il faut laisser faire le livre. Tous les jours, un livre en cours peut changer de direction. Il faut le suivre… »  (Marguerite Duras)

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Aux aficionados de l’écrivaine, aux apprenants écrivains et aux passionnés de littérature, on conseillera de lire Le dernier des métiers, le volumineux recueil d’entretiens donnés par Marguerite Duras à différents médias (presse, TV, radio). Si aujourd’hui il est dans certains milieux littéraires de bon ton de se moquer de « la » Duras, de son phrasé si particulier, de ses silences si pesants, c’est peut-être au fond parce que l’écrivaine n’a jamais joué le jeu superficiel des interviews, elle s’engageait dans un entretien avec tout le franc-parler et la sincérité qui la caractérisaient. Monument inépuisable de la littérature française, on a tout lu et tout entendu sur Marguerite Duras, et malgré cela, elle demeure encore et toujours un mystère sur lequel on ne cesse de revenir. A travers ce passionnant livre publié aux éditions du Seuil, on suit une pensée libre, drôle et émouvante, sans cesse en mouvement, qui revisite son univers pour mieux l’approfondir et le déconstruire. On ne manquera pas non plus de savourer des textes comme « Proust m’a appris à lire » où l’écrivaine fait preuve d’une remarquable réflexion littéraire sur l’œuvre unique de Marcel Proust.

« Le livre bouge en moi avant de venir au jour. L’écrivain n’est pas tout à fait responsable de sa création. L’écriture pourrait être définie comme un phénomène de lecture intérieure… »

 

 

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