L’étrange enfance

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L’enfance est une période tellement fascinante à vivre pour de multiples raisons : pas (ou très peu) de responsabilités, découverte spontanée du monde, apprentissage des codes sociaux, appétit naturel pour les connaissances… Mais pour moi le plus intéressant, le plus merveilleux et le plus inquiétant est la capacité de l’enfant à croire à l’imaginaire. Travaillant dans une médiathèque, je reçois très fréquemment des enfants pour des temps de lecture, de création artistique ou de médiation culturelle. Récemment, lors de la lecture d’un conte d’origine japonaise où apparaissait soudain un impressionnant dragon, les enfants (d’une classe de CE1/CE2) m’ont demandé le plus sérieusement du monde si ces créatures existaient vraiment. S’en est suivi un débat passionnant où certains défendaient dur comme fer l’existence de ces magnifiques chimères.

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Et c’est précisément cela que je trouve magnifique chez l’enfant, cette capacité à concrétiser l’imaginaire dans le réel. Même les petits durs qui font la tête en sachant que je vais leur lire une histoire restent souvent bouche bée en vivant le récit à travers ma voix et les illustrations de l’album. Chez l’enfant, il n’y a pas de barrières, pas de filtres, tout peut être absolument merveilleux comme monstrueusement inquiétant. En tant qu’adulte, j’ai bien entendu une grande responsabilité à ne pas choquer un enfant, mais en tant que médiateur culturel, j’ai également cette formidable mission de faire connaître aux enfants des milliers de mondes, dans lesquels chacun y puisera ce dont il a besoin pour se nourrir intellectuellement et émotionnellement.

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L’enfant est donc une frontière extrêmement poreuse entre le réel et l’imaginaire. Cette formidable faculté est une aubaine pour les créateurs de récits fantastiques qui vont pouvoir jouer sur cette corde raide pour perdre le lecteur en terrain inconnu. Nous, les adultes, êtres tellement responsables et sûrs de nous, sommes tellement empêtrés dans les mailles du réel que nous sommes complétement désarçonnés face à un élément incongru, bizarre, qui n’a rien à faire dans notre vision cadrée et donc étroite du monde, alors que les enfants vont accepter ce même élément comme une pièce de plus à ajouter au mystérieux et infini puzzle de l’existence.

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Preuve en est avec ce grand classique de la littérature fantastique, Le tour d’écrou, écrit en 1898 par Henry James. Une respectable gouvernante est appelée pour faire l’éducation de deux enfants absolument parfaits. Tout serait idéal si ce n’était l’inquiétante apparition de deux silhouettes rôdant sans cesse autour des bambins… Ce court mais intense récit de fantôme dont je ne dirais rien de plus pour ne pas gâcher le mystère est vraiment une passionnante confrontation entre le monde de l’enfance, ouvert et libre, et celui de l’adulte, fermé et cloisonné. L’ambiance gothique et anglaise est lugubre à souhait pour qui souhaite se perdre dans un territoire aux contours non définis. Henry James soigne l’atmosphère régnant dans ce manoir non seulement par son art de la description à la fois très précis mais toujours étrangement évanescent mais également par un savant contraste entre des dialogues à la langue soutenue et la brutalité glaçante des apparitions spectrales. Moi qui enfant avait très peur des fantômes, j’avoue que ce classique m’a fait de l’effet !

Je profite de cet article pour revenir un instant sur L’enfant et le maudit, dont le 4eme tome est paru en France cette année. Là encore, nous nageons en plein conte fantastique, avec cette petite fille, Sheeva, entouré par des démons victimes d’une mystérieuse malédiction. Loin de faiblir, le récit se déploie de façon extraordinaire tout en gardant cette intimité qui rend si touchant le quotidien de la petite fille et du professeur. Lecteur, je t’en supplie, ne dévore pas ce manga magique comme un énième volume de Naruto, mais prends plutôt le temps de savourer chaque case à sa juste valeur, de laisser le temps filer entre chaque page pour insérer ton esprit dans les méandres dilatés et poétiques de ce conte magistral. La petite Sheeva représente à elle seule le trait d’union innocent  et fragile entre le monde des hommes et celui des chimères, créant ainsi un contraste aussi dramatique qu’amusant entre l’étrangeté voire l’horreur de certaines situations et la beauté de la vie dans sa plus vivace simplicité. Vivement la sortie prochaine du 5eme tome pour suivre ce sortilège artistique sans égal.

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Enfin, pour conclure, je souhaiterais vous faire découvrir à travers un très court roman le grand illustrateur américain Edward Gorey (1925-2000). Le rapetissement de Treehorn (1971) est un classique de la littérature jeunesse anglo-saxonne dont il faut saluer la publication française de l’éditeur Attila (désormais renommé Le Tripode) en 2009. Ecrit par Florence Parry Heide, le récit narre la mésaventure du jeune Treehorn qui n’en finit pas de rapetisser de jour en jour sous les yeux mi-désinvoltes mi-agacés des adultes. Brillant de par sa concision qui mène jusqu’à une inquiétante étrangeté, le texte est en sourdine un virulent coup de canon lancé au monde des adultes, pris aux pièges de la norme sociale et de l’apparence. On nage constamment entre l’humour et l’absurde, le tout dégageant au final un terrible sentiment de solitude, car ce que nous dit ce livre au fond, c’est que nous avons grandi et oublié d’écouter l’enfant qui est resté quelque part bien caché au fond de nous. Ce roman est illustré avec maestria par Edward Gorey dont j’avais découvert le travail avec l’insoutenable Le couple détestable. Cet illustrateur, qui influença nombre d’artistes dont en premier lieu le célèbre Tim Burton, possède un trait génial, qui n’a pas son pareil pour décrire l’horreur de la banalité du quotidien, la solitude qui habite chaque être et l’humour noir  de l’existence qui fait que nos vies s’achèveront tôt ou tard dans le néant. Si le récit peut bien sûr rappeler Alice au pays des merveilles, c’est dans un contexte totalement inversé, car avec Le rapetissement de Treehorn, le fantastique est contraint, rabaissé, diminué par la morne réalité qui n’a que faire d’un élément extraordinaire. Le fantastique, l’imaginaire, est donc ainsi vu comme une perturbation, une mise au défi de la norme. Et ne serait-ce pas aussi l’enfant, sans limites, sans a priori, qui ne serait pas quelque fois le révélateur de notre supercherie ? Quand nous pensons tout connaître, tout contrôler, heureusement que l’enfant est là pour mettre son grain de sable dans ce rouage si décevant par son inconcevable routine. Et si l’enfant n’est pas là, peut-être devrions-nous aller le chercher en nous et lui poser cette question : « comment ça va, toi ? ».

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