Les passeurs de Mots

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Dans une société telle que la nôtre où l’image, l’écran noir, devient la référence absolue, le vecteur médiatique incontournable, faisons comme à notre habitude un pas de côté pour interroger les mots et le langage. Les défenseurs acharnés de la modernité ont bon proclamer, avec des trémolos dans la voix, que l’écriture n’a jamais autant été pratiqué grâce à l’émergence des SMS puis l’explosion des réseaux sociaux, on leur répondra avec pondération que tout de même, mise à part de nombreuses exceptions certes, les mots sont utilisés comme une ultime simplification primaire de la pensée, et absolument pas comme une savoureuse construction intellectuelle enrichissante pour celui qui l’écrit comme celles et ceux qui la lisent. Sans une certaine éducation culturelle et intellectuelle, les plus jeunes générations sont livrées à des outils technologiques qui les asservissent et les avilissent, sans remettre en question leur fonctionnement ou comment ces outils pourraient être utilisés afin de formuler d’une nouvelle façon la complexité de leur pensée.

Hors, ce que bibliothécaires, enseignants et autres professions en contact avec les enfants et adolescents constatent, c’est que le niveau culturel de notre beau pays s’effondre inexorablement. Dire cela peut paraître totalement réactionnaire, voire insultant pour les jeunes qui liraient ce texte, mais posons-nous la bonne question : comment se fait-il qu’avec toute la technologie (et donc le savoir) dont nous disposons à l’heure actuelle, les jeunes générations n’établissent-elles pas un renouveau intellectuel et culturel ? Entendons-nous bien, il y a actuellement des centaines de mouvements de pensée innovants, qu’ils soient politiques, culturels et intellectuels. Mais ceci ne doit en aucun cas cacher ce qui se passe dans des milliers de foyers en France, sinon ce serait de la malhonnêteté intellectuelle que par souci de ne heurter personne, nous n’évoquions pas ce problème majeur. Et c’est là que les plus anciennes générations peuvent se poser des questions, car en croyant que les plus jeunes sachent parfaitement se servir d’un outil sous prétexte que cet outil technologique est assez récent, nous laissons nos enfants dériver sur un grand océan, alors que notre rôle est celui de servir de phare, de guide, non pas pour imposer, mais proposer et accompagner le développement des jeunes cerveaux pour les inciter à trouver leur singularité dans ce monde.

Ceci est donc une invitation, et non un pamphlet, pour redécouvrir quelques personnes qui ont pu nous guider sur le chemin des mots, de l’amour de l’art et de la pensée. Ecrit en 1990, Le métier de lire est un livre d’entretien où le célèbre journaliste Bernard Pivot répond aux questions précises et pertinentes du sociologue Pierre Nora. Après quinze ans de loyaux services (d’un temps où le service public télévisuel était d’une autre tenue), l’émission littéraire Apostrophes s’arrête. Pierre Nora a alors la brillante idée de demander sur le vif à Bernard Pivot tous les secrets de fabrications qui entourent l’émission et qui ont participé à sa notoriété. Le résultat est absolument fascinant et délicieux à lire, d’autant plus que le sociologue, très critique envers le dispositif télévisuel, n’hésite pas à piquer le professionnalisme de Bernard Pivot, ce qui nous donne droit de lire de savoureux et passionnants échanges. On se remémore alors avec plaisir ce portrait d’une France amoureuse de la littérature, où artistes, intellectuels et grand public se rejoignaient le temps d’une émission télévisée, tous les vendredi soirs en 2eme partie de soirée. En creux se dessine également le portait d’un homme, lecteur public, qui participa à l’exercice de démocratisation de la culture et qui fait se poser d’importantes questions aux lecteurs de cet ouvrage : que lisons-nous ? Pourquoi ce livre et pas un autre ? Nos lectures sont-elles livrées à notre instinct par souci de distraction ou bien le choix d’une réflexion dans le but de nous faire évoluer spirituellement, humainement ou intellectuellement ? Et surtout, que faire de tout cela, comment le transmettre ? A cette dernière interrogation, l’enjoué Bernard Pivot propose un éventail de réponses : en étant extrêmement rigoureux et ouvert au monde, en décloisonnant les styles et les genres et en créant des rencontres multi-culturelles inédites.

Et il y les voix. Des voix pures et profondes, qui vous prennent par la main pour vous guider vers d’obscures vallées de mots, et vous faire découvrir des trésors enfouis, des secrets perdus. Telle est la voix du comédien Michael Lonsdale. Son pouvoir d’évocation qui passe par une voix aux résonances telluriques emporte les phrases vers des montagnes immenses et des abîmes sans fond pour faire in fine passer le texte au plus près de notre âme, au creux de notre corps de poète. Paru en 2003 aux éditions Pauvert, Visites n’est pas une autobiographie de l’acteur, mais une succession de moments et de personnes qui ont marqué sa vie, tel Samuel Beckett et Marguerite Duras. Fondant sa Foi et son art dans un même élan spirituel, Michael Lonsdale nous fait prendre conscience de la beauté de la vie à travers sa profondeur. Défricher, expérimenter, atteindre la quintessence, ne point céder aux sirènes grossières et hurlantes, voilà un chemin de vie exemplaire auquel s’astreint l’homme et l’artiste. Michael Lonsdale habite le silence, si gênant de nos jours. Il nous propose de nous retrouver dans l’écoute d’une œuvre, d’un récit qui porte en lui l’expérience si intime et singulière de la vie. On conseillera plus que vivement l’écoute en livre audio de la lecture que fait l’acteur du livre de Khalil Gibran, Le Prophète. En voiture ou au casque, ce ne sera tout d’abord qu’un doux murmure qui vous chatouillera l’esprit, puis la spiritualité du texte et de la voix deviendra une puissance incantatoire qui vous illuminera avec toute l’intensité dont vous serez capable. Vous vivrez alors une expérience poétique qui vous emportera au creux du monde et dans le mystère des étoiles.

Pour conclure, portons notre regard vers un homme aussi discret que rigoureux, qui aura vécu une partie de sa vie contre lui-même afin de se révéler dans sa singularité, Charles Juliet. Le poète (que nous avons déjà évoqué ici) se livre dans un recueil d’entretien, Charles Juliet en son parcours, avec l’écrivain Rodolphe Barry (dont l’émouvant  Raymond Carver est encore dans nos mémoires), et nous conte ainsi son passé, son entrée douloureuse dans l’écriture et son rapport à l’existence. La lecture de ce livre remarquable et bouleversant à bien des égards nous fait prendre conscience que la vraie sagesse, rugueuse et farouche, se trouve peut-être ici, dans ces lignes dont on a envie de souligner la moindre phrase tant Charles Juliet parvient à évoquer avec tellement de justesse la problématique existentielle que nous sommes tous plus ou moins amenés à connaître un jour. Extraits, textes inédits et photos agrémentent de belle façon cet ouvrage paru en 2001 aux éditions Les Flohic.

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A travers ce portrait se dessine l’expression de nos vies et la compréhension de nos actes. L’art, la culture ou les voyages ne sont jamais que des moyens d’explorer et de creuser le mystère de notre être, de notre singularité. En ce sens, les passeurs de mots sont les révélateurs de notre essence.

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La Mort dans tous ses états

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L’idée de notre mort prochaine, inéluctable, est bien souvent une pensée que l’on éloigne le plus loin possible de notre quotidien. Nous refusons de nous laisser sombrer dans la morbidité de notre destin, futile et éphémère. Nous refusons l’idée de la vieillesse, de la maladie, de l’affaiblissement inévitable de nos compétences physiques et mentales. Et pourtant, ce point final et définitif peut être vécu au contraire comme un guide précieux, le phare éternel de nos pensées brouillonnes et de nos actions confuses. Car penser à sa mort, c’est au fond penser à sa vie, à ses derniers instants de souffle créateur. Penser à sa mort, c’est réfléchir à sa vie. Qu’en faisons-nous ? Nous laissons-nous bercer par les eaux douces et calmes du quotidien ? Est-ce notre instinct qui guide nos choix, construisant ainsi une vie faite de pulsions ? Ou bien encore pouvons-nous déterminer nos choix et nos actions par rapport à ce fameux dernier jour d’existence ? Car c’est dans cette dernière possibilité, extrême mais rigoureuse, austère mais vivifiante, que se trouve la balance, l’implacable instrument où sera pesée la nécessité de nos actions face au poids idéal du dernier jour de notre vie, fait de nos aspirations les plus profondes, les plus essentielles.

Grand roman crépusculaire et immobile, Albertine disparue,  6eme et avant-dernier volume de A la Recherche du temps perdu de Marcel Proust, s’interroge sans cesse sur la mort et ses conséquences sur ceux qui restent en vie. Le narrateur, choqué et anéanti par l’annonce de la perte de son amour, explore avec une infinie précision les souvenirs de cet amour perdu à tout jamais. Et revenir ainsi dans sa mémoire met en lumière des zones obscures, des gestes et des paroles oubliés, qui non seulement apportent des éléments de compréhension supplémentaires, mais in fine, participent surtout à réinventer le passé, qui n’est qu’une vision tout à fait subjective de notre histoire. Ainsi, passé le choc violent et frontal de la perte d’un être cher, le deuil est une étape essentielle pour se reconstruire à nouveau, en donnant un nouvel éclairage à notre vie. Et cet éclairage ne peut que nous transformer à notre tour dans le présent. Ainsi se fait le travail de deuil, ou même de double-deuil devrions-nous dire. La perte de l’autre crée la perte d’un moi qui va se redéfinir. Ceci nous démontre que, là encore, même dans la souffrance la plus absolue, la mort est un travail de création.

Grâce à la mort, nous prenons conscience de la valeur inestimable de chaque minute de notre vie. Se pose alors à chaque individu un dilemme inexorable, doit-on se laisser glisser dans le grand courant du temps, ou bien tenter contre vents et marées de mener sa barque comme on le souhaite ? Pour tenter de répondre à cette question existentielle, penchons-nous sur le premier roman de Guy de Maupassant, Une vie. Jeanne, élevée dans un monastère, à l’abri de la rudesse et des perversités du monde extérieur, a cultivé un tendre regard poétique sur la vie et la beauté de la nature. Elle est dans l’acceptation la plus simple, la plus totale. Cette sorte de perfection de l’âme humaine tant désirée par son père ne lui sera hélas d’aucun recours quand elle rencontrera le beau Julien, un homme qui se révélera perfide, avare, égoïste et infidèle. Jeanne, complétement démunie, n’aura d’autre choix que celui d’accepter son sort, et ainsi se vider de sa propre essence spirituelle. Ce court roman, sombre, implacable et cruel, outre de révéler le génie littéraire absolu de Maupassant, fait réfléchir quant à la tournure de nos destinées. Vouloir vivre en harmonie avec soi et le monde est-il vraiment le chemin de la sagesse ? Ne peut-on pas emprunter une route plus étroite, plus pentue et caillouteuse, faite de souffrances et de renoncement au consensus sociétal, pour au bout espérer parvenir au plus haut accord avec soi-même ? Encore une fois, c’est dans les dernières années de sa vie, quand on plongera notre regard sur nos vies passées, que l’on jugera de la qualité de la route empruntée.

Choisir sa vie, c’est choisir sa mort. Et c’est arrivé au seuil que l’on se retournera vers les êtres qui nous ont accompagné pour comprendre qui nous avons été. Louis, le héros silencieux du film de Xavier Dolan, Juste la fin du monde, va ainsi revoir sa famille et son ancienne vie pour un dernier adieu avant de mourir. La violence émotionnelle du récit est entièrement contenue dans une sourde tension palpable entre une personne qui a fait le choix de la singularité, et les membres de sa famille, qui sont à différents niveaux englués dans le quotidien de leur existence. S’affranchir de son vécu, de ses relations amicales et familiales demande un sacré courage que beaucoup ne peuvent comprendre, prenant contre eux ce changement féroce  qui démontre qu’accepter son destin, c’est justement de ne pas l’accepter. Mis en scène avec une grande élégance par le jeune réalisateur québécois, Juste la fin du monde raconte l’impossible communication entre ceux qui subissent leur vie et celui qui regarde vers sa mort. Ne subsiste alors plus, perdus dans une tempête familiale, que des regards qui suspendent le temps et dévoilent l’éternité de nos existences. Vivre dans le passé (c’est-à-dire sans aucune remise en cause), c’est refuser le risque, c’est faire le choix d’une stagnation sociale, intellectuelle et spirituelle dévastatrice. Balayons avec force tout ce qui nous encombre, et réinventons-nous, pour que le jour de notre mort soit le plus beau jour de notre vie.

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Grandeur et désespoir de la Foi

Appartenir à une communauté religieuse peut apparaître comme un choix étrange, voire incongru, pour les personnes qui ressentent dans leur intériorité l’appel sourd et intense de la révélation mystique. Comment imaginer que cette renaissance spirituelle puisse s’épanouir dans une série de dogmes ancestraux ? Pourtant, ces êtres si singuliers aux yeux des communautés religieuses aspirent souvent à partager leur Foi dans la beauté mystérieuse et impénétrable du cosmos, à ne plus subir une retraite verbale qui les isole dans leur rayonnement spirituelle. Gageons que cet appel mystique trouve malgré tout une oreille bienveillante et attentive chez de nombreuses personnes pratiquantes et tolérantes…

Mais passons du côté de l’homme pétri de Foi, et observons-le vaciller sur lui-même, en lui-même au plus profond de sa spiritualité. Obéissant scrupuleusement à des ordres établis depuis des siècles, comment imaginer que sa croyance si lisse, si policée, puisse le précipiter dans les abîmes les plus profonds, les plus désespérés ? Sous le soleil de Satan de Georges Bernanos répondra à cette question par un récit absolument terrifiant, où un homme d’église simple et empoté sera emporté sur la voie de la sainteté qui le mènera tout droit dans les bras gelés de Satan. Ce monument de noirceur mystique paru en 1926 n’a rien perdu de sa violence spirituelle, la Foi de l’homme d’église sera désossée et sucée jusqu’à la moelle, révélant derrière l’aveuglement chrétien une possible damnation éternelle. Dans les pages tourmentées de ce roman unique en son genre se cache un terrible duel, un singulier et fatal combat dont les coups retentiront à jamais dans les replis obscurs de nos âmes.

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Mais quittons ces terres boueuses de la mortification physique et spirituelle pour aborder la question de la Foi « intime » face à la Foi « officielle » dans le gargantuesque et érudit roman du regretté Umberto Eco, Le Nom de la Rose. Une fois la dernière page de ce chef-d’œuvre de la littérature moderne refermée, on comprends mieux pourquoi l’écrivain italien a passé dix ans de sa vie à écrire et peaufiner ce joyau, qui sous la forme d’un thriller médiéval, abrite en réalité une foisonnante réflexion théologique sur l’origine et le sens de la Foi. Le Nom de la Rose doit être absolument redécouvert en roman pour tous celles et ceux qui n’ont connu que l’adaptation cinématographique de Jean-Jacques Annaud, certes excellente et toujours aussi passionnante à regarder, mais qui ne soutient pas une seconde la comparaison avec la profondeur mystique et historique de l’œuvre d’Umberto Eco.

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Cette immersion dantesque dans les secrets d’une abbaye oubliée de tous nous sera contée par Adso, secrétaire docile et inquiet de Guillaume de Baskerville, un mentor qui refuse d’opposer la science et la Foi. Chaque découverte de ce duo sera une nouvelle épreuve spirituelle qui ébranlera chaque fois un peu plus les fondations de la Foi naissante ou bien installée dans le cœur de ces hommes d’église. Ce labyrinthe littéraire pétri d’érudition nous fera passer par tous les cercles de l’enfer,  dénonçant les postures intellectuelles passéistes qui sous prétexte de préserver les antiques traditions plongent les esprits dans une eau spirituelle stagnante, croupissante, et peut-être même empoisonnée…

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Mais ne terminons pas notre parcours sur une note trop sombre ! Portons notre attention sur un petit ouvrage de François Cheng, un essai intitulé Œil ouvert et cœur battant. L’académicien nous invite à une émouvante réflexion sur la beauté du monde. C’est dans cette contemplation cosmique que s’exerce et s’affirme la Foi de l’écrivain. Démontrant avec une belle élégance littéraire et spirituelle que la beauté est la preuve de la signifiance de l’univers, François Cheng nous offre une méditation où la Foi et l’art se rencontrent pour célébrer ensemble une compréhension du monde, où visible et invisible se mêlent inextricablement. Cette recherche du divin au cœur de la matière transcende en toute quiétude le regard que nous portons sur notre quotidien et provoque un souffle intérieur cherchant à pénétrer l’essence de la beauté.

Pour conclure cette réflexion, et ne pas opposer pratiquants religieux et « libertaires spirituels », posons nos yeux sur le bel ouvrage de Frédéric Dupont, La Prière Silencieuse. Constitué de photographies prises dans différents monastères de France, et sublimé par un magnifique texte du poète Christian Bobin, le livre fait naître en nous une profonde admiration pour ces moines qui se retirent du bruit du monde pour devenir des témoins vivants et silencieux de la Foi qui les habitent. Et c’est sans doute là, à des années-lumières des déclarations fracassantes et médiatiques qui obscurcissent les pensées et le progrès, que se situe la signifiance d’un dogme religieux : le recueillement collectif d’une intime sensibilité spirituelle partagée dans le silence..

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Un été italien

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La torpeur de l’été est une période idéale pour se délecter dans la fraicheur d’un salon de classiques et pépites oubliées du cinéma italien. Grâce soit rendue à l’éditeur SNC et sa collection « Les maîtres italiens » pour nous permettre de puiser dans cet inestimable patrimoine cinématographique.

LA FILLE A LA VALISE ; LA RAGAZZA CON LA VALIGIA (1960)

Parmi une pléthore de titres disponibles, penchons-nous sur trois long-métrages ayant pour point commun la saison estivale. La chaleur des sentiments, la sensualité des corps et l’apparente légèreté des conversations sont autant d’indicateurs d’une certaine idée de ce cinéma vivant, intelligent et moderne.

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Après une carrière dans le cinéma documentaire, Luciano Emmer va réaliser en 1949 Dimanche d’Août (Domenica d’agosto), expliquant ainsi la formidable portée historique de la vie romaine de ce film choral virevoltant. Le dimanche étant le seul jour de congé, c’est toute une foule empressée et bigarrée qui va profiter des joies de la plage d’Ostie, à une quinzaine de kilomètres de Rome.  Ces premières scènes sont réellement impressionnantes par leur réalisme, où acteurs et personnes de la rue se fondent dans la même masse rugissante, poussant des coudes, se ruant dans les trains, les voitures ou sur les vélos, pour profiter, le temps d’une journée, de la douceur de vivre d’un été italien.

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Etrange paradoxe quand on constate avec beaucoup d’amusement l’agglutinement de la population sur la plage. Ou plutôt devrait-on dire les plages, car même au bord de la mer règne la différence de classes sociales symbolisée par un effarant grillage séparant ainsi les familles populaires des fratries aisées. Rien n’échappe à l’œil avisé du réalisateur qui va nous régaler d’une foule de détails et dialogues croustillants nous plongeant ainsi au cœur de la société italienne. Le croisement virtuose d’intrigues parallèles va nous dévoiler, au delà de leur charme indéniable, une variété de sentiments allant de la légèreté des amours adolescents jusqu’à la crise existentielle du milieu de vie. L’été nous est ainsi montré sous un double jour : celui du rapprochement du corps et des cœurs et de la réinvention de soi, parfois voulue, parfois involontaire.

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Quittons Rome pour Parme, pour rencontrer La fille à la valise (La ragazza con la valigia), réalisé par le rare Valerio Zurlini en 1962. Interprétée par l’époustouflante Claudia Cardinale, Aida sera notre guide, notre fil conducteur, dans cette histoire à priori toute ordinaire débutant par une rupture brutale sur un ton léger. L’ingénue Aida va alors tout faire pour récupérer son amoureux, quitte à utiliser un adolescent aux allures d’ange, pour parvenir à ses fins. Mais le jeu sera plus compliqué que prévu, car ce jeune garçon n’est autre que le frère de l’amant d’Aida, se gardant bien de lui dissimuler sa véritable identité afin d’avoir une chance de séduire la magnifique italienne, complétement prisonnière de la confusion de ses sentiments, et agissant constamment sous le coup de l’impulsion.

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L’impulsion guide d’ailleurs le film, et chaque personnage, vers le néant où chacun sera éconduit par un autre. Le récit étonne par sa transformation discrète d’œuvre légère et estivale en requiem émotionnel confondant de désillusion. L’ange, le diable et la sainte s’incarnent progressivement dans ces personnages ne parvenant pas à donner un sens à leur vie.

Réalisé la même année, en 1962, Elle est terrible ( malheureuse traduction de La voglia matta), de Luciano Salce, va pousser cette destinée du hasard à son paroxysme avec l’improbable rencontre entre Antonio, la quarantaine, chef d’entreprise orgueilleux et suffisant, et Véronique, adolescente délurée et fantasque. Cette fracassante réunion entre deux générations complétement différentes va révéler les failles de chacune. D’un côté, l’arrogante jeunesse ne vit que dans l’insouciance puérile de l’instant et la destruction systématique de toutes les règles de savoir-vivre en société, et de l’autre, un monde adulte matérialiste et moralisateur qui a oublié ses rêves sur le chemin de la vie.

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Le film concentre ce qui fait souvent la force du cinéma italien, à savoir parler de sujets profonds sur un mode très léger (et vice-versa). L’humour, constamment présent, est puissamment révélateur de la vacuité dans laquelle s’enfonce chaque protagoniste de l’histoire, et cela sans jamais forcer le trait. Brillamment interprété par Ugo Tognazzi, Antonio va nous faire passer par toute une galerie d’émotions à son égard : l’antipathie, le mépris, la compassion, jusqu’au bouleversant final, sublime moment de grâce où en une scène, on mesure tout le poids du temps qui passe et qui ne reviendra jamais.

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Une certaine conception de l’élégance masculine

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Chez les hommes, cultiver son élégance est un acte fort, une affirmation de soi. Quand on évoque l’élégance, c’est la tenue vestimentaire, la coupe de cheveux, le rasage, bref c’est l’allure générale qui vient immédiatement à l’esprit. Tous ces signes extérieurs de représentation sociale, s’ils sont dénués d’un perfectionnisme fatiguant et d’une obéissance aveugle aux dictats de la mode, peuvent être travaillés dans une recherche stylistique où la forme rejoindrait le fond dans une osmose sans cesse à redéfinir.

Si cet aspect a déjà été évoqué dans l’article « Au temps de l’élégance », intéressons-nous aujourd’hui à l’essence de l’élégance, à son esprit pourrait-on dire. La deuxième pensée qui peut venir à l’esprit quand on parle d’élégance est le luxe, et bien souvent le luxe est associé à la richesse, et donc à une certaine classe sociale, et in fine à un certain mépris de personnes qui ont simplement moins d’argent pour s’offrir une vie qui correspondrait à leur envies. Si cela est bien sûr réducteur, nous connaissons tous des personnes dont le manque de limites (qu’elles soient financières, morales ou philosophiques) nous offre un consternant panache de mauvais goût tout en cultivant une attitude méprisante et hautement détestable vis-à-vis d’autrui. Partons alors du postulat que nous avons tous des moyens conséquents de mener une vie luxueuse. Comment faire pour, à notre tour, ne pas sombrer dans un ridicule snobisme de pacotille ?

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L’essai de Peter Mayle, « Chic : le manuel du luxe au masculin » (Presses de la cité, 1992) nous apporte un premier élément de réponse, limpide et salvateur : l’humour ! A travers une vingtaine de thèmes différents, allant de Noël à l’écriture en passant par le choix des costumes, l’écrivain anglais nous livre un savoureux mélange de conseils et d’expériences personnelles sur différents aspects du luxe masculin. Et ce qui pourrait n’être qu’un livre de « recettes » supplémentaire sur les bons choix à faire pour être distingué se révèle être en secret un hilarant pastiche à l’humour anglais aussi subtil que détonnant ! Il faut lire les solutions prodigués par Peter Mayle au sujet des domestiques pour éviter que ceux-ci envahissent la vie de leur maître pour mesurer le degré de causticité de l’ouvrage. Ainsi, l’humour apparaît donc comme la manière la plus salutaire de remettre les pieds sur terre et de se moquer de tout ce luxe ostentatoire qui, s’il aide à vivre dans des conditions très confortables, entraîne l’heureux détenteur de tout cet argent à ne jamais rechercher ce qu’il est, mais plutôt à compter ce qu’il a.

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La deuxième clé pour appréhender une idée de l’élégance masculine qui se défait de signes extérieurs de richesse pour explorer une intériorité de l’élégance va nous être donné (une fois de plus!) par l’inestimable et éternel Marcel Proust. Paru en Juillet 2015 dans l’excellente collection L’imaginaire chez Gallimard, « Chroniques » est un recueil des articles écrits par Marcel Proust de 1892 à 1921 dans le Figaro, La Nouvelle Revue Française et autres journaux. Ces articles (regroupés en quatre catégories) nous permettent de renouer avec l’esprit sensible et la plume élégante de l’auteur français qui se délecte de relever toutes les impressions que lui ont laissé aussi bien la visite d’un salon parisien très huppé que le souvenir d’une église d’enfance. De brillantes réflexions sur le génie total des cathédrales françaises ou le style de Flaubert nous laissent entrevoir toute la souplesse intellectuelle de l’écrivain qui utilise la même hyper-sensibilité pour évoquer ces sujets. Mais pour en revenir à notre sujet, ce qui frappe également à la lecture de ces articles, c’est cette impression diffuse d’un très léger sourire au coin des lèvres de l’auteur lorsqu’il écrit ces textes. L’humour est encore loin d’être absent, et cet humour si subtil offre à Marcel Proust le recul nécessaire pour penser les choses et les personnes. Voici donc la deuxième clé, après l’humour, le recul. Le recul qui apporte la distance et donc la réflexion.

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Ceci étant dit, nous pouvons donc déclarer que l’élégance de l’esprit masculin invite à fréquenter la beauté, à admirer le sublime et le sacré. Cette dynamique intellectuelle et émotionnelle nous transforme, nous conforte dans l’idée que la vulgarité gratuite et la bêtise violente que nous ne cessons de croiser au quotidien est la preuve que l’élégance fait peur, car elle appelle l’effort de toutes ses forces, et invite à transcender l’individu gavé de médiocrité. L’humour et le recul s’incarneront dans cette dernière partie de l’article dans le réjouissant ouvrage de l’académicien Jean d’Ormesson, « C’était bien »( Gallimard, 2003). Souvent dénigré par une partie du public et des écrivains, l’auteur ne se laisse pas démonter et poursuit en toute quiétude son œuvre littéraire unique en son genre, au croisement du roman, de l’autobiographie et de l’essai philosophique et littéraire. Comme souvent, tout démarre par des brides de souvenirs exaltants ou douloureux qui s’entrecroisent avec des réflexions sur la nature humaine. Et puis, porté par une écriture riche, aérienne et libre, l’ouvrage va se transformer l’air de rien, comme ça, dans un souffle. Et toujours l’air de rien, nous allons frapper à la porte des grandes questions : qui sommes-nous ? Mais à peine notre cerveau se réjouira de ce régal littéraire, que viendra d’autres questions sur notre monde, puis le cosmos, puis enfin le temps, ce mystère insondable à l’origine de tout… Jean d’Ormesson ou l’art du modeste qui joue au faux modeste qui joue au modeste ! A chacun, selon sa culture, d’y piocher ce qu’il a envie, mais impossible de nier désormais l’évidence : l’élégance apporte du sens ! L’élégance de l’esprit est un long processus appelant une construction de soi rigoureuse et aventureuse.

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L’écriture poétique ou révélation de soi

Alphonse de Lamartine

Quand délivrera-t-on la poésie du carcan infâme dans laquelle on l’a condamné ? Dès le début de notre scolarité, nous avons appris à être repoussés par cette étrange forme littéraire que l’on nous obligeait à apprendre par cœur. Les poèmes avaient alors la même saveur que les sacro-saintes tables de multiplication. Et cette délivrance du savoir poétique brillamment orchestrée par les plus grands esprits de l’éducation nationale continua à infliger à la fragile poésie des heures de dissection laborieuse, d’études de texte visant à vider la substance de chaque mot afin d’exposer aux élèves le cadavre encore chaud d’un poème.

Insurgeons-nous contre cette boucherie des mots institutionnalisée ! Il ne s’agit pas de nier tout un pan de la poésie qui trouve sa fonction dans une utilisation formelle et stylistique de l’écriture pour aboutir à un poème savamment élaboré, mais d’apprendre que depuis les révolutionnaires et admirables Méditations poétiques de Lamartine (publiées en 1820), la poésie s’est trouvée être l’écrin le plus juste et le plus profond pour exprimer toute la profondeur si singulière de chaque âme humaine.

Comme pour tout exercice spirituel tel que la prière ou la méditation, l’écriture poétique va demander un patient travail de « lâcher-prise », une acceptation progressive de ses propres faiblesses, une lente maturation intérieure qui délivrera son hôte des carcans mentaux avec lesquels il a l’habitude de s’exprimer. Ainsi la poésie sera pleinement vécue. N’ayons pas peur d’écrire des lieux communs, des aberrations littéraires, ne cessons pas de puiser en nous, le puits est profond. Et plus nous creuserons, plus s’ouvrira en nous des richesses insoupçonnés, des douleurs secrètes, des espoirs révélés.

Légère brise amicale ou ouragan menaçant, la poésie emporte notre vision du monde (et donc de notre propre personne) vers des territoires inconnus et singuliers. Et c’est une fois en paix (mais l’est-on jamais ?) que nous allons pouvoir travailler à l’exactitude stylistique de chaque mot, afin d’exprimer au plus juste la matière de nos pensées, de nos émotions.

On conseillera aux professeurs de littérature mathématique de se plonger dans l’œuvre dense et profonde de Charles Juliet (Prix Goncourt de poésie en 2012) en commençant peut-être par Moissons, remarquable anthologie de 2013 où on ne peut qu’être admiratif et ému par ce résumé d’une vie commencée dans les ténèbres les plus profonds pour aboutir très lentement à une révélation de soi proprement déchirante. Pour avoir rencontré l’homme récemment lors d’une rencontre littéraire, on ne peut être que séduit par la simplicité avec laquelle il parle de son art, se définissant au fond plus comme un artisan que comme un poète. Ici, point de formules alambiquées pour composer un fastidieux jeu littéraire, seulement une recherche stylistique absolue pour écrire le mot juste, celui qui convient.

Ecrire ses pensées, ses émotions, voilà par quoi on devrait commencer pour expliquer la poésie. Elle est en chacun de nous, elle est notre regard sur le monde, notre ressenti de l’existence, le cheminement vers la clairvoyance.

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The Witch, Robert Eggers

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Depuis la nuit des temps, l’homme aime avoir peur. Son imagination le conduisit à créer des contes terrifiants qu’on se chuchotait à l’oreille le soir, moment propice pour se laisser bercer par les ténèbres. Sorcières, loup-garous, vampires et fantômes (pour ne citer que les entités maléfiques les plus répandues) déferlèrent dans les chaumières, se glissèrent dans les cultures populaires et perdurèrent sous de nombreuses formes artistiques, comme la peinture, la sculpture, la littérature et le cinéma.

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Aimer le conte fantastique, c’est désirer pénétrer dans une situation confortable, qui nous est déjà étrangement familière et qui, peu à peu, va nous faire perdre nos repères les plus fondamentaux pour nous engloutir dans une autre réalité, où la peur est une matière tangible. Ces récits contiennent en outre en leur sein une morale révélant une problématique de la psyché humaine. Ainsi, nous voici en présence récurrente de quête initiatique, où le héros de l’histoire, souvent jeune (symbolisant une idée de pureté ou de virginité spirituelle) se transcendera à travers une série d’épreuves qui le plongeront dans les ténèbres.

Le cinéma de peur, malgré son enrobage moderne, s’appuie complètement sur cette forme narrative pour embarquer un personnage sur un territoire qu’il ne connait pas et maîtrise encore moins. Inévitablement, cet art dépendant fortement de facteurs industriels et économiques a vu sa source originelle se vider de sa substance pour accoucher bien trop souvent de coquilles vides où la finalité tient plus d’un manège à sensation (on paie, on consomme, on sort, on oublie) que d’une réflexion spirituelle sur notre monde (notre psyché) et ses zones d’ombre. Bien sûr, de très nombreuses œuvres viennent démentir ce sinistre état des lieux (citons par exemple Jeepers Creepers, Darkness, ou beaucoup plus récemment le très réussi Mr Babadook) mais force est de constater que la puissance matricielle et souterraine du conte effrayant a été complètement délaissé.

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Pour toutes ces raisons invoquées, The Witch s’impose comme une date historique dans l’histoire du cinéma fantastique. Les ressources artistiques du cinéma ont été pleinement exploité par le réalisateur Robert Eggers pour revenir aux sources de la peur. Et par peur, nous entendons une disposition intellectuelle, spirituelle et sensitive qui va lentement mais sûrement faire vaciller les fondements de notre réalité. Le choix temporel de l’intrigue permet au récit de se débarrasser instantanément du superflu (qui nous empêche de nous pencher sur notre nature profonde) et d’offrir un élan artistique sublime de retenue et de sobriété. Nous voici en plein cœur du mal. Le montage se découpera alors comme une page de livre qu’on tournera doucement, afin de se délecter de cette inquiétante ambiance naturaliste, où les éléments les plus évidents cachent les plus profondes terreurs.

Scandée par la musique incantatoire de Mark Korven, The Witch  nous renvoie à l’enfance, où tout est si évident et compliqué à la fois, où la forêt semble cacher de sombres mystères que les adultes ne peuvent voir, empêtrés qu’ils sont dans leur rassurante certitude morale. The Witch nous rappelle également la pureté et la noblesse du mal, qui sous ses aspects les plus retors et abjects, démontre toute l’absurdité de vouloir imposer une direction spirituelle à qui que ce soit, et encore moins au nom du bien. Enfin, pour toutes raisons, The Witch est une œuvre séminale qui prouve que le cinéma fantastique, débarrassé de ses oripeaux modernes (abus des images de synthèse, montage épileptique, traitement superficiel du surnaturel), peut encore s’inscrire comme un genre novateur en retournant à la source, aussi impénétrable et ensorcelante soit-elle…

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X-Men Apocalypse, Bryan Singer

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Au fur et à mesure que le temps passe, le cinéma de super-héros s’est imposé comme une référence incontournable du cinéma fantastique et d’action, engendrant des millions de dollars à travers le monde entier, relayé par une impressionnante machine marketing (teasers, jouets, vêtements, publicité…) qui elle même est relancée par des milliers de sites et de blogs professionnels ou non. On se presse de tout bord pour savoir comment sera adaptée telle BD, à quoi ressemblera le costume du héros, par qui sera joué le méchant de l’histoire mais à pratiquement aucun moment on ne se soucie de la qualité cinématographique, comme si le fait de dépenser des millions d’euros dans une licence destinée en général à un très large public suffisait pour juger un film uniquement en fonction de la qualité de ses effets spéciaux et du rythme trépidant du récit.

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Il est certain que la majorité du public acquise à la cause des super-héros a grandi avec les BD Marvel et DC Comics pour ne citer que ces deux poids lourds de l’industrie de la bande dessinée américaine. Et comment ne pas vibrer face à ce mélange de soucis quotidiens et de vie super-héroïque ? Dans une juste mesure, le mythe moderne  du super-héros permet de questionner le lecteur sur son identité et son intégrité.

Chacun à leur manière et de façon très différente, des réalisateurs aguerris comme Stephen Norrington (Blade), Alex Proyas (The Crow), Bryan Singer (X-Men 2) et bien sûr Sam Raimi (le définitif Spider-Man 2) ont prouvé qu’une recherche de stylisation originale du matériau traité aboutissait à une enveloppe cinématographique permettant de donner corps et sens aux prouesses surhumaines mais également aux questionnements moraux. Ce court âge d’or du cinéma de super-héros (en terme de qualité) rassemblait aussi bien cinéphiles désireux de voir un film exigeant avec lui-même que le grand public venant simplement chercher (et c’est tout légitime) sa dose de grand spectacle parfaitement exécuté.

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Même si le chant du cygne de ce sous-genre cinématographique donna lieu à un futur classique du cinéma américain avec le funèbre Dark Knight de Christopher Nolan, force est de constater que les produits médiocres s’accumulent sur le grand écran, que ce soit du côté de Marvel (le calamiteux Avengers) ou DC Comics (Man of Steel), sans que cela ne semble gêner qui que ce soit. Pire que cela, ces films calibrés habituent le grand public à un spectacle très confortable et paresseux dénué de la moindre ambition cinématographique. Hors, comme on l’a vu, on est en droit d’attendre une progression artistique de la part de ce genre cinématographique qui, paralysé par le coût exorbitant de la production et du marketing, se vampirise jusqu’à ne plus laisser qu’une pauvre coquille vide sans cervelle.

Dans ce triste paysage cinématographique, la saga autour des mutants X-Men s’est brillamment réinventée après être, elle aussi, passée par des épisodes calamiteux (X-Men : L’affrontement et les films sur Wolverine). En revenant sur la première équipe des X-Men, Bryan Singer redonne un souffle adulte au film de super-héros, en approfondissant les relations des uns et des autres et en relevant les choix moraux de chacun à travers des dialogues plus travaillés et un rythme plus posé. Pour le 3eme volet de cette « prélogie », Bryan Singer  (réalisateur ayant relancé le succès planétaire du cinéma de super-héros avec son tout premier X-Men) puise dans les fondements mythologiques du surhomme grâce à la figure quasi-divinisée d’Apocalypse, qui est présenté comme le premier mutant apparu sur Terre.

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On le voit, l’ambition est grande et écrase ne serait-ce que par son intention 90% des pitreries actuelles. Chaque personnage (selon son importance dans le récit)  va se voir ainsi questionné par la parole d’Apocalypse qui pousse chacun à explorer la puissance qu’il a en lui. L’auto-divination de ce personnage quasi-éternel exprime à lui seul la tentation que peut ressentir chacun face à un pouvoir qu’il peut choisir d’exercer à sa guise. A ce titre, Magnéto, être complexe et torturé, signera les plus belles scènes du film, où son tiraillement entre humanité et divinité sera mis en scène avec talent par Bryan Singer qui fait le choix audacieux de pousser sa saga dans ses derniers retranchements visuels et narratifs.

X-Men Apocalypse retrouve ainsi ce qu’on était en droit d’attendre d’un film de super-héros : une vision. Mais tout n’est pas simple dans un film de très gros studio, et c’est bien dommage que ce long-métrage se perde dans une accumulation de personnages secondaires grossièrement traités, surtout quand on connaît leur charisme et importance dans la bande dessinée originale (voire Angel et Psylocke). On aurait aimé que le film plonge encore plus loin dans cette fascinante réflexion suscitée par Apocalypse et à laquelle devra répondre l’équipe du Pr Xavier, dont la cohérence de jeu d’acteur et de scènes d’actions est un vrai plaisir cinématographique. Les clins d’œil à d’autres pans de la saga en bande dessinée X-Men abondent  (Phénix, L’Arme X) mais ne gênent en aucun cas la narration; plus surprenant (mais amusant) est le tacle sans tact fait à l’horripilant 3eme volet de la saga (X-men : L’affrontement donc), réalisé dans l’urgence par Brett Ratner (Speed). 

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On peut se demander maintenant si le réalisateur va pouvoir se renouveler avec une suite qui ne peut qu’être souhaitée. En effet, on sent que de nombreuses scènes d’Apocalypse font écho dans leur conception au précédent film (Days of future past), ne serait-ce que la scène incroyable avec Vif-Argent, où le temps ralenti (et non arrêté) est prétexte à  une multitude de gags savoureux sur la musique entêtante de Sweet Dreams, du groupe Eurythmics. Il serait peut être temps que le réalisateur retourne à son statut si précieux de producteur pour garder l’unité artistique de la saga, et passe le flambeau à un autre réalisateur; ainsi pourra-t-il éviter l’écueil de Christopher Nolan qui ne put surpasser son Dark Knight avec le 3eme volet de Batman. La saga X-Men  en bande dessinée regorge de trouvailles scénaristiques et visuelles, c’est un vivier inépuisable dans lequel il est conseillé d’y plonger la tête froide pour pouvoir ensuite travailler cinématographiquement tout ce qui la force de cette bande dessinée qui s’est toujours voulue plus adulte que tous ces illustres congénères du studio Marvel.

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Destins tragiques de femmes

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La littérature classique française regorge de poignants récits où les femmes, prisonnières de terribles carcans sociaux et religieux, tentent d’échapper à leur condition par tous les moyens. En creux se dessine bien souvent un réquisitoire accablant sur la domination masculine qui, hélas, perdure encore aujourd’hui sous d’autres formes, qu’elles soient plus sournoises (le monde politique en a donné récemment de beaux exemples) ou plus agressives (la violence verbale au quotidien). Preuve s’il en était besoin de démontrer que lire des ouvrages écrits par d’illustres auteurs nous permet, au delà du pur plaisir littéraire, de comprendre plus profondément les mécanismes moraux et sociaux qui régissent notre société actuelle.

Les éditions Folio Classique ont eu l’excellente idée de regrouper en un seul volume onze nouvelles de Guy de Maupassant (1850-1893) traitant du thème de la prostitution. Il est vraiment dommage que le public associe trop souvent cet auteur à un souvenir pénible de lecture scolaire; c’est passer à côté de purs diamants brillamment ciselés d’où émane une puissante lumière perçant l’obscurité, le caché. Lisons ou relisons La maison Tellier ou Boule de suif pour se rendre compte du génie de l’écrivain qui n’a pas son pareil pour nous plonger en quelques lignes dans un univers haut en couleurs habillé de figures marquantes. Dès Mademoiselle Fifi, la première nouvelle qui ouvre le recueil Les prostituées, on est saisi par la férocité du texte qui installe immédiatement une atmosphère, un désordre social et moral, un éclairage là où personne ne veut poser les yeux en pleine lumière du jour. Et il en sera de même avec toutes les nouvelles de cet ouvrage, qui bien que différentes les unes des autres, confirme le regard lucide et cynique que porte Guy de Maupassant sur les prostituées et leurs clients (voir à ce titre la terrifiante Armoire).

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Que celles et ceux qui espèrent une lecture friponne passent leur chemin, car ici la séduction côtoie sans cesse l’horreur. Heureusement que l’humour est en filigrane bien présent également, et permet à l’auteur de dresser un portrait au vitriol d’une société férue de religion, et ce particulièrement dans la remarquable Maison Tellier. Petit aparté mais qui mérite l’attention au vu de la désastreuse préface de ce recueil, il est recommandé de commencer directement par la lecture du texte et non par la préface (et ceci vaut pour la quasi intégralité de la littérature de fiction) sous peine d’avoir un résumé inutile de chaque nouvelle et notamment de leur chute. Quand les éditeurs comprendront-ils que ce genre de texte n’a sa place que dans une postface ?

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Continuons ce bref aperçu de la tragédie féminine dans la littérature française avec un authentique chef-d’œuvre de noirceur réaliste, Thérèse Raquin de l’immense Emile Zola (1840-1902). Avec tout le génie qu’on lui connait, l’écrivain français va décrire patiemment et imperturbablement l’effondrement total d’une famille coincée dans une petite boutique perdue dans les boyaux obscurs de Paris. Thérèse, fille docile dont le destin a été conditionné par la volonté de sa mère et la maladie de son frère, va connaître une passion amoureuse dévorante qui la mènera jusqu’en enfer. A partir de là va se dresser une psychose engloutissant tout sur son passage, une détérioration morale et sociale qui sombrera dans les abîmes les plus profonds. On reste interdit et stupéfait par ce récit implacable où même les morts ne seront pas en paix, où les vivants sont jugés comme des êtres mous et lâches, ne prenant aucune hauteur sur leur quotidien, mais au contraire s’y enfonçant chaque jour davantage pour aboutir à une existence molle et terne. Emile Zola n’est pas homme à faire de concessions et envoie personnages et lecteurs dans la fange la plus repoussante de Paris. Un choc littéraire qui n’a pris une ride.

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Terminons notre sombre promenade avec un autre grand classique de la littérature, Madame Bovary, de Gustave Flaubert (1821-1880). Quel étonnant parcours que celui de cette femme que l’on place d’abord dans un couvent, et qui s’y ennuie après avoir vécu une forte dévotion chrétienne, et qui finit par épouser un homme qui compte si peu à ses yeux. Personnage rêveur et romantique, Madame Bovary se sert de la littérature pour imaginer une vie plus mondaine et plus haletante, mais qui en définitive n’arrive pas à construire ses désirs dans une réalité cloisonnée par ses soins.

Tout l’ennuie si vite, l’amour, l’art, son propre enfant… Elle n’aura de cesse de virevolter d’un homme à l’autre en croyant ainsi faire grandir son âme par une ascension sociale plus importante. Elle ruine son couple par l’acquisition de frivolités sous les yeux d’un marin éteint et sans envergure. Et c’est là, précisément dans ce rapport ténu entre une femme et son mari que réside une des clés du succès éternel de ce récit qui nous promène dans une charmante et douce destruction de l’âme humaine.

Mr Bovary, prisonnier depuis l’enfance de femmes tyranniques, ne rêve que de calme et de stabilité. Alors qu’il aurait pu mettre à n’importe quel moment un terme à la longue déliquescence morale de son épouse, il ne sortira jamais de sa lâche passivité. En ne faisant rien, il laisse entrer le malheur dans son foyer. Emma et Charles sont ainsi tous deux prisonniers de leur caractère. Si l’un sombre dans une mollesse d’esprit, l’autre se perd dans un labyrinthe de superficialité qui les entrainera jusqu’à la ruine. Quant aux autres personnages, ils ne sont guère mieux lotis par la plume acerbe de l’écrivain. Rodolphe est un ogre dévorant les jeunes femmes, l’apothicaire de Yonville est un monstre de cupidité dont le cœur de pierre semble le mieux taillé pour grimper rapidement les échelles de cette société. Seuls Hippolyte et Justin trouvent grâce chez Gustave Flaubert, sous la forme d’une certaine naïveté juvénile, mais qui seront tout de même blessés par la bêtise humaine, l’un dans son corps, l’autre dans son âme.

Et puis, bien sûr, tout finira par s’effondrer. Vivre une vie de mensonges et de regrets a un prix. C’est lors de la chute que l’on ouvre les yeux, mais il est déjà trop tard, beaucoup trop tard. L’étau se resserre. Et l’horreur commence. Et emporte tout. Même l’enfance.

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Ma Loute, Bruno Dumont

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Quel singulier parcours que celui du cinéaste français Bruno Dumont; sa filmographie austère et rigoureuse s’est construite avec force autour d’un saisissant et déstabilisant contraste, celui de filmer en surface un réalisme brutal (acteurs non-professionnels, décors naturels, pas de musique composée pour le film…) et de nourrir le cinéma d’une puissante méditation métaphysique découlant d’une contemplation travaillée jusqu’au dépouillement le plus total. Un art intransigeant et extrêmement abouti qui provoque le rejet chez nombre de spectateurs peu habitués à un tel degré d’exigence spirituelle et intellectuelle dans le cinéma français, voire mondial.

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Le cinéma de Bruno Dumont est un acte majeur dans l’histoire de l’art contemporain. De La vie de Jésus (1997) à Camille Claudel 1915 (2013) en passant par L’Humanité (1999), la filmographie du cinéaste a révélé toutes les facettes d’un ascétisme esthétique bouleversant de beauté et d’un questionnement philosophique d’une grande profondeur.

Le quotidien désespérant de platitude est questionné, transcendé et révélé par une mise en scène qui scrute et dévoile la beauté de la moindre parcelle de vie, ce grand mystère pour l’éternité. Les détracteurs du cinéaste se sont souvent gaussés de l’apparent misérabilisme du Nord qui est dépeint par le réalisateur (originaire de Bailleul), mais c’est bien mal juger le degré d’authenticité recherché jusqu’au trouble…

 

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En 2014, Bruno Dumont prend tout le monde par surprise avec une série télévisée en 4 épisodes diffusée sur Arte, P’tit Quinquin. Même s’il était sous-jacent dans son cinéma, l’humour est cette fois-ci le moteur principal, la matière même de cette nouvelle œuvre inclassable. Sous la forme d’une enquête policière impossible et désabusée, le récit va s’engouffrer dans une suite burlesque de séquences surréalistes faisant fi de l’humour aliénant et bêtifiant de notre époque. Cette série est une pirouette qui part de travers pour finir dans un fossé boueux. La maladresse et le décalage marchent de concert mais en creux se dessine encore une fois une terrible et insondable réflexion naturaliste.

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De retour vers le cinéma, Bruno Dumont, loin de faire de l’humour une parenthèse rocambolesque, va pousser cette découverte intérieure de son art dans ses derniers retranchements avec le renversant Ma Loute. C’est tout le long-métrage qui va se retrouver non plus dans une pirouette, mais dans un tourbillon, dont on ne sentira au début qu’une légère brise ubuesque pour finir envolé dans les sommets de la poésie absurde. Si le réalisateur reprend son savoir-faire (direction de non-acteurs, absence de musique, cadrage vertigineux d’intelligence), il va le confronter à une galerie d’acteurs professionnels (formidable trio Binoche, Bruni-Tedeschi et un Luchini inoubliable) surjouant de manière irrésistible et décalée leur rôle d’aristocrates en vacances chez le « petit » peuple. Cette abracadabrante double direction d’acteurs tient du jamais-vu et va donner le ton d’un récit s’enlisant joyeusement dans une nature plus que jamais sublimée par la photographie de Guillaume Deffontaines.

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Quelques influences se dégagent après la vision de ce chef-d’œuvre moderne : le trait clair du dessinateur Hergé, les situations comique de Jacques Tati et les compositions de la peinture impressionniste. Si le réalisateur remporte tous les suffrages critiques, il laissera certainement beaucoup de spectateurs interloqués ou énervés devant ce film comique qui venge ce genre cinématographique de centaines de navets que nous offre le cinéma français chaque décennie. La question est désormais de savoir si le réalisateur ira encore plus loin sur cette voie, car on a vraiment le sentiment que le maximum a été atteint pour notre plus grand bonheur. A moins que son art se dirige vers un aspect du film plus diffus, une poésie cinématographique suspendue entre ciel et terre. En tout cas, Ma Loute confirme que Bruno Dumont est l’un des grands cinéastes de notre temps.

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