The Witch, Robert Eggers

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Depuis la nuit des temps, l’homme aime avoir peur. Son imagination le conduisit à créer des contes terrifiants qu’on se chuchotait à l’oreille le soir, moment propice pour se laisser bercer par les ténèbres. Sorcières, loup-garous, vampires et fantômes (pour ne citer que les entités maléfiques les plus répandues) déferlèrent dans les chaumières, se glissèrent dans les cultures populaires et perdurèrent sous de nombreuses formes artistiques, comme la peinture, la sculpture, la littérature et le cinéma.

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Aimer le conte fantastique, c’est désirer pénétrer dans une situation confortable, qui nous est déjà étrangement familière et qui, peu à peu, va nous faire perdre nos repères les plus fondamentaux pour nous engloutir dans une autre réalité, où la peur est une matière tangible. Ces récits contiennent en outre en leur sein une morale révélant une problématique de la psyché humaine. Ainsi, nous voici en présence récurrente de quête initiatique, où le héros de l’histoire, souvent jeune (symbolisant une idée de pureté ou de virginité spirituelle) se transcendera à travers une série d’épreuves qui le plongeront dans les ténèbres.

Le cinéma de peur, malgré son enrobage moderne, s’appuie complètement sur cette forme narrative pour embarquer un personnage sur un territoire qu’il ne connait pas et maîtrise encore moins. Inévitablement, cet art dépendant fortement de facteurs industriels et économiques a vu sa source originelle se vider de sa substance pour accoucher bien trop souvent de coquilles vides où la finalité tient plus d’un manège à sensation (on paie, on consomme, on sort, on oublie) que d’une réflexion spirituelle sur notre monde (notre psyché) et ses zones d’ombre. Bien sûr, de très nombreuses œuvres viennent démentir ce sinistre état des lieux (citons par exemple Jeepers Creepers, Darkness, ou beaucoup plus récemment le très réussi Mr Babadook) mais force est de constater que la puissance matricielle et souterraine du conte effrayant a été complètement délaissé.

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Pour toutes ces raisons invoquées, The Witch s’impose comme une date historique dans l’histoire du cinéma fantastique. Les ressources artistiques du cinéma ont été pleinement exploité par le réalisateur Robert Eggers pour revenir aux sources de la peur. Et par peur, nous entendons une disposition intellectuelle, spirituelle et sensitive qui va lentement mais sûrement faire vaciller les fondements de notre réalité. Le choix temporel de l’intrigue permet au récit de se débarrasser instantanément du superflu (qui nous empêche de nous pencher sur notre nature profonde) et d’offrir un élan artistique sublime de retenue et de sobriété. Nous voici en plein cœur du mal. Le montage se découpera alors comme une page de livre qu’on tournera doucement, afin de se délecter de cette inquiétante ambiance naturaliste, où les éléments les plus évidents cachent les plus profondes terreurs.

Scandée par la musique incantatoire de Mark Korven, The Witch  nous renvoie à l’enfance, où tout est si évident et compliqué à la fois, où la forêt semble cacher de sombres mystères que les adultes ne peuvent voir, empêtrés qu’ils sont dans leur rassurante certitude morale. The Witch nous rappelle également la pureté et la noblesse du mal, qui sous ses aspects les plus retors et abjects, démontre toute l’absurdité de vouloir imposer une direction spirituelle à qui que ce soit, et encore moins au nom du bien. Enfin, pour toutes raisons, The Witch est une œuvre séminale qui prouve que le cinéma fantastique, débarrassé de ses oripeaux modernes (abus des images de synthèse, montage épileptique, traitement superficiel du surnaturel), peut encore s’inscrire comme un genre novateur en retournant à la source, aussi impénétrable et ensorcelante soit-elle…

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X-Men Apocalypse, Bryan Singer

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Au fur et à mesure que le temps passe, le cinéma de super-héros s’est imposé comme une référence incontournable du cinéma fantastique et d’action, engendrant des millions de dollars à travers le monde entier, relayé par une impressionnante machine marketing (teasers, jouets, vêtements, publicité…) qui elle même est relancée par des milliers de sites et de blogs professionnels ou non. On se presse de tout bord pour savoir comment sera adaptée telle BD, à quoi ressemblera le costume du héros, par qui sera joué le méchant de l’histoire mais à pratiquement aucun moment on ne se soucie de la qualité cinématographique, comme si le fait de dépenser des millions d’euros dans une licence destinée en général à un très large public suffisait pour juger un film uniquement en fonction de la qualité de ses effets spéciaux et du rythme trépidant du récit.

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Il est certain que la majorité du public acquise à la cause des super-héros a grandi avec les BD Marvel et DC Comics pour ne citer que ces deux poids lourds de l’industrie de la bande dessinée américaine. Et comment ne pas vibrer face à ce mélange de soucis quotidiens et de vie super-héroïque ? Dans une juste mesure, le mythe moderne  du super-héros permet de questionner le lecteur sur son identité et son intégrité.

Chacun à leur manière et de façon très différente, des réalisateurs aguerris comme Stephen Norrington (Blade), Alex Proyas (The Crow), Bryan Singer (X-Men 2) et bien sûr Sam Raimi (le définitif Spider-Man 2) ont prouvé qu’une recherche de stylisation originale du matériau traité aboutissait à une enveloppe cinématographique permettant de donner corps et sens aux prouesses surhumaines mais également aux questionnements moraux. Ce court âge d’or du cinéma de super-héros (en terme de qualité) rassemblait aussi bien cinéphiles désireux de voir un film exigeant avec lui-même que le grand public venant simplement chercher (et c’est tout légitime) sa dose de grand spectacle parfaitement exécuté.

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Même si le chant du cygne de ce sous-genre cinématographique donna lieu à un futur classique du cinéma américain avec le funèbre Dark Knight de Christopher Nolan, force est de constater que les produits médiocres s’accumulent sur le grand écran, que ce soit du côté de Marvel (le calamiteux Avengers) ou DC Comics (Man of Steel), sans que cela ne semble gêner qui que ce soit. Pire que cela, ces films calibrés habituent le grand public à un spectacle très confortable et paresseux dénué de la moindre ambition cinématographique. Hors, comme on l’a vu, on est en droit d’attendre une progression artistique de la part de ce genre cinématographique qui, paralysé par le coût exorbitant de la production et du marketing, se vampirise jusqu’à ne plus laisser qu’une pauvre coquille vide sans cervelle.

Dans ce triste paysage cinématographique, la saga autour des mutants X-Men s’est brillamment réinventée après être, elle aussi, passée par des épisodes calamiteux (X-Men : L’affrontement et les films sur Wolverine). En revenant sur la première équipe des X-Men, Bryan Singer redonne un souffle adulte au film de super-héros, en approfondissant les relations des uns et des autres et en relevant les choix moraux de chacun à travers des dialogues plus travaillés et un rythme plus posé. Pour le 3eme volet de cette « prélogie », Bryan Singer  (réalisateur ayant relancé le succès planétaire du cinéma de super-héros avec son tout premier X-Men) puise dans les fondements mythologiques du surhomme grâce à la figure quasi-divinisée d’Apocalypse, qui est présenté comme le premier mutant apparu sur Terre.

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On le voit, l’ambition est grande et écrase ne serait-ce que par son intention 90% des pitreries actuelles. Chaque personnage (selon son importance dans le récit)  va se voir ainsi questionné par la parole d’Apocalypse qui pousse chacun à explorer la puissance qu’il a en lui. L’auto-divination de ce personnage quasi-éternel exprime à lui seul la tentation que peut ressentir chacun face à un pouvoir qu’il peut choisir d’exercer à sa guise. A ce titre, Magnéto, être complexe et torturé, signera les plus belles scènes du film, où son tiraillement entre humanité et divinité sera mis en scène avec talent par Bryan Singer qui fait le choix audacieux de pousser sa saga dans ses derniers retranchements visuels et narratifs.

X-Men Apocalypse retrouve ainsi ce qu’on était en droit d’attendre d’un film de super-héros : une vision. Mais tout n’est pas simple dans un film de très gros studio, et c’est bien dommage que ce long-métrage se perde dans une accumulation de personnages secondaires grossièrement traités, surtout quand on connaît leur charisme et importance dans la bande dessinée originale (voire Angel et Psylocke). On aurait aimé que le film plonge encore plus loin dans cette fascinante réflexion suscitée par Apocalypse et à laquelle devra répondre l’équipe du Pr Xavier, dont la cohérence de jeu d’acteur et de scènes d’actions est un vrai plaisir cinématographique. Les clins d’œil à d’autres pans de la saga en bande dessinée X-Men abondent  (Phénix, L’Arme X) mais ne gênent en aucun cas la narration; plus surprenant (mais amusant) est le tacle sans tact fait à l’horripilant 3eme volet de la saga (X-men : L’affrontement donc), réalisé dans l’urgence par Brett Ratner (Speed). 

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On peut se demander maintenant si le réalisateur va pouvoir se renouveler avec une suite qui ne peut qu’être souhaitée. En effet, on sent que de nombreuses scènes d’Apocalypse font écho dans leur conception au précédent film (Days of future past), ne serait-ce que la scène incroyable avec Vif-Argent, où le temps ralenti (et non arrêté) est prétexte à  une multitude de gags savoureux sur la musique entêtante de Sweet Dreams, du groupe Eurythmics. Il serait peut être temps que le réalisateur retourne à son statut si précieux de producteur pour garder l’unité artistique de la saga, et passe le flambeau à un autre réalisateur; ainsi pourra-t-il éviter l’écueil de Christopher Nolan qui ne put surpasser son Dark Knight avec le 3eme volet de Batman. La saga X-Men  en bande dessinée regorge de trouvailles scénaristiques et visuelles, c’est un vivier inépuisable dans lequel il est conseillé d’y plonger la tête froide pour pouvoir ensuite travailler cinématographiquement tout ce qui la force de cette bande dessinée qui s’est toujours voulue plus adulte que tous ces illustres congénères du studio Marvel.

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Destins tragiques de femmes

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La littérature classique française regorge de poignants récits où les femmes, prisonnières de terribles carcans sociaux et religieux, tentent d’échapper à leur condition par tous les moyens. En creux se dessine bien souvent un réquisitoire accablant sur la domination masculine qui, hélas, perdure encore aujourd’hui sous d’autres formes, qu’elles soient plus sournoises (le monde politique en a donné récemment de beaux exemples) ou plus agressives (la violence verbale au quotidien). Preuve s’il en était besoin de démontrer que lire des ouvrages écrits par d’illustres auteurs nous permet, au delà du pur plaisir littéraire, de comprendre plus profondément les mécanismes moraux et sociaux qui régissent notre société actuelle.

Les éditions Folio Classique ont eu l’excellente idée de regrouper en un seul volume onze nouvelles de Guy de Maupassant (1850-1893) traitant du thème de la prostitution. Il est vraiment dommage que le public associe trop souvent cet auteur à un souvenir pénible de lecture scolaire; c’est passer à côté de purs diamants brillamment ciselés d’où émane une puissante lumière perçant l’obscurité, le caché. Lisons ou relisons La maison Tellier ou Boule de suif pour se rendre compte du génie de l’écrivain qui n’a pas son pareil pour nous plonger en quelques lignes dans un univers haut en couleurs habillé de figures marquantes. Dès Mademoiselle Fifi, la première nouvelle qui ouvre le recueil Les prostituées, on est saisi par la férocité du texte qui installe immédiatement une atmosphère, un désordre social et moral, un éclairage là où personne ne veut poser les yeux en pleine lumière du jour. Et il en sera de même avec toutes les nouvelles de cet ouvrage, qui bien que différentes les unes des autres, confirme le regard lucide et cynique que porte Guy de Maupassant sur les prostituées et leurs clients (voir à ce titre la terrifiante Armoire).

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Que celles et ceux qui espèrent une lecture friponne passent leur chemin, car ici la séduction côtoie sans cesse l’horreur. Heureusement que l’humour est en filigrane bien présent également, et permet à l’auteur de dresser un portrait au vitriol d’une société férue de religion, et ce particulièrement dans la remarquable Maison Tellier. Petit aparté mais qui mérite l’attention au vu de la désastreuse préface de ce recueil, il est recommandé de commencer directement par la lecture du texte et non par la préface (et ceci vaut pour la quasi intégralité de la littérature de fiction) sous peine d’avoir un résumé inutile de chaque nouvelle et notamment de leur chute. Quand les éditeurs comprendront-ils que ce genre de texte n’a sa place que dans une postface ?

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Continuons ce bref aperçu de la tragédie féminine dans la littérature française avec un authentique chef-d’œuvre de noirceur réaliste, Thérèse Raquin de l’immense Emile Zola (1840-1902). Avec tout le génie qu’on lui connait, l’écrivain français va décrire patiemment et imperturbablement l’effondrement total d’une famille coincée dans une petite boutique perdue dans les boyaux obscurs de Paris. Thérèse, fille docile dont le destin a été conditionné par la volonté de sa mère et la maladie de son frère, va connaître une passion amoureuse dévorante qui la mènera jusqu’en enfer. A partir de là va se dresser une psychose engloutissant tout sur son passage, une détérioration morale et sociale qui sombrera dans les abîmes les plus profonds. On reste interdit et stupéfait par ce récit implacable où même les morts ne seront pas en paix, où les vivants sont jugés comme des êtres mous et lâches, ne prenant aucune hauteur sur leur quotidien, mais au contraire s’y enfonçant chaque jour davantage pour aboutir à une existence molle et terne. Emile Zola n’est pas homme à faire de concessions et envoie personnages et lecteurs dans la fange la plus repoussante de Paris. Un choc littéraire qui n’a pris une ride.

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Terminons notre sombre promenade avec un autre grand classique de la littérature, Madame Bovary, de Gustave Flaubert (1821-1880). Quel étonnant parcours que celui de cette femme que l’on place d’abord dans un couvent, et qui s’y ennuie après avoir vécu une forte dévotion chrétienne, et qui finit par épouser un homme qui compte si peu à ses yeux. Personnage rêveur et romantique, Madame Bovary se sert de la littérature pour imaginer une vie plus mondaine et plus haletante, mais qui en définitive n’arrive pas à construire ses désirs dans une réalité cloisonnée par ses soins.

Tout l’ennuie si vite, l’amour, l’art, son propre enfant… Elle n’aura de cesse de virevolter d’un homme à l’autre en croyant ainsi faire grandir son âme par une ascension sociale plus importante. Elle ruine son couple par l’acquisition de frivolités sous les yeux d’un marin éteint et sans envergure. Et c’est là, précisément dans ce rapport ténu entre une femme et son mari que réside une des clés du succès éternel de ce récit qui nous promène dans une charmante et douce destruction de l’âme humaine.

Mr Bovary, prisonnier depuis l’enfance de femmes tyranniques, ne rêve que de calme et de stabilité. Alors qu’il aurait pu mettre à n’importe quel moment un terme à la longue déliquescence morale de son épouse, il ne sortira jamais de sa lâche passivité. En ne faisant rien, il laisse entrer le malheur dans son foyer. Emma et Charles sont ainsi tous deux prisonniers de leur caractère. Si l’un sombre dans une mollesse d’esprit, l’autre se perd dans un labyrinthe de superficialité qui les entrainera jusqu’à la ruine. Quant aux autres personnages, ils ne sont guère mieux lotis par la plume acerbe de l’écrivain. Rodolphe est un ogre dévorant les jeunes femmes, l’apothicaire de Yonville est un monstre de cupidité dont le cœur de pierre semble le mieux taillé pour grimper rapidement les échelles de cette société. Seuls Hippolyte et Justin trouvent grâce chez Gustave Flaubert, sous la forme d’une certaine naïveté juvénile, mais qui seront tout de même blessés par la bêtise humaine, l’un dans son corps, l’autre dans son âme.

Et puis, bien sûr, tout finira par s’effondrer. Vivre une vie de mensonges et de regrets a un prix. C’est lors de la chute que l’on ouvre les yeux, mais il est déjà trop tard, beaucoup trop tard. L’étau se resserre. Et l’horreur commence. Et emporte tout. Même l’enfance.

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Ma Loute, Bruno Dumont

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Quel singulier parcours que celui du cinéaste français Bruno Dumont; sa filmographie austère et rigoureuse s’est construite avec force autour d’un saisissant et déstabilisant contraste, celui de filmer en surface un réalisme brutal (acteurs non-professionnels, décors naturels, pas de musique composée pour le film…) et de nourrir le cinéma d’une puissante méditation métaphysique découlant d’une contemplation travaillée jusqu’au dépouillement le plus total. Un art intransigeant et extrêmement abouti qui provoque le rejet chez nombre de spectateurs peu habitués à un tel degré d’exigence spirituelle et intellectuelle dans le cinéma français, voire mondial.

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Le cinéma de Bruno Dumont est un acte majeur dans l’histoire de l’art contemporain. De La vie de Jésus (1997) à Camille Claudel 1915 (2013) en passant par L’Humanité (1999), la filmographie du cinéaste a révélé toutes les facettes d’un ascétisme esthétique bouleversant de beauté et d’un questionnement philosophique d’une grande profondeur.

Le quotidien désespérant de platitude est questionné, transcendé et révélé par une mise en scène qui scrute et dévoile la beauté de la moindre parcelle de vie, ce grand mystère pour l’éternité. Les détracteurs du cinéaste se sont souvent gaussés de l’apparent misérabilisme du Nord qui est dépeint par le réalisateur (originaire de Bailleul), mais c’est bien mal juger le degré d’authenticité recherché jusqu’au trouble…

 

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En 2014, Bruno Dumont prend tout le monde par surprise avec une série télévisée en 4 épisodes diffusée sur Arte, P’tit Quinquin. Même s’il était sous-jacent dans son cinéma, l’humour est cette fois-ci le moteur principal, la matière même de cette nouvelle œuvre inclassable. Sous la forme d’une enquête policière impossible et désabusée, le récit va s’engouffrer dans une suite burlesque de séquences surréalistes faisant fi de l’humour aliénant et bêtifiant de notre époque. Cette série est une pirouette qui part de travers pour finir dans un fossé boueux. La maladresse et le décalage marchent de concert mais en creux se dessine encore une fois une terrible et insondable réflexion naturaliste.

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De retour vers le cinéma, Bruno Dumont, loin de faire de l’humour une parenthèse rocambolesque, va pousser cette découverte intérieure de son art dans ses derniers retranchements avec le renversant Ma Loute. C’est tout le long-métrage qui va se retrouver non plus dans une pirouette, mais dans un tourbillon, dont on ne sentira au début qu’une légère brise ubuesque pour finir envolé dans les sommets de la poésie absurde. Si le réalisateur reprend son savoir-faire (direction de non-acteurs, absence de musique, cadrage vertigineux d’intelligence), il va le confronter à une galerie d’acteurs professionnels (formidable trio Binoche, Bruni-Tedeschi et un Luchini inoubliable) surjouant de manière irrésistible et décalée leur rôle d’aristocrates en vacances chez le « petit » peuple. Cette abracadabrante double direction d’acteurs tient du jamais-vu et va donner le ton d’un récit s’enlisant joyeusement dans une nature plus que jamais sublimée par la photographie de Guillaume Deffontaines.

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Quelques influences se dégagent après la vision de ce chef-d’œuvre moderne : le trait clair du dessinateur Hergé, les situations comique de Jacques Tati et les compositions de la peinture impressionniste. Si le réalisateur remporte tous les suffrages critiques, il laissera certainement beaucoup de spectateurs interloqués ou énervés devant ce film comique qui venge ce genre cinématographique de centaines de navets que nous offre le cinéma français chaque décennie. La question est désormais de savoir si le réalisateur ira encore plus loin sur cette voie, car on a vraiment le sentiment que le maximum a été atteint pour notre plus grand bonheur. A moins que son art se dirige vers un aspect du film plus diffus, une poésie cinématographique suspendue entre ciel et terre. En tout cas, Ma Loute confirme que Bruno Dumont est l’un des grands cinéastes de notre temps.

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La direction de sa vie

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Comment aborder sa vie ?

Il existe mille façons de la vivre et de la ressentir, avec des nuances plus ou moins grandes.

Choisissons deux approches aussi simples que différentes pour nourrir notre réflexion.

Séparons en deux groupes ceux qui pensent leurs vies de ceux qui vivent leurs vies.

A priori, nous serions plutôt tentés de nous rattacher au deuxième groupe, notre existence étant si brève qu’il ne faudrait surtout pas passer à côté de l’infinité d’expériences à éprouver. Mais foncer au cœur de l’action sans avoir préalablement réfléchi à celle-ci est-il toujours une bonne façon d’envisager son mouvement ?

 

 

L’action pure nous fait-elle parvenir à dessiner un cheminement cohérent de notre existence ? En fait, laisser la spontanéité, mouvement chéri de notre époque actuelle, dominer nos pensées et nos actions est peut-être le meilleur système pour rester englué dans le même conditionnement intellectuel et culturel. Alors que nous pensons, mués par une force prodigieuse, abattre les cloisons qui nous empêchent de comprendre et de vivre le monde autour de nous, il se peut que nous construisons au contraire des remparts qui nous empêchent de nous projeter hors de nous et donc de transcender notre existence.

Les partisans de l’action sauront à n’en point douter faire fi de ces réflexions en brandissant le poing levé le droit à l’instinct, caractéristique bien humaine s’il en est. Il est certain que l’action libère le poids existentiel de l’individu, le soulève tel une feuille emportée par le vent et le dépose à un endroit qu’il n’avait peut-être pas prévu. Le sujet, tout heureux de son aventure improvisée, ira alors en sifflotant découvrir ce nouveau territoire en attendant la prochaine impulsion. Mais si par malheur, son instinct le mène dans un lieu sombre, alors l’homme d’action deviendra subitement et maladroitement penseur et reviendra sur les raisons de cette mauvaise action. Alors que si l’individu avait mûrement réfléchi son action, peu importe au fond qu’elle le mène au bon endroit, il saura procéder à une fine analyse du lieu, le relier avec discernement aux actions passées et celles à venir.

 

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Intervient à ce stade de notre réflexion un point capital : l’écriture.

Ecrire sa vie est un acte intellectuellement déstabilisant mais extrêmement révélateur de soi, de ses aspirations les plus profondes qui n’apparaîtront d’ailleurs qu’après une longue pratique. L’écriture de soi est un miroir déformant à l’aveuglante pureté. Tous les défauts, toutes les erreurs, toutes les passions et les colères seront notées et conservées afin de garder une trace du cheminement qui se crée, qu’il soit labyrinthique ou ordonné. Le chaos de nos pensées, de notre instinct, de notre intuition, se trouve ainsi éclairci sous un nouveau jour, plus douloureux certes, mais tellement plus riche et enthousiasmant pour penser notre passé et notre futur.

Ecrire sa vie, c’est s’extraire de l’omniprésence du présent.

Se dégagera ainsi les éléments de sa vie qui ont le plus d’importance et qui sont hélas trop souvent ensevelis par les préoccupations et distractions du monde moderne. Alors que l’on s’acharnait impitoyablement à combler le vide de son existence, voilà qu’apparaît soudain la possibilité d’une vie pleine, grâce à un lent travail de réflexion.

 

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Il ne s’agit ici que de proposer une piste pour faire un pas de côté, et ne plus subir le dictat d’une société matérialiste, technologique et abrutissante. Il convient seulement de s’éloigner pour un moment des incessantes stimulations pour s’offrir un espace de pensée pure. L’action in fine est ainsi nourrie par une profonde réflexion qui agira au fur et à mesure jusqu’à créer paradoxalement une nouvelle spontanéité !

Il ne s’agit pas non plus de faire le procès de l’élan naturel. La beauté mystérieuse de la vie est justement de nous confronter à des éléments imprévus, apportant sur notre vécu un nouvel éclaircissement. Mais plus on réfléchira à sa vie, plus ces imprévus seront chargés de sens, suivant la direction que l’on a défini au préalable.

En guise de conclusion, soulignons les deux ouvrages qui sont à l’origine de cette réflexion et que nous invitons à lire pour nourrir et confronter ce sujet inépuisable :

La vie matérielle, Marguerite Duras

La nausée, Jean-Paul Sartre

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Mémoires antiques

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Pour se  comprendre et comprendre le monde qui nous entoure, il peut être bon, voire salutaire, de se pencher vers un passé lointain, de toucher du doigt une forme de pensée plus pure, pas encore ravagée par la science et le divertissement, une pensée immortelle où la place de l’homme est au cœur de toutes les préoccupations des grands esprits.

Entamons ce voyage temporel avec Mémoires d’Hadrien, de Marguerite Yourcenar (1903-1987). Ce roman historique, écrit en 1951, se présente comme un testament spirituel d’un empereur arrivé à la fin de sa vie pour son protégé et possible successeur, Marc Aurèle.

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Narré à la première personne et s’adressant directement à Marc Aurèle (et donc au lecteur), le récit chronologique démontre toute la complexité de la nature humaine, surtout si celle-ci est amenée à exercer les plus hautes fonctions politiques, créant ainsi une tension prodigieuse entre l’intériorité de l’être et l’extériorité de l’homme social. Hadrien nous enchante par sa façon de conter sa vie, d’expliquer son ascension politique par la sagesse et sa gouvernance par la raison. Modèle de tempérance, il sera malgré tout confronté à de terribles démons intérieurs nourris par la vacuité de la gloire et la folie de la richesse.

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Cette vie éblouissante est au fond une vaste méditation philosophique qui plonge de toute son âme le lecteur dans la complexité spirituelle du monde romain, tout en l’éclairant sur la situation géopolitique de l’époque. Le génie absolu de Marguerite Yourcenar est d’empêcher cet ouvrage de se transformer en baudruche romantico-historique par la grâce inouïe d’un travail littéraire étourdissant d’intelligence et de sensibilité.

Accumulant une quantité de savoirs et de documentation gargantuesque sur cette époque, l’auteur en a patiemment retiré la quintessence pour pénétrer au plus près de l’esprit d’un homme de l’antiquité. Le résultat  est absolument exceptionnel et fait clairement partie des ouvrages à lire au moins une fois dans sa vie.

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Après la fiction, intéressons-nous maintenant à la philosophie avec les Pensées de Marc-Aurèle (121-180). Ecrites par l’empereur lui-même de 170 à 180, ces pensées n’avaient pas vocation à être lues par quiconque et se présentent ainsi comme de courts textes adressés à l’auteur lui-même. Cette aridité première doit être dépassée si l’on veut découvrir toute l’étendue philosophique empreinte de stoïcisme d’un esprit exceptionnel confronté à un destin qui ne l’est pas moins.

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La mort apparait comme l’ultime horizon à ne jamais oublier pour Marc Aurèle, afin de relativiser chaque acte de sa vie, de soupeser chaque décision par rapport à la paix intérieure désirée par tout à chacun. L’empereur-philosophe s’emploie à systématiquement démonter l’égo en nous démontrant que tout événement est neutre en soi, et que c’est bien notre opinion qui va juger et décider si celui-ci est bon ou mauvais, et ainsi engendrer une réaction qui peut nous dépasser.

Les pensées de Marc Aurèle creusent un sillage où la conduite d’une vie est questionnée sans répit. Eloge sublime de l’intelligence et de la tempérance, ce recueil philosophique fait partie de ces ouvrages que l’on garde à portée de main tout au long de sa vie, pour vivre enfin une vie apaisée avec soi-même.

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L’autobiographie de l’agent très spécial Dale Cooper

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Voilà un bien étrange petit livre qui ravira tous les aficionados de la série culte du début des années 90, Twin Peaks, créée par le réalisateur David Lynch (Blue Velvet, Mullholland Drive) et Mark Frost, romancier et scénariste (Hill Street Blues, Storyville). Il n’est pas péjoratif de considérer cet ouvrage comme un produit dérivé de la série, cela ne lui enlève en rien ses qualités qui lui sont propres, mais comprenons bien qu’une certaine exigence littéraire n’est pas de mise ici. Ce constat étant fait, on peut se délecter de ces pages narrant l’enfance, l’adolescence et les premiers pas dans le FBI du surprenant agent Dale Cooper. Le procédé est assez amusant dans le sens où nous « écoutons » les différents enregistrements provenant de cassettes de magnétophone.

Autant le dire sans détour, le début de l’ouvrage est certes amusant mais n’apporte rien à l’édifice de la mythologie de Twin Peaks. Si comme de nombreux amoureux de la série, on considère que sa plus grande force réside dans son implacable mystère, on est forcément déçu de lire des pages très explicatives sur la personnalité de Dale Cooper. Mais alors que l’on s’apprête à fustiger ce roman, apparaissent assez vite les premières traces d’une inquiétante étrangeté, un saisissement nous fait alors tourner les pages un peu plus vite. Et le meilleur arrive enfin grâce paradoxalement au vide que crée les enregistrements manquants. Là, le vide abyssal de pans entiers d’années de Dale Cooper laisse supposer un voyage physique et spirituel qui modifiera à tout jamais la perception de la réalité chez cet être d’exception. Le frère de Mark Frost, Scott Frost, qui a écrit cet ouvrage, trouve en définitive une véritable connexion avec la spiritualité de Twin Peaks.

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Mais on n’est pas au bout de nos surprises, et la dernière partie de l’ouvrage lève un voile important sur la narration de Twin Peaks, lorsque Dale Cooper enquête sur le meurtre de Teresa Banks. Pour éclairer ce point, revenons quelques années en arrière. Suite à la désaffection du réalisateur David Lynch sur le plateau de la saison 2 de Twin Peaks, nombre d’acteurs en ont voulu au réalisateur américain de les laisser tomber et de fait, laisser partir la série dans une série d’intrigues poussives. Même si la série est rattrapée in extremis dans un dernier épisode fabuleux réalisé par Lynch lui-même, le mal est fait et c’est une ambiance détestable qui règne durant la confection du long-métrage Twin Peaks – Fire walks with me (1992). L’interprète de Dale Cooper, Kyle MacLachlan, refuse d’apparaître à l’écran plus qu’un certain temps donné et oblige donc le réalisateur à créer un nouvel agent (Chester Desmond, joué avec brio par Chris Isaak) pour enquêter sur l’affaire Teresa Banks. Et si le résultat à l’écran est magistral, il est passionnant de lire ces quelques pages où l’agent Dale Cooper retrouve son rôle initial. Et gardons-nous d’en dire plus sur sa rencontre décisive avec un autre agent du FBI, un certain Windom Earle…

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Signalons enfin que ce livre, aussi agréable soit-il, n’arrive pas à égaler  le Journal secret de Laura Palmer, écrit par la propre fille du réalisateur David Lynch, Jennifer Lynch, qui a su intégrer toutes ses peurs et interrogations adolescentes dans un texte saisissant de vérité, parfois bouleversant. Les pensées obscures et profondes de la belle et mystérieuse Laura Palmer accentuent notre désespoir de connaître le sort terrifiant de cette pauvre jeune fille. Et là encore, le vide créé par les pages manquantes, déchirées, glacent le sang et nous laissent imaginer quelle féroce force obscure s’est abattue sur cette charmante ville de Twin Peaks…

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Les griffes de la nuit, Wes Craven

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Le cinéma d’horreur américain a connu son apothéose commerciale dans les années 80 avec une ribambelle de films qui troquaient le réalisme glauque des années 70 (Massacre à la tronçonneuse, L’exorciste) contre une inventivité visuelle et scénaristique plus légère et assez époustouflante (Gremlins, Terminator). Parmi les cauchemars qui ont hanté les salles obscures durant ces années-là, revenons sur l’un des fleurons du genre, Les griffes de la nuit (A nightmare in Elm Street en V.O).

Ecrit et réalisé par le regretté Wes Craven (1939-2015), l’auteur de La colline a des yeux et de Scream, Les griffes de la nuit (sorti en France le 6 Mars 1985) connut dès sa sortie un succès critique et commercial fulgurant, faisant du croque-mitaine Freddy Krueger une icône absolue du cinéma d’horreur (au même titre que son comparse Jason Voorhes qui lui hante la saga Vendredi 13), et qui reviendra dans de nombreuses séquelles plus ou moins réussies.

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L’idée d’un tueur psychopathe s’introduisant dans les rêves pour y massacrer des adolescents est déjà assez géniale en soi, mais le talent de l’immense Wes Craven va pousser ce concept dans des retranchements aussi subtils qu’inédits.

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En effet, dans le cinéma de genre, les cauchemars sont souvent interprétés comme des séquences oniriques détachées visuellement de l’ensemble du long-métrage, où le cadrage et les couleurs soulignent bien le fait que nous nous situons dans une zone imaginaire. Wes Craven va prendre ce postulat complétement à contre-pied et faire du cauchemar une vision ultra-réaliste s’infiltrant dans les moindre recoins de la réalité, faisant ainsi perdre pied aux protagonistes de l’histoire, mais également aux spectateurs se demandant à quel niveau de réalité doivent-ils attribuer telle ou telle séquence du film !

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Cette porosité perturbante entre cauchemar et réalité est mise en scène de façon magistrale lors de scènes mémorables telle la percée du monstre Krueger dans le monde réel à travers sa forme qui tente de traverser le plafond de la chambre de Nancy Thompson ou bien encore ce passage dantesque où la même jeune fille, assoupie dans son bain, ne voit pas une main gantée de lames de rasoir sortir de l’eau, entre ses jambes ! Deux exemples parmi tant d’autres qui témoignent également de la formidable créativité de l’équipe artistique et technique du film.

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Cette scène du bain illustre bien la totale réussite du film dans le genre qui est le sien, à savoir un sous-texte halluciné et intelligent de la condition adolescente dans la société américaine. Dès le premier dialogue du groupe, le sexe est la principale préoccupation des protagonistes, qui ne savent pas comment gérer leurs pulsions sexuelles qui entraînent à leur tour un désir de liberté sociale et d’émancipation parentale. Les adultes, castrateurs en puissance des idéaux adolescents, vont passer tout leur temps et leur énergie à contenir ce débordement collectif à travers une isolation du corps et de l’esprit de leur progéniture.

Les adolescents du long-métrages, Tina, Nancy, Glen et Rod, sont ainsi coincés, compressés entre deux mondes, entre deux temps, celui de l’enfance, terre d’illusions, et celui des adultes, vernis trompeur cachant un paysage désenchanté et bourré de vices. Il ne reste alors que la nuit pour Nancy et sa bande pour échapper à la rigueur étouffante du monde adulte et laisser parler leurs désirs secrets. Hélas, même là, au cœur de l’obscurité, l’adolescence sera attaquée sauvagement  par un mélange détonnant et démoniaque de l’obscénité adulte et de la puérilité enfantine en la personne de Freddy Krueger.

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Homme, dieu, démon ou monstre, Freddy Krueger représente en tout cas le pire de la psyché humaine en tuant et violant des enfants, symbole fragile de pureté et d’innocence dans notre monde. Ses atrocités seront punies par un groupe de parents responsables qui iront jusqu’à le brûler vivant, faisant ainsi de la justice un acte de vengeance bestiale. On le voit ici, le réalisateur américain n’est pas tendre avec la mentalité américaine qui tout en prônant le bien au nom de Dieu ne fait en définitive qu’empirer la spirale infernale du mal.

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Ce mal rejaillit donc de la manière la plus secrète et spectaculaire dans les rêves de la descendance de ce groupe de justiciers honorables et va plonger la jeunesse de Elm Street dans un cauchemar industriel incompréhensible, où un homme effroyablement brûlé et armé d’un gant se terminant par des griffes de métal rouillé va prendre le plaisir le plus sadique à traquer et torturer avec une redoutable imagination morbide, donnant lieu à une succession de scènes dantesques.

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On est d’ailleurs estomaqué par la brutalité des meurtres dans leur mise en scène, et on reconnait bien là la patte du réalisateur de La dernière maison sur la gauche et de La colline a des yeux. Ce déferlement d’angoisse visuelle est magnifiquement accompagnée par l’inoubliable composition de Charles Bernstein, faite de sourdes tensions et d’implacables pics de violence. Lors d’un épilogue sarcastique, Wes Craven enfonce le clou en brouillant encore plus les pistes et emportant à tout jamais avec lui protagonistes et spectateurs  dans le cauchemar sans fin de Freddy Krueger, monstre parmi les monstres…

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Le temps de l’écriture

 

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Quiconque a déjà testé en profondeur l’écriture de soi sait à quel point celle-ci peut être aussi exaltante que douloureuse. Après un certain temps, expérimenter cette forme singulière d’écriture amène à s’interroger sur la raison qui nous a poussé jusqu’à elle mais également sur la forme littéraire telle qu’elle se dessine chez d’autres écrivains, qu’ils soient professionnels ou non. Comment vivent-ils cette révélation de soi et donc du monde ?

Les œuvres sur le sujet sont légion, et comme c’est l’habitude ici, nous emprunterons plutôt des chemins détournés qui, nous semble-t-il, apporteront beaucoup plus de matière à réflexion suivant la sensibilité artistique de tel ou tel écrivain.

Manuel

Martin Page

Manuel d’écriture et de survie de Martin Page est un excellent roman qui, sous une forme épistolaire, va passer en revue toutes les problématiques sociales et pratiques de l’écriture au quotidien. Puisant directement sa structure dans Lettres à un jeune poète de Rainer-Maria Rilke (sur lequel nous reviendrons plus tard), cette correspondance entre l’auteur et une apprenti-écrivaine dénommée Daria est une très agréable porte d’entrée pour qui se pose des questions sur la vie créatrice et ses répercussions. Dans un style limpide et jubilatoire Martin Page délivre au fur et à mesure des lettres de nombreux conseils littéraires, qu’ils soient d’ordre pratique ou théoriques. Seul le courrier de l’auteur apparaît mais on devine avec bonheur toute les joies et les doutes qui habitent cette jeune auteure plongée dans les affres de la création et dont nous allons suivre indirectement  le processus littéraire, de la création à la publication.

Qu'ai-je donc fait

Jean d Ormesson

Avançons de quelques pas si vous le voulez bien dans le salon si raffiné, parfumé de mille odeurs délicates, de l’éternel Jean d’Ormesson. L’écrivain mondain et existentialiste, avec Qu’ai-je donc fait ?, signe un essai philosophique qui ne dit pas son nom. Se présentant au départ comme une agréable promenade dans les souvenirs de l’illustre académicien, l’ouvrage interroge son auteur, sur sa vie, ses racines, sa constitution intellectuelle, sociale et culturelle. Au fur et à mesure de la lecture truculente et érudite, et sans rien perdre de sa légèreté (faisant ainsi apparaître la puissance cachée du style de l’écrivain), cette déambulation littéraire va se transformer en un questionnement vibrant d’humanisme sur le mystère de l’homme, du temps et de l’univers.

« A la différence de tous les phénomènes dont il est le véhicule, il est difficile de supposer que le temps soit le fruit d’une évolution. Est-il possible de concevoir qu’il se soit mis en place tout seul ? Serait-il une propriété de la matière, une illusion de l’esprit, un fantasme, un jeu de mots ? Ou serait-il la marque imposée à l’univers par une puissance extérieure ? »

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Jean-Claude Pirotte

Continuons notre visite et pénétrons dans la pièce la plus sombre avec l’ultime ouvrage, le testament littéraire du poète Jean-Claude Pirotte, qui nous quitta en 2014. Connu du grand public pour sa chronique poétique publiée chaque mois dans le magazine Lire, le poète, se sachant condamné par le cancer, revient sur ses journées cernées par la maladie, la solitude et la littérature dans l’éprouvant Portrait craché. Là aussi, mais par brides brusques et sans vernis, l’auteur plonge dans sa mémoire et fait remonter à la surface des moments de vie qui compterons dans sa construction intime. Déchirant de désespoir, jusqu’à l’insoutenable, Portrait craché est écrit avec beaucoup d’amertume et de tristesse, mais n’en recèle pas moins de vibrants hommages à l’amitié, la vérité et surtout à la poésie. Jean-Claude Pirotte souille de sa plume cette société techno-moderne, crache à la figure de l’économie, de la raison et de la machine, et oppose à cette déshumanisation programmée le cœur, l’esprit et la vérité poétique.

« Il faut mourir un jour. Cela aussi, à condition d’y arrêter sa pensée, est rassurant. Le scandale serait celui d’une vie interminable, dégradante et dénuée du moindre attrait, de l’heureuse incertitude qui fait de la surprise devant un instant de beauté le prix d’un moment, et la valeur de la mémoire. »

Noireclaire

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Nous voici donc au cœur du monde, au cœur de la poésie. Arrêtons-nous un instant, ou une vie, et savourons la lecture de Noireclaire, le dernier ouvrage de l’immense poète Christian Bobin. Pour qui s’intéresse au cheminement intérieur de cet auteur dans le temps, ce recueil de poèmes parvient encore à transcender l’art si fin et presque impalpable du style unique de son écriture. Revenant sur la perte du grand amour, les mots se font plus rares, plus touchants, plus fragiles et plus forts à la fois. Dans un geste littéraire sublime d’amour et de mort, le fond et la forme se sont retrouvés et hurlent de concert la beauté du monde d’une voix apaisée. Tout au long du recueil, le sentiment d’assister à une apogée littéraire est constant et nous transperce l’âme par sa délicate et infinie transparence.

« J’ouvre un livre et c’est le ciel que j’ouvre : les fantômes chinois marchent sur la plage en effaçant leurs pas. Ils ne sont plus eux-mêmes mais confidences de rivières, soies de feuillage, rumeur de nuages blancs.

Je veux tuer  Christian Bobin. »

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Rainer Maria Rilke, 1906

On le voit, l’écriture de soi revêt bien des formes et des tonalités différentes. Concluons cette visite avec l’inestimable Lettres à un jeune poète de Rainer-Maria Rilke. Hésitant entre une carrière militaire et l’art poétique, Franz Xaver Kappus va solliciter les conseils de l’écrivain allemand. Celui-ci va, en dix lettres allant de 1903 à 1908, donner des réponses à l’aspirant écrivain qui resteront comme des modèles absolus pour qui s’interroge sur la portée de son art par rapport au monde qui l’entoure. Les dix lettres sont des trésors à conserver précieusement pour toutes les âmes fragilisées par leur art et la difficulté d’exprimer son moi profond dans la société. Oublions les ouvrages débordant de conseils pratiques, Rainer-Maria Rilke puise à la source de la création, plonge dans les profondeurs de l’être créateur et en fait jaillir toute la beauté dans un geste littéraire et spirituel de toute beauté.

« Votre doute lui-même peut devenir une bonne chose si vous en faites l’éducation : il doit se transformer en instrument de connaissance et de choix. Demandez-lui, chaque fois qu’il voudrait abîmer une chose, pourquoi il trouve cette chose laide. Exigez de lui des preuves. Observez-le : vous le trouverez peut-être désemparé, et peut-être sur une piste. Surtout n’abdiquez pas devant lui. Demandez-lui ses raisons. Veillez à ne jamais y manquer. Un jour viendra où ce destructeur sera l’un de vos meilleurs artisans, le plus intelligent peut-être de ceux qui travaillent à la construction de votre vie. »

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Au temps de l’élégance

Gustave Doré

Gustave Doré (1832-1883)

(Un peu de musique pour accompagner cet article et se mettre dans l’ambiance)

Pour qui s’intéresse un tant soi peu à ce sujet, le début du XXeme siècle demeure un exemple inépuisable d’élégance. Cette notion peut se décliner de bien des façons dans les différents aspects de la vie quotidienne.

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Charles Conder (1904), par Jacques-Emile Blanche

En premier lieu, il y a bien sûr l’élégance vestimentaire, qui consiste à créer (insistons sur ce terme) à l’aide de différentes couleurs, matières et coupes une tenue visant à une représentation esthétique de soi. Il va de soi que suivre bêtement la mode comme une vache suit ses congénères brouter la même herbe n’a rien à voir avec une recherche toute personnelle consistant à relier le fond et la forme. Est-ce à dire qu’il faut répugner les tendances, les fuir comme la peste ? Certes non, on se saisira de toutes les opportunités qui sont en résonance avec nos goûts pour les faire nôtre, les digérer, les retravailler jusqu’à les faire plier par la force de notre personnalité.

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Maurice Barrès (1891), par Jacques-Emile Blanche

On est en droit de trouver cette recherche complètement futile, voire puérile, mais on rétorquera à ces âmes en peine que réfléchir à sa tenue n’est pas une perte de temps, bien au contraire, c’est donner à sa journée une direction et à ses interlocuteurs une indication.

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Mais creusons encore plus loin, et allons voir du côté de l’esprit. Si nous ne reviendrons pas sur la mise en scène et le confort de l’espace intérieur (ceci a déjà été évoqué ici), certaines œuvres peuvent nous aider à s’imprégner d’un sens esthétique, d’une forme de beauté du langage. Sur ce sujet, on reviendra par exemple sur l’inépuisable Recherche du temps perdu de Marcel Proust.  Prenons le 5eme volume, La prisonnière, magnifique roman immobile, figé dans la jalousie maladive du narrateur, qui épingle l’amour et le laisse dessécher, perdre tout son précieux nectar pour ne laisser qu’une obsession de la propriété du corps de l’autre. Ce chef-d’œuvre de la littérature française  fait vivre et subir à ses personnages des montagnes de jalousies, des torrents de mensonges et tout un dédale de traquenards sociaux aux codes obscurs mais sans jamais se départir d’une élégance absolue de l’esprit.

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Marcel Proust (1892), par Jacques-Emile Blanche

Prenez l’édition Folio Classique à la page 120 et lisons ensemble le savoureux passage où Albertine fait l’éloge des sorbets à un narrateur passablement excité :

« Mon Dieu, à l’hôtel Ritz je crains bien que vous ne trouviez des colonnes Vendôme de glace, de glace au chocolat ou à la framboise, et alors il en faut plusieurs pour que cela ait l’air de colonnes votives ou de pylônes élevés dans une allée à la gloire de la Fraîcheur. Ils font aussi des obélisques de framboise qui se dresseront de place en place dans le désert brûlant de ma soif et dont je ferai fondre le granit rose au fond de ma gorge qu’elles désaltéreront mieux que des oasis (et ici le rire profond éclata, soit de satisfaction de si bien parler, soit par moquerie d’elle-même de s’exprimer par images si suivies, soit, hélas ! par volupté physique de sentir en elle quelque chose de si bon, de si frais, qui lui causait l’équivalent d’une jouissance). Ces pics de glace du Ritz ont quelquefois l’air du mont Rose, et même, si la glace est au citron, je ne déteste pas qu’elle n’ait pas de forme monumentale, qu’elle soit irrégulière, abrupte, comme une montagne d’Elstir. Il ne faut pas qu’elle soit trop blanche alors, mais un peu jaunâtre, avec cet air de neige sale et blafarde qu’ont les montagnes d’Elstir. La glace a beau ne pas être grande, qu’une demi-glace si vous voulez, ces glaces au citron-là sont tout de même des montagnes réduites à une échelle toute petite, mais l’imagination rétablit les proportions, comme pour ces petits arbres japonais nains qu’on sent très bien être tout de même des cèdres, des chênes, des mancenilliers ; si bien qu’en en plaçant quelques-uns le long d’une petite rigole, dans ma chambre, j’aurais une immense forêt descendant vers un fleuve et où les petits enfants se perdraient. De même, au pied de ma demi-glace jaunâtre au citron, je vois très bien des postillons, des voyageurs, des chaises de poste sur lesquels ma langue se charge de faire rouler de glaciales avalanches qui les engloutiront (la volupté cruelle avec laquelle elle dit cela excita ma jalousie) ; de même, ajouta-t-elle, que je me charge avec mes lèvres de détruire, pilier par pilier, ces églises vénitiennes d’un porphyre qui est de la fraise et de faire tomber sur les fidèles ce que j’aurai épargné. Oui, tous ces monuments passeront de leur place de pierre dans ma poitrine où leur fraîcheur fondante palpite déjà. Mais tenez, même sans glaces, rien n’est excitant et ne donne soif comme les annonces des sources thermales. À Montjouvain, chez Mlle Vinteuil, il n’y avait pas de bon glacier dans le voisinage, mais nous faisions dans le jardin notre tour de France en buvant chaque jour une autre eau minérale gazeuse, comme l’eau de Vichy qui, dès qu’on la verse, soulève des profondeurs du verre un nuage blanc qui vient s’assoupir et se dissiper si on ne boit pas assez vite. »

Si à la première lecture de l’œuvre vertigineuse de Proust, on est amusé de ce passage extatique, une relecture plus appuyée nous éclairera sur le sens caché des paroles d’Albertine qui cachent bien d’autres plaisirs !

Un écueil peut être facilement réalisable quand nous recherchons à tout prix à nous démarquer des autres, à rechercher l’originalité pour l’originalité. Il n’est nul besoin de venir de la bourgeoisie pour tendre vers une idée de l’élégance, nul besoin de dépenser des sommes astronomiques dans des vêtements qui seront peut-être détruits ou perdus par les aléas de l’existence. Mais il est intéressant de se poser la question de notre éducation par rapport à notre relation avec la notion d’élégance. Notre famille nous a-t-elle prodigué dans ce sens ? Nos proches nous empêchent-ils par leurs doux sarcasmes d’être ce que l’on a envie d’être ? Pour rechercher son élégance profonde, il ne faut pas avoir peur de passer par un temps de tests divers et variés, car encore une fois, c’est bien en sortant de sa zone de confort culturel qu’on peut remettre en question ses acquis.

 

 

Pour approfondir l’art de vivre du début du XXeme siècle, on se penchera avec respect et admiration sur les peintures de Jacques-Emile Blanche (1861-1942). Ce peintre, écrivain et homme du monde eut droit à une superbe exposition au palais Lumières à Evian en 2015, on ne saurait que trop conseiller pour les personnes intéressées d’acquérir le magnifique catalogue édité pour l’occasion qui nous permet d’admirer les œuvres picturales de l’artiste mais également d’en savoir beaucoup plus sur l’homme. Laissons nous porter par la grâce de ces compositions, le ravissement des traits des costumes n’a d’égale que la subtilité de la palette de couleurs employée pour rendre toute l’élégance d’un certain art de vivre de l’époque.

On s’attardera bien volontiers sur les incroyables portraits d’un cercle littéraire des plus grandioses : André Gide, Jean Cocteau, Raymond Radiguet, Maurice Barrès et bien sûr, Marcel Proust. Car oui, le peintre est surtout célèbre pour avoir réalisé le seul portrait de l’écrivain de son vivant ! C’est un enchantement de découvrir toutes les facettes de Jacques-Emile Blanche, toutes ses contradictions évoquées par le contraste entre son goût pour les nouveautés artistiques et sa vision très conservatrice de la politique française.

A chacun de se construire ainsi sa propre mythologie de l’élégance…

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