Déambulations campagnardes

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« Des prés, des champs, des vignes, de basses collines couvertes de bois, une plaine où coule une large rivière, d’autres collines auxquelles succède un plateau où miroitent des étangs! Ce panorama, je l’ai vu sous les lumières les plus différentes, en toute saison, par n’importe quel temps. Il est lié à mon histoire, à ma vie intérieure, et lorsque je l’embrasse du regard, une émotion me gagne, et je ressens la force du lien qui m’attache à ce pays ».

Comme l’écrit si bien Charles Juliet dans son ouvrage Dans la lumière des saisons, le paysage que nous voyons, que nous vivons au quotidien, nous forge, se forge en nous et nous rappelle à notre intériorité. Et si un paysage urbain va provoquer en nous une grande stimulation par l’effervescence de détails et de sollicitations, le paysage campagnard va nous obliger à nous recentrer, à puiser dans notre paix intérieure pour se mettre au diapason du miracle de la nature qui s’opère à chaque seconde sous nos yeux.

« L’être qui s’est unifié n’est plus séparé. Il vit en accord et en harmonie avec lui-même, autrui et le monde. Il fait partie du tout et perçoit l’unité de ce tout. Il ne cherche plus à posséder et dominer. »

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Paru en 2010 aux éditions Stock, Poète et Paysan de Jean-Louis Fournier est un truculent roman où un jeune citadin, prêt à entamer une carrière de réalisateur de cinéma, va par amour tout lâcher pour vivre à la campagne avec sa belle-famille. L’écriture, simple et directe, donne un ton à la fois sensible et bourru au récit de ce citadin qui se rêve paysan. Malicieusement, l’écrivain déconstruit le mythe de la nature comme accomplissement spirituel et va s’attacher, grâce à un humour pince-sans-rire, à rester au niveau de son anti-héros attachant et agaçant.

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A la suite d’une chute de huit mètres qui lui brisa les côtes, les vertèbres et le crâne, Sylvain Tesson, écrivain-aventurier épris de grands espaces dont un goût certain pour la Russie, se fait la promesse de traverser la France à pied s’il s’en sortait. Mais loin des lieux touristiques où la nature est embaumée, l’écrivain veut disparaître dans la nature, explorer les lieux où personne ne va, se fondre dans les replis sombres de la France.

Grâce à une carte administrative répertoriant avec zèle les zones d’hyper-ruralité du territoire, Sylvain Tesson va imaginer un parcours qui traversera la France en diagonale, démarrant du Mercantour, passant par le Massif central et s’achevant sur les falaises du Cotentin. Sur les chemins noirs est ainsi le récit d’une traversée dans les paysages, où un corps abîmé va devoir réapprendre à se connaître, où une âme amochée va tenter de s’accepter.

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« Il est possible que la technologie soit le développement d’une erreur. »

Jean Cocteau

Chantant l’éloge d’un monde voué à disparaître, l’écrivain se montre féroce et cynique envers le monde moderne qui nous abreuve de gadgets et de facilités jusqu’à engloutir notre personnalité profonde. Cette dénonciation de l’abrutissement technologique pourrait passer comme extrêmement rétrograde, mais nous préférons de loin entendre le murmure extasié d’une âme poétique émue par la découverte d’une ruine dans un champ abandonné que les exclamations hystériques de geeks survoltés à l’annonce d’un nouveau produit Apple !

Et surtout, il serait dramatique de passer sous silence la qualité d’écriture de ce roman, où la limpidité minérale du texte n’empêche pas une gourmandise lexicale qui prend sa source dans un vocabulaire géographique et géologique peu utilisé. Sylvain Tesson habite complétement son écriture, où la joie sourde de l’amitié côtoie la solitude nécessaire du cheminement intérieur, où la cartographie d’une vie se noie dans les profondeurs telluriques d’une terre plus ou moins hospitalière, où l’homme se retrouve en se perdant.

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