Les Raisons de ma Colère

43041060_707181552977671_5772714973885104128_n

Il y a des livres qui marquent à jamais la vie d’un lecteur pour de multiples raisons. Le Hobbit, American Psycho, Jessie, Livre de sang et Dracula sont des romans qui ont changé ma vie de jeune lecteur grâce à leur puissance stylistique et leur imaginaire débridé. Plus tard, jeune adulte, ce sont d’autres envies qui m’ont guidé vers L’art de la guerre, Hagakure, Le clan des Otori et La Religion, des œuvres où l’honneur viril était au premier plan. Puis ce fut il y a déjà une dizaine d’années, la redécouverte de Zola et de Maupassant qui opéra une profonde transformation dans mes goûts artistiques et culturels et dont la lame de fond se fait toujours sentir aujourd’hui. Ces deux auteurs, pour ne citer qu’eux, cultivent à mon sens, deux savoir-faire indéniables qui font les grands romans : l’esquisse psychologique des protagonistes et le climat social au sein duquel se déroule le récit. Ajoutez à cela un style d’écriture admirable et vous obtenez des chefs-d’œuvre indépassables.

0018559.JPG

C’est toujours le même problème, abreuvés constamment par les nouveautés qui ne cessent de pleuvoir, saturés d’informations où le médiocre peut s’afficher royalement  face à la discrète qualité, nous ne savons plus faire machine arrière pour retrouver le goût de la découverte des très grandes œuvres, qu’elles soient musicales, cinématographiques ou littéraires. Soyons clair, il y a un indéniable nivellement culturel par le bas qui est en marche et il faut y répondre soit par un recul salutaire et un choix drastique soit par un retour à ce qui a fait notre histoire. Le problème étant que cette course folle vers l’avant nous pousse à ne pas se retourner, ne pas penser et perdre tout esprit critique. Mais c’est pourtant bien la mémoire de l’homme, de l’humanité, qui peut nous faire avancer sans refaire inlassablement les mêmes erreurs.

LePictographe-Dorothea Lange-photos 03

Suis-je donc un vulgaire réactionnaire en bêlant bêtement que c’était mieux avant ? Bien sûr que non, mais à l’heure où la pensée capitaliste, sous couvert de nécessité et d’efficacité, construit une société complétement inhumaine où la solidarité devient un vain mot, où l’empathie est un défaut, à l’heure où le fanatisme religieux tente de nous imposer un modèle de société illusoire et totalitaire, il est bon de replonger dans l’histoire pour s’apercevoir que le drame que nous vivons à l’heure actuelle ne nous est pas tombé dessus par hasard. Comme beaucoup de cinéphiles, j’ai été tétanisé par le grand classique américain Les raisins de la colère réalisé par John Ford en 1941, qui nous invite à suivre l’itinéraire d’une famille à la recherche d’un travail durant la Grande Dépression. Et ce n’est qu’aujourd’hui que je me décide à livre le livre de John Steinbeck édité en 1939. Mon avis en une phrase : ce livre est un chef-d’œuvre absolu ! L’auteur, plaçant son récit au cœur de la misère sociale la plus absolue, va parvenir à éviter tout misérabilisme déplacé grâce à une écriture qui va rester viscéralement vissée à ses personnages. Pas de recul intellectuel ou sentimental, vous allez ressentir avec cette famille et vos tripes la destruction, la honte, la violence, l’incompréhension, la faim et la folie économiste.

1 MAiSWhIocVmf_LppSaBkUg.jpeg

Les raisins de la colère est un parcours du combattant qui met K.O à chaque page. John Steinbeck, avec un sens du détail hallucinant, va décrire le délitement social, psychologique et physique de cette famille qui cherche juste un peu d’espoir. Chaque membre de la famille nous marque au fer rouge, avec une pensée particulière pour la mer, roc inattaquable de dignité. Cette traversée terrible des États-Unis sera l’occasion pour la fratrie (et le lecteur) de rencontrer une galerie de personnages qui auront tous un avis sur ce qui se passe dans le pays. Et c’est là que Les raisins de la colère prend une nouvelle dimension et emporte cette œuvre au sommet de la littérature. Chaque rencontre sera l’occasion de soulever une problématique sociale, économique, politique ou religieuse. Et face à la douleur infernale d’une famille qui meurt, que peut valoir ces belles paroles remplies de bon sens ?

81885_0

C’est en lisant ces pages sublimes et effrayantes que le parallèle se crée indubitablement avec notre monde moderne. Mise à l’écart des pauvres et des étrangers, efficacité économique au détriment de la solidarité humaine, pensée religieuse culpabilisante et autoritaire, inégalités sociales, tout est là, tout avait été écrit en 1939. Alors que faire ? Se moquer du monde moderne et vivre sa vie du mieux possible, rêver d’une autre société en hurlant sa haine, profiter du système en crachant sur les autres ? Toutes les formations politiques au pouvoir échouent à proposer une voie aux citoyens de ce monde, le désintérêt pour notre société crée au mieux une indifférence face à l’autre, au pire une radicalisation de la pensée qui peut prendre les pires aspects. Alors que faire ? S’investir à son petit niveau quel qu’il soit. Pour ma part, si j’ai choisi d’être bibliothécaire, c’est justement parce que je cherchais un sens à ma vie, et cela passait par rendre service du mieux possible à la population. Il m’a fallu du temps et des bonnes gamelles pour comprendre que ma passion pour la culture et mon goût de l’échange pouvaient être un atout indéniable pour aider des gens. Je sens parfois un léger parfum de condescendance lorsque j’évoque mon métier. On peut me voir comme un caissier qui passe des documents en prêt et en retour, un animateur pour enfants qui prend trois livres et deux marionnettes pour faire passer le temps, et pourtant s’ils savaient la joie dans mon cœur lorsque personnes âgées, parents ou enfants me remercient pour mon travail, mon implication et mes conseils. Il ne s’agit pas de gonfler mon ego mais de m’encourager à poursuivre ce projet de société que sont les bibliothèques, des lieux libres, ouverts à tous, où chacun est le bienvenu. N’est-ce-pas le rôle de notre société ?

Publicités
Cet article, publié dans Littérature, Politique, Réflexions, est tagué , , , , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s